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Sur le vif...(en Corée) 1

En Corée SUR LE VIF 5 mai 1928 : la retraite annuelle est terminée ; pour la dernière fois jusqu'à l'année prochaine, les missionnaires se trouvent réunis avant de rejoindre leurs postes. Il y a un jeune à « placer », et cette nomination pourrait faire « déplacer » quelques anciens. En l'absence de Mgr Demange, retenu dans une chambre d'hôpital, le Père provicaire annonce que le Père D. est rappelé à Taikou et que le jeune Père B. ira le remplacer à. Fusan.
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    En Corée



    SUR LE VIF



    5 mai 1928 : la retraite annuelle est terminée ; pour la dernière fois jusqu'à l'année prochaine, les missionnaires se trouvent réunis avant de rejoindre leurs postes. Il y a un jeune à « placer », et cette nomination pourrait faire « déplacer » quelques anciens. En l'absence de Mgr Demange, retenu dans une chambre d'hôpital, le Père provicaire annonce que le Père D. est rappelé à Taikou et que le jeune Père B. ira le remplacer à. Fusan.



    Fusan, porte de la Corée, terminus du transsibérien, port reliant deux fois par jour le continent aux îles japonaises, comptait à cette époque 120.000 habitants, et le nombre des catholiques du district, disséminés dans cette grande ville et dans 14 stations éloignées les unes des autres de 4 à 30 kilomètres, s'élevait à 1.200.



    Prétendre pouvoir connaître une langue étrangère, la langue coréenne surtout, au bout de cinq mois d'étude, serait se faire grande illusion! Mais Mgr Demange pensait qu'on n'apprend à nager qu'en se jetant à l'eau..., et c'était bien se jeter à l'eau que d'accepter, dans ces conditions, la direction d'une telle chrétienté. Si l'obéissance ne crée pas les aptitudes, elle apporte sûre nient avec elle des grâces d'état qui aident à remplir le devoir.







    ***







    La prédication orale aux païens n'est certes pas facile à un jeune missionnaire, mais celle de la présence est toujours aisée. Allons donc faire un tour en ville!



    Bientôt, on se retourne sur mon passage : « Quel est cet étranger? Où habite-t-il? Que fait-il? Ce doit être un pasteur! » Très, indiscrètement, un brave homme se campe devant moi et, me dévisageant bien en face, il s'écrie :



    Quelle belle barbe!



    Evidemment tout fier de mon petit succès, je continue ma promenade au milieu des badauds et des passants dont beaucoup se retournent pour me regarder, et voilà que, plusieurs centaines de mètres plus loin, un autre Coréen, avec tout autant de sans-gêne que le premier, considère l' « homme d'Occident » bien en face, puis, crachant à terre, il s'exclame :



    Vraiment, c'est dégoûtant!



    Cette première leçon ne sera pas oubliée : ayez de la barbe, n'en ayez pas, soyez blanc, soyez noir ou jaune, vous n'arriverez pas à contenter tout le monde!







    ***







    On frappe à ma porte. Oui, on frappe, car n'oubliez pas que nous sommes dans une grande ville moderne où sont connus les usages occidentaux. A la campagne, le visiteur aurait tout simplement jeté un coup d'oeil discret par la fenêtre pour s'assurer de ma présence, et il se serait ensuite introduit sans crier gare.



    Entrez



    C'est mon factotum (secrétaire, sacristain, homme d'affaires, etc.), accompagné de deux nobles Coréens coiffés du fameux chapeau national.



    Au fait, vous ne connaissez peut-être pas encore ce couvre-chef, sorte de cage à mouches en légères tiges de bambou tressées avec .du crin de cheval, que tout Coréen « en tenue correcte » doit porter sur le sommet de la tête? Il devra en être couvert quand il se présente à vous, quand il entre à l'église : être tête nue serait impoli. Il ne l'enlèvera que pour se présenter au tribunal de la Pénitence, car alors pas de dignité à garder, là il se déclare pécheur, homme de rien.



    Tout nouvel arrivé sur la terre coréenne se demande quelle idée a bien pu germer dans l'esprit de l'inventeur de ce chapeau. Ce fut, du moins on le raconte, un trait de génie tel que seul un grand homme d'Etat peut en avoir de pareils. Oyez plutôt :



    Autrefois ciseaux et rasoirs étaient inconnus au Pays du Matin calme. Avant leur mariage, jeunes gens et jeunes filles portaient les uns et les autres la longue tresse de cheveux tombant dans le dos. Mais le jour du mariage, la jeune fille enroulait sa tresse on forme de chignon à l'arrière de la tête ; quant au jeune homme, il se contentait de relever ses cheveux sur le sommet et les y enroulait. Les messieurs, comme les dames, pouvaient donc, en cas de dispute, se prendre par le chignon! Or certain roi de Corée trouva que c'était là une pratique contraire à la dignité de l'homme, et c'est pourquoi, réunissant ses ministres, il leur tint à peu près ce langage : « Mes nobles sujets se rabaissent jusqu'à imiter les femmes ; comme elles, ils se tirent le chignon. Je vous ai assemblés pour que vous m'indiquiez le moyen de remédier à cet abus intolérable ». Le fin politique qu'était le Ministre de l'Intérieur de l'époque répondit alors que Sa Majesté pouvait décréter qu'à l'avenir tous les hommes nobles devraient porter constamment un chapeau, et un chapeau de prix, de sorte que le chignon mis ainsi à l'abri se trouverait protégé par la crainte de détériorer le chapeau. Et le roi en décida ainsi.



    Mais revenons à nos visiteurs.



    Aussitôt entrés, ils me saluent selon les règles les plus respectueuses de l'étiquette coréenne : assis à terre, les mains posées sur les genoux, ils s'inclinent, le front touchant la natte, et m'adressent la formule chrétienne d'usage : « Loué soit Jésus! »



    Mon factotum m'explique alors que M. Pak ici présent a l'intention de marier son fils Pierre avec Mlle Marie, fille de M. Kim : les familles se sont mises d'accord, et le mariage est fixé au 15 du mois. Un bref examen des registres me démontre qu'il n'y a aucun empêchement. Les familles sont-elles parentes? Inutile de le demander, car jamais deux Coréens ne se marieront s'ils sont parents, même à un degré très éloigné. Donc, pas d'empêchement externe certainement.



    Mais les jeunes gens sont-ils consentants?



    Tout est fixé ainsi. D'ailleurs, dès notre retour, nous le dirons aux enfants.



    Fort bien, mais moi aussi, j'ai un mot à leur dire. Veuillez donc ne pas manquer de les envoyer dimanche prochain à la grand'messe.



    Et mes nobles Coréens sont repartis.



    Dimanche, 11 h. 30 : un jeune homme et une jeune fille sont dans mon bureau, tous deux venus séparément, et ils sont fort ennuyés de se trouver ensemble.



    Eh bien! Vous savez pourquoi je vous ai convoqués? .....



    ..



    Vous devez vous marier, paraît-il. Vous êtes de villages éloignés et ne vous êtes sans doute jamais vus? Or, pour se marier, il faut donner un consentement personnel et... en connaissance de cause, c'est pourquoi je vous invite à regarder si vous vous plaisez réciproquement.



    Le jeune homme ose jeter un discret coup d'oeil vers le coin de la chambre où s'est réfugiée la jeune fille, mais celle-ci se cache la face, et bientôt elle se sauve. Au fait, à quoi bon insister? Elle pourrait me dire : « Mes parents ont jugé que c'est le mari qu'il me faut, ou du moins le gendre qu'ils désirent, je dois donc et je veux bien me marier avec lui ».



    Quinze jours plus tard, la cloche a sonné la messe de mariage. Mlle Marie Kim est entrée à l'église accompagnée de sa mère et d'une bonne voisine, puis elle s'est assise sur les talons dans un coin écarté. M. Pierre Pak est venu lui aussi ; il vient s'asseoir près de l'autel. Je fais signe à Marie de s'approcher, elle obéit et, se cachant la face sous son large voile, elle se place auprès de son fiancé. Je m'avance et pose la première question liturgique :



    Pierre Pak, veux-tu prendre pour ta légitime épouse Marie Kim ici présente, selon les règles de notre sainte mère l'Eglise?



    Oui, répond Pierre sans se faire prier.



    La même question est ensuite posée à Marie. J'attends la réponse. Mais Marie baisse un peu la tête, aucun son ne sort de sa bouché!



    Voyons, voulez-vous vous marier, oui ou non?



    Mutisme prolongé. Comme dit la chanson :



    Quoi que l'on puisse dire et faire,



    Marie n'a jamais répondu.



    Que faire en pareil cas, non prévu par la liturgie? Rien d'autre, n'est-ce pas, que de retourner à l'autel et de commencer la célébration de la messe.



    Cependant, comme je pouvais encore douter des sentiments intimes de la fiancée, j'appelle le Père P., qui se trouvait là par hasard, et le prie d'aller se rendre compte auprès d'elle.



    Eh bien, Marie, demande-t-il, ne veux-tu pas te marier?



    Si, Père.



    Mais alors, pourquoi n'as-tu pas répondu?



    J'ai eu honte!



    Voyons, tu sais bien qu'il faut exprimer ton consentement, sois raisonnable. Tu vas revenir auprès de ton fiancé qui t'attend bien patiemment et, pendant que le Père B. continuera sa messe, je vais te poser la question, tu y répondras, n'est-ce pas?

    Ainsi fut fait.



    JOSEPH BULTEAU,

    Missionnaire de Taikou (Corée).









    1943/339-342
    339-342
    Corée
    1943
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