Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Sur le front lettres du sergent L.

Sur le front lettres du sergent L.
Add this
    Sur le front lettres du sergent L.

    Encore un nouveau département à ajouter à la liste de ceux que nous avons parcourus. Hier au soir, quittant M...à 8 heures, on nous a transportés en camion automobile jusqu'ici, où nous sommes arrivés ce matin à 2 heures. Cet après-midi, nous reprendrons l'autobus pour nous rendre près de... où vont sans doute encore se passer de bien rudes choses, puisque nous voyageons toujours pour des motifs semblables. Pourtant, notre pauvre régiment est bien affaibli. Comment ai-je pu rester debout au milieu de tant d'autres qui sont tombés ? Je reconnais la protection de la Bonne Mère, qui ne cesse de veiller sur moi et qui me comble de faveurs.
    Aujourd'hui, samedi, jour qui lui est consacré, j'ai pu me confesser à un aumônier militaire ; depuis deux mois exactement je n'avais pu le faire : j'ai aussi communié, ce qui ne m'était point arrivé depuis le commencement de la campagne. Voici comment les choses se sont passées : J'étais allé prier ce matin à l'église et la pensée m'est venue que peut-être, en cherchant bien, je trouverais un prêtre. Je reviens au cantonnement voir s'il n'y avait rien de nouveau, et repars à la recherche d'un prêtre. Je tombe juste sur un aumônier militaire qui me conduit à l'église et me donne la communion quoique je ne fusse pas à jeun. Quel bonheur j'ai éprouvé ! Je me sens plus fort, plus généreux. Oh ! Si je pouvais communier tous les jours ! Mais ce serait trop de bonheur. Nous n'avons malheureusement point parmi nous d'aumôniers militaires. Ils sont avec les brancardiers divisionnaires, et il nous est impossible, à part quelques rares exceptions, de nous adresser à eux.
    Comment vont les affaires de la guerre ? Nous n'en savons rien, et partout où nous allons, nous nous trouvons en face de Teutons entêtés et tenaces.
    L'autre jour notre artillerie les balayait comme il faut et ils fuyaient à toute allure ; mais bientôt je les ai vus revenir un à un sous notre feu, parce que, un officier posté au coin d'une ferme, revolver au poing, les arrêtait.
    Mais tout cela ne finit point la guerre ; sans doute Dieu le veut ainsi ; que sa volonté soit faite ! S'il veut que nous souffrions davantage nous souffrirons ; s'il veut que nous soyons tués, nous nous inclinerons, trop heureux de faire sa volonté. Mais priez pour moi, cher et vénéré Père. Comme l'on sent bien sa : petitesse, quand les balles sifflent de tous côtés et que les obus éclatent partout, écrasant et hachant en morceaux ceux sur lesquels ou auprès desquels ils tombent. Que je plains les pauvres malheureux qui, à ce moment, ne peuvent, parce qu'ils n'ont pas la foi, lever les yeux vers le ciel pour y chercher du soutien. Ils sont peu nombreux, Dieu merci. Combien de fois après la bataille j'ai parlé aux soldats à qui j'avais distribué des médailles miraculeuses : « Eh bien, les amis, on est heureux d'avoir une petite médaille dans des coups pareils ! Ah ! Oui, sergent, j'y ai bien pensé et c'est elle qui m'a gardé ». Quels doux moments j'ai passé quelquefois à leur parler de la sainte Vierge, leur conseillant de ne jamais désespérer...

    ***

    J'ai combattu aux côtés des Belges et surtout des Anglais. Comme ces derniers sont habillés à peu près comme les Boches, à part le casque à pointe, il pourrait y avoir des surprises surtout la nuit. Jusqu'ici ça bien marché. L'autre jour, nous étions absolument au milieu des Anglais : une compagnie à notre gauche et les Highlanders avec leur petite robe et leurs genoux nus à notre droite. J'étais désigné, comme je connais un peu l'anglais, pour assurer la liaison avec eux. Ils sont très gentils, mais j'étais souvent obligé de dire : « Parlez plus lentement ». J'arrive à me faire comprendre et même à entretenir une véritable conversation.
    L'autre soir, en venant de reconnaître si un village était occupé par les Français ou par les Allemands heureusement il était français j'ai rencontré une patrouille anglaise ; si je n'avais pas su l'anglais, j'aurais pu les prendre pour dés Boches. Vous voyez d'ici la fusillade entre alliés ! Nous continuons à vivre dans les tranchées qui, heureusement sont bien aménagées, et la vie y est relativement douce pour le moment. Nous avons encore passé des journées terribles, mais la Sainte Vierge continue de veiller sur moi. Que je suis heureux de pouvoir l'invoquer au milieu du danger ! Je dis mon chapelet à peu près tous les jours, J'ai confiance en Elle et lui demande de m'aider à faire la sainte volonté de Dieu.

    1er novembre 1914.

    J'ai passé les derniers jours du mois d'octobre (4 jours) en première ligne, où nous avons eu à repousser une attaque extrêmement violente de la part des Allemands, laquelle n'a eu pour résultat que de très grandes pertes de leur côté, et en somme, très peu du nôtre : une dizaine de morts et autant de blessés peut-être. On dit que les officiers allemands font avancer leurs soldats revolver au poing. En tout cas, s'ils marchaient librement comme nous, il faudrait dire que ce sont des braves et même des héros. Je les ai vus vendredi dernier avancer quand même sous un feu épouvantable. Il en tombait à chaque pas. Ils essayaient malgré tout de progresser. Mais notre feu continuel, et surtout notre 75 qui ne cessait de balayer la plaine, les a forcés à reculer avec de grandes pertes.
    N'importe, j'en ai vu venir un jusqu'à 30 mètres de ma tranchée, il est vrai qu'il ne nous savait pas là, et le malheureux qui s'était avancé trop loin afin de pouvoir tourner les chasseurs à pied, est resté mort, le long d'une haie, avec une balle dans le dos.

    ***

    Voilà juste un an aujourd'hui que je quittais le pantalon rouge pour reprendre la soutane, quel beau jour! Comme anniversaire, je suis encore sous les armes à me battre pour Dieu et pour la France. Ce jour doit être pour moi aussi beau puisque c'est la volonté de Dieu.... Nous sommes un peu en repos aujourd'hui, dans des tranchées en 4e et 5e ligne, mais toujours sous les obus ; et les balles... perdues (excepté pour ceux qui les reçoivent) ne manquent pas de siffler sur nos têtes. Je viens de passer deux nuits et une journée dans une tranchée sans un brin de paille, aussi le froid aux pieds la nuit ne cessé pas ; pour le faire passer, il n'y a qu'à attendre le soleil qui nous réchauffe un peu.
    6 novembre 1914.

    Depuis un mois, mon régiment fait le siège du château de T.... Les premiers temps, on a essayé de le prendre à la baïonnette ; c'était peine perdue. Nous étions obligés de faire demi-tour en laissant après nous beaucoup de monde. Désormais, nous sommes sur la défensive. Je passe deux jours sur trois avec ma demi section en première ligne. Nous employons notre temps de notre mieux. Nous causons, nous fumons la pipe, certains jouent aux cartes, d'autres font des travaux de sculpture : képis, casques à pointe, voire même des bénitiers. Personne ne s'ennuie. De temps en temps, un Boche montre la tête ; le premier qui le voit prend un fusil et le met en joue. Mais eux nous rendent la pareille, et comme nous sommes à 150 mètres les uns des autres, il ne faut pas trop se montrer. Dimanche, j'aurais bien voulu que toute ma demi section allât à la messe, mais nous avions ordre de ne laisser descendre personne au village qui avait été bombardé la veille. Quand je revins de la messe, je leur dis que je ne les avais pas oubliés. « Nous ne pouvons assister à la messe, me dirent-ils, mais si vous voulez, nous réciterons le chapelet ensemble. Volontiers, répondis-je ». Tous s'approchèrent et nous récitâmes le chapelet. A cinq pas de nous se trouvaient des tombes de nos camarades morts au champ d'honneur tout en nous causant. Ils ne furent pas oubliés. Un homme descendit au village, trouva des fleurs, et nous ornâmes de notre mieux les tombes de nos chers disparus. Un De Profundis fut récité pour eux. J'espère que le Divin Maître et sa Sainte Mère nous ont exaucés.

    ***

    Je vis M. Berthou le 27 août, quand je revenais de reconduire mon capitaine à l'ambulance. Il allait à l'attaque, nous causâmes pendant au moins un quart d'heure. Voici ce qu'il m'a raconté au sujet du cher Brohan, tué à Messin : Brohan, détaché avec sa demi section, vit venir droit vers lui une vingtaine d'Allemands. Il allait commander le feu, quand ceux-ci arborèrent le drapeau blanc. Confiant en leur loyauté, Brohan les laissa avancer. Mais quand ces lâches crurent le moment favorable, et tandis qu'ils étaient bien à l'abri, ils tirèrent. Brohan fut atteint et traversé par une balle. Il mourut presque aussitôt. Quand au pauvre Berthou, il a dû être tué le jour où je l'ai rencontré, car le soir de ce même jour, le....e fit une contre-attaque. Nous délogeâmes les Allemands. Le champ de bataille était jonché de morts et blessés ; le plus grand nombre était du,... Ceci se passait dans la plaine de B.... Je cherchai Berthou sans le trouver. Deux jours après, je rencontrai M. Astoul, qui m'annonça la mort de Berthou 1.

    1. MM. Berthou, Brohan et Astoul : trois aspirants du Séminaire des M,-E.

    ***

    Les tranchées de première ligne sont si près de celles de l'ennemi qu'on est toujours à l'affût d'une tête qui se lève. Hier matin, le cuisinier de ma section a été tué en finissant de distribuer son café. Je lui recommandais pourtant de se baisser, mais les balles sont si promptes ! Hier au soir, paraît-il, un commandant et un lieutenant allemands se sont trompés de tranchées et sont venus dans une tranchée française. Quelle aubaine ! Le coup est déjà arrivé, mais plus comique encore. C'était dans le Pas-de-Calais. Les Français voient venir vers leurs tranchées un Allemand sans armes, avec deux bidons de café fumant. On le laisse venir tranquillement, on boit son café et on le fait prisonnier. Dans la journée, ordinairement à moins d'une attaque, il n'y a que quelques coups de fusil. C'est le canon qui donne. Quand la nuit vient, presque tous les jours il y a une fusillade intense de chaque côté. Hier soir, par exemple, vers la gauche, on commence par deux ou trois coups de fusil. Ça se continue sur toute la ligne de chaque côté, pendant une demi-heure. On brûle des cartouches le plus qu'on peut, le canon s'en mêle, ça devient terrifiant. On demande : qu'avez-vous vu ? Personne n'a rien vu, mais tout le monde tire dans la direction de l'ennemi aussi bien du côté des Allemands que du nôtre. Dans les tranchées, personne n'est atteint, et ce sont ceux qui se baladent tranquillement à deux kilomètres de la ligne qui écopent.
    27 novembre 1914.

    Nous sommes venus ici à X... rejoindre notre nouveau régiment, formé de blessés et de bleus d'un peu de tous les régiments. Nous allons désormais marcher avec eux et continuer le combat jusqu'à la fin, avec le secours de la Bonne Mère. Quand nous sommes arrivés ici, hier soir, tout le monde nous admirait : « Les voilà enfin ces fameux combattants de Bixschoote et du canal de l'Yser que l'on croyait perdus ! » Le colonel nous a félicités, admirés ; il nous a dit que nous étions des braves, que nous aurions une page spéciale dans l'histoire du régiment, etc., etc. Enfin il s'est dit fier d'être désormais à notre tête. On ne s'attendait point à tout cela, et l'on s'étonnait d'être traités de braves. Qu'avons-nous fait de plus que les autres ? Souffert beaucoup, il est vrai, dans les tranchées de Bixschoote. Et puis après ? Nous n'avons fait que notre devoir. Cependant quand je me suis entendu traiter de brave, je me suis redressé : « Des tuiles comme cela vous tombent rarement sur la tête, aussi il faut profiter de l'occasion ». Il est vrai que notre régiment a été cité à l'ordre du jour de l'armée, le premier de tous, après Neuville-Vitasse, où je fus légèrement blessé. Tous les jeunes nous regardent avec admiration ; ils s'imaginent que nous avons fait des prouesses. Nous sommes facilement reconnaissables au milieu des autres cars, seuls nous avons des pantalons de velours. Enfin, heureusement qu'on nous a dit que nous étions des braves, sans cela, nous ne nous en serions pas doutés.
    Maintenant, qu'allons-nous faire ? Dans quatre jours nous irons dans des tranchées, qui, paraît-il, sont très confortables. Ce n'est plus les tranchées de l'Yser qu'il fallait toujours faire la nuit et que l'eau envahissait les jours de pluie. Pour moi j'espère que cela va bien marcher. Nous avons eu huit jours de repos complet. Et puis ma chaussette est bien remplie. Vous ne connaissez pas ma chaussette ? Elle est pourtant célèbre à ma compagnie Que voulez-vous ? Les grigous ont leur bas de laine, et moi j'ai ma chaussette qui a trois mois de service, où je mets mon tabac. Dans les tranchées, une bonne pipe de temps en temps ne fait pas de mal, et rend plus courtes les nuits si longues maintenant. Je marche tout tranquillement soumis à la volonté de Dieu et confiant en la protection de la Bonne Mère. Je pense pourtant souvent aux Missions et je supporte tout le plus gaillardement que je puis, convaincu que souvent la vie sera rude aussi là-bas ...

    1915/23-28
    23-28
    France
    1915
    Aucune image