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Sur le front : Lettre de M. Mathieu

Sur le front : Lettre de M. Mathieu. Missionnaire de Pondichéry. MONSIEUR LE SUPÉRIEUR,
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    Sur le front : Lettre de M. Mathieu.



    Missionnaire de Pondichéry.



    MONSIEUR LE SUPÉRIEUR,



    M'excuserez-vous d'avoir tardé si longtemps à vous écrire ? Je n'ai d'autre raison à invoquer que celle d'être un soldat combattant, mais je sais qu'elle ne vaut rien, car nombre de confrères, qui sont dans le même cas, ont dû vous écrire déjà bien souvent. Incorporé le 19 février au ...e à Lyon, huit jours après j'étais à Valréas en train d'instruire d'anciens réformés qu'on avait mobilisés. Cela dura un mois. Un beau matin, nous nous disposions à aller à l'exercice comme d'habitude, lorsqu'on apporta un pli au commandant ; ce devait être urgent, car immédiatement on nous fit faire demi-tour avec ordre de nous préparer à partir. Deux heures après nous partions pour Lyon. Là on nous équipa en guerre, et quarante-huit heures plus tard, on nous embarquait pour aller renforcer le ..e qui venait de donner un coup sérieux à C... Arrivés à A... on nous annonçait que notre régiment avait reçu les renforts dont il avait besoin. Nous serions revenus à Lyon, si un brave commandant de chasseurs n'avait consenti à nous adopter. Et voilà comme quoi, de simple pioupiou je suis devenu chasseur !

    Après une dizaine de jours passés au bataillon, et sans que je demande quoi que ce soit, on m'affectait au service médical, moitié comme brancardier, moitié comme aumônier auxiliaire. Faut-il dire que ce fut une chance? En tous cas, le 10 mai, jour de la première attaque sur C... toute la section dont j'avais fait partie fut tuée. C'est dans une cave de ce même C..., que je vous écris. Les Boches bombardent fort, presque tous leurs coups portent. En sept mois ils ont eu le temps de repérer toutes les maisons. Mais les caves sont solides, et leurs marmites n'ont d'autre effet que de nous casser les oreilles et de nous remplir le nez de l'odeur âcre de leur poudre. Au bataillon le moral est excellent, on est sûr de la victoire, et le succès remporté il y a quinze jours a enflammé les moins courageux. Comme il serait à souhaiter que l'esprit chrétien se développât dans les mêmes proportions que l'esprit militaire. Malheureusement on ne détruit pas en quelques mois ce que tant d'années de matérialisme ont produit. Pour moi, je ne trouve guère de différence entre te soldat de 1915 et celui d'il y a dix ans. C'est le même respect humain chez les uns, et la même immoralité chez les autres. Ces constatations que vous jugerez peut-être pessimistes 1, me font apprécier d'avantage mes chers Indiens. Ceux-là, je les aime de tout coeur ; s'ils pèchent, c'est par ignorance ou par faiblesse, jamais par malice comme en France. Aussi, je vous assure que je ne serai pas long à aller les retrouver, si le bon Dieu me conserve.




    1915/57-58
    57-58
    France
    1915
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