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Surnaturel touché du doigt

Japon Le surnaturel touché du doigt
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    Japon

    Le surnaturel touché du doigt

    Dans cet article je voudrais simplement relater, tels qu'ils m'ont été racontés par une Soeur japonaise de la Congrégation des Dames de Saint-Maur, Soeur Marguerite Yamakami, quelques faits constatés par cette bonne religieuse au cours de nombreuses années passées à catéchiser et baptiser des malades à domicile ou dans les hôpitaux de Yokohama. Bien que Soeur Marguerite soit encore vivante et que, malgré ses soixante-treize ans révolus, elle continue comme à vingt ans son oeuvre de zèle auprès des enfants et des adultes auxquels elle ouvre la porte du paradis, je ne risque pas d'offenser sa modestie, car les« Annales» ne l'atteindront sûrement pas. D'ailleurs, c'est moins d'elle qu'il s'agit que des faveurs surnaturelles dont elle a été le simple instrument. Pour mettre de l'ordre dans les quelques histoires que je choisis parmi bien d'autres, je ferai figurer les premières sous ce titre : « L'Appel des Ames » ; j'y ajouterai d'autres courts récits où l'intervention surnaturelle paraît marquée non seulement dans l'agencement extraordinaire de circonstances qui tendent à réaliser des desseins de salut, mais dans certaines manifestations de l'au-delà dont le caractère surnaturel nous a paru indéniable.
    « L'Appel des Ames ». Laissons parler la religieuse.
    « C'était en janvier 1902 ; Mme Saint-Sébastien, soeur du Père Méneuvrier (I), arrivait de France et j'avais été chargée avec deux orphelines de préparer sa chambre. Mais je n'avais pas le coeur à la besogne ; j'étais obsédée par la pensée de trois malades du Sanatorium de la ville, que je n'avais pas visités depuis quelque temps. Cette obsession devint si troublante que je m'en fus trouver Mme Sainte-Marthe, qui nous dirigeait : elle me dit de prendre un pousse-pousse et d'aller de suite à l'hôpital. Là je trouvai d'abord un des tuberculeux, qui, atteint aussi de la lèpre et entré au Sanatorium après avoir tenté vainement de gagner la léproserie catholique de Kôyama, avait dit : « Ce sera là pour moi la porte du paradis !» J'achevai de l'instruire, car il était bien mal, et je le baptisai. Je fis de même pour les deux autres, qui se trouvaient à la dernière période de la maladie : les trois moururent deux ou trois jours après dans d'excellentes dispositions ».
    « Une autre fois, je me rendais chez Oishi, l'employé de notre orphelinat qui s'occupait des nourrissons. Par distraction je m'engageai dans une ruelle où je n'avais jamais passé et j'entendis des gémissements qui partaient d'une des maisons. Arrivée chez Oishi, qui demeurait dans le voisinage, j'envoyai sa femme s'enquérir ; elle revient me rapportant qu'elle a trouvé dans la maison en question un homme de quarante-cinq ans, atteint d'une grave maladie du coeur et du foie, qui lui a dit avoir passé dans sa jeunesse à l'Orphelinat catholique de Tôkyô ; il y a suivi des cours de catéchisme, mais en est sorti avant d'avoir reçu le baptême ; il se sent près de mourir et désirerait être baptisé. Je me suis rendue près de lui et, après l'avoir instruit, je l'ai baptisé. J'ai gardé la conviction que ma distraction avait dû être combinée par le bon ange du malade et par le mien ».
    Qu'on me permette d'intercaler dans les récits de Soeur Marguerite un fait analogue où je fus à la fois témoin et acteur et qui offre un ensemble de circonstances tel qu'il m'est impossible d'y voir l'effet du pur hasard. C'était en 1921 ; après une longue séance de confessionnal à l'Orphelinat des Dames de Saint-Maur à Yokohama, j'éprouvais le besoin de faire une promenade. Je m'assignai un but précis, mais à mi-chemin je sentis en moi une forte inclination à retourner à la maison. Lorsque j'arrive au portail de la mission, un Annamite, M. Loi, bon chrétien, employé au Consulat de France, en sortait et me dit : « Je suis venu trouver le Père Lebarbey (qui exerçait alors les fonctions de curé), pour un malade de mes amis, mais le Père est absent ». Apprenant qu'il s'agissait d'un païen en danger de mort, je lui dis : « Allons ensemble à l'hôpital ». Là nous trouvons le malade jouissant d'un mieux sensible ; non seulement il avait recouvré sa connaissance, mais encore l'usage de ses facultés et de la parole. Avec l'aide de M. Loi comme interprète je l'instruisis des vérités nécessaires, dont il avait déjà quelques notions ; il fit les actes de foi, de contrition et les autres prières que lui suggéra son compatriote ; finalement je le baptisai et lui promis de revenir le voir le lendemain. Or ce jour-là, comme je déjeunais après ma messe, je vois arriver M. Loi, qui, d'un air tout joyeux, me dit : « Mon ami, que vous avez baptisé hier soir, est mort dix minutes après que vous l'avez quitté ; il s'est éteint doucement, tout heureux d'aller au paradis ». Nous remerciâmes ensemble le bon Dieu, qui visiblement avait tout conduit pour le salut de ce malade.

    (I) Joachim Méneuvrier, du diocèse de Nantes, missionnaire de Malacca en 1883, vicaire général en 1905, mort en 1915.

    « Manifestations de l'au-delà ». Dans le récit suivant que nous fait encore Soeur Marguerite, il semble bien que l'action de la grâce fut liée à une manifestation offrant le caractère d'une véritable apparition.
    Il s'agit d'une jeune fille qui avait été autrefois pensionnaire chez les Dames de Saint-Maur de Yokohama : elle se nommait Maria Kourosu Mitsu. Au couvent elle avait été élève docile et pieuse enfant de Marie. Sa famille, qui habitait un département voisin, ayant éprouvé des revers de fortune, vint se fixer à Yokohama et Marie, peu à peu, se laissa entraîner par les tentations, qui sont le danger des ports et des cités cosmopolites. Elle en vint à éviter la rencontre de ses anciennes maîtresses. Finalement elle tomba victime de la tuberculose. Alors, n'osant faire appeler celles qui auraient pu la secourir, elle eut recours à la Sainte Vierge, qu'elle invoquait chaque jour par la récitation du chapelet. Or, dans le quartier chinois près duquel elle habitait, logeait une ancienne cuisinière des Dames de Saint-Maur, qui avait reçu au baptême le nom de Salomé. Elle était alors au service d'une Chinoise et occupait le rez-de-chaussée d'une maison dont l'étage était la demeure d'une païenne. Celle-ci, vers une heure du matin, entend des appels réitérés venant de la rue ; elle se lève, entre ouvre ses volets et voit un homme et une femme, debout au milieu de Ici rue avec une jeune fille au milieu d'eux. « C'est vous, qui avez appelé ? Leur dit-elle ; que voulez-vous ? Nous voudrions, répondent-ils, que les Dames de Saint-Maur viennent en aide à cette jeune fille ». La païenne demanda l'adresse, qui lui fut donnée, de la jeune fille et promit de faire intervenir, dès le jour venu, auprès des Soeurs leur ancienne cuisinière. Salomé, en effet, se rendit de bon matin chez les Dames de Saint-Maur : une Soeur japonaise, Soeur Philomène, qui s'était jadis occupée de Maria, se rendit à Ici maison indiquée ; elle trouva Maria alitée et à toute extrémité. Interrogée sur ce qui s'était passé la nuit précédente, elle répondit que, dans l'état où elle se trouvait, elle n'avait pu quitter sa chambre. Qu'était donc l'appel entendu et qu'étaient les personnages qui encadraient la jeune fille ? Les Soeurs ont toujours pensé qu'il y avait eu là une intervention du ciel. Les uns ont dit : « Ne serait-ce pas la Sainte Vierge et saint Joseph, que la malade ne cessait de prier ? Ou serait-ce des Anges ayant pris forme humaine ? Quoi qu'il en soit, le résultat fut que l'aumônier du couvent se rendit auprès de la malade, reçut sa confession et lui donna l'Extrême-Onction. Dans la soirée, on put la transporter au dispensaire des Soeurs et c'est là que, le lendemain matin, après avoir reçu le saint Viatique, elle alla chanter les miséricordes du Seigneur près de la bonne Mère qui ne l'avait pas délaissée.
    Soeur Marguerite m'a mentionné d'autres apparitions dont certaines, par les circonstances mêmes, semblent déceler une intervention surnaturelle.
    C'est ainsi qu'à la veuve japonaise d'un journaliste anglais, longtemps récalcitrante à la grâce, puis baptisée au cours d'une maladie, Notre Seigneur aurait apparu portant sa croix et lui aurait dit : « Encore un peu de patience et tu viendras où je suis ! » Effectivement, peu de jours après son âme répondait à l'appel du Maître.

    Une autre malade confia un matin à sa soeur païenne, qui la soignait et admirait sa patience chrétienne, que, la nuit précédente, la Sainte Vierge et saint Joseph étaient venus lui dire que dans trois jours ils viendraient à sa rencontre. Et, trois jours après, elle partait pour le ciel.
    Une païenne malade, tout en appréciant la beauté du catholicisme, tenait tellement au culte d'Inari, le dieu des rizières, qu'elle ne pouvait se décider à rompre avec ses superstitions. Sa servante, qui venait chez les Dames de Saint-Maur recevoir au dispensaire des médicaments pour elle, fut témoin du prodige suivant. Une des orphelines des Soeurs qui, avec une compagne, tirait de l'eau du puits, s'étant penchée sur la margelle, perdit l'équilibre et tomba au fond du puits. Sa compagne courut avertir les Soeurs, qui accoururent avec leurs orphelines ; toutes, au nombre de deux cents, se mettent en prière, et voici qu'au bout de quelques minutes on voit celle qui était tombée dans le puits remonter à la surface de l'eau et, saisissant la corde, mit ses deux pieds dans le seau qui flottait, on n'eut qu'à la hisser sauve hors du puits. Des témoins ont affirmé qu'à ce moment apparut un arc-en-ciel qui sortait du puits. La servante raconta ce fait à sa maîtresse qui du coup comprit la supériorité du Maître du Ciel sur Inari et demanda le baptême.
    « Les moyens de la Grâce ». Pour atteindre les âmes, Dieu se sert parfois des moyens les plus inattendus. Vers 1887, au pied de la colline qui domine Yokohama, un homme de quarante-cinq ans, du nom de Kumagai, souffrait depuis des années d'une maladie du coeur et des reins, à laquelle s'ajouta une péritonite. Ayant entendu dire qu'un directeur de pèlerinages shintoïstes de la secte de Maruyama était un guérisseur émérite, il recourut à ses prières et à ses incantations, mais la maladie invétérée ne céda point. Ayant ouï-dire que les médicaments de Soeur Marguerite avaient opéré en plusieurs cas des guérisons extraordinaires, l'incantateur lui-même conseilla au malade de faire appeler la religieuse. Celle-ci vint et administra ses remèdes, qui se trouvèrent efficaces, car, au bout de deux mois, le malade était complètement guéri et depuis vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Sur la fin de ses jours, à quatre-vingt-deux ans, il s'était fait instruire par sa bienfaitrice, qu'il n'avait pas oubliée, et avait été baptisé.
    Pour terminer par une dernière histoire, la charité qui, d'après saint Paul, plus que les miracles ou le don des langues, est agréée de Dieu, joua un rôle manifeste dans la conversion d'un bonze du nom d'Ichikawa Genryô, en 1916. Entré jeune dans un monastère bouddhique, il était tombé malade de la tuberculose à l'âge de trente ans. Ce fut en vain que, prié de s'éloigner de son couvent, il avait essayé de vivre dans d'autres bonzeries : après un séjour de quelques mois il avait été éconduit partout. Or, un jour qu'il se rendait à la gare de Yokohama, il tomba en syncope dans la rue. On l'hospitalisa au sanatorium de la ville et c'est là qu'il rencontra la Soeur Marguerite ; il lui demanda une Bible, mais la religieuse lui dit qu'il y avait un moyen plus court et plus efficace de connaître le vrai christianisme et lui mit en mains un catéchisme catholique, qu'elle lui expliqua peu à peu. Ce bonze était poète et, pour se distraire de sa maladie, il composait de ces courts poèmes de dix-sept ou trente et une syllabes, dans lesquels les Japonais enchâssent une pensée, un sentiment, une impression. Parmi ceux que Soeur Marguerite a retenus, citons celui-ci :
    « Objet de rebut, j'ai rencontré sur la colline la Charité, qui ne se rebute pas ; par elle j'ai connu le Dieu de sainteté ».
    Ichikawa Genryô fut baptisé le 15 août 1916 et reçut le nom de Paul. Il légua au Père son étole et son chapelet de bonze, qui furent envoyés au Séminaire des Missions Étrangères de Paris.

    Cl. LEMOINE
    Missionnaire de Yokohama,


    1939/114-118
    114-118
    Japon
    1939
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