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Sur le front : Lettre de M. François

Sur le front : Lettre de M. François. Missionnaire de Malacca. MONSIEUR LE SUPÉRIEUR,
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    Sur le front : Lettre de M. François.



    Missionnaire de Malacca.



    MONSIEUR LE SUPÉRIEUR,



    Je viens vous donner quelques nouvelles des mobilisés du ..e colonial, car bien que j'écrive pour moi seul, il est naturel que je parle aussi de mes confrères, frères d'armes. Tout d'abord le P. Souhait. Il y a quelques jours il paraissait un peu fatigué : un gros rhume ; à présent il est en parfaite santé. Le P. Collard, mon cher caporal, est en excellente santé, lui aussi ; mais il est un peu triste de se voir seul, car je me paie le luxe de quelques jours de repos. Voici comment je l'ai gagné : Lundi, 11 mai, après la soupe du soir (au poste de secours de la tranchée), nous venions de faire un bon thé bien chaud pour quelques camarades fatigués et au repos dans un petit abri distant de quelques mètres du nôtre. Je sors pour appeler les camarades au thé... ! J'entends au même instant un frou frou qui traverse les airs (frou frou est un obus genre 77, baptisé ainsi par nos marsouins à cause de son ronflement particulier).

    Je me baisse pensant qu'il allait, comme tous ses devanciers, tomber au fond du ravin. Je me cache un tantinet derrière le talus de la route. Boum : voilà le frou frou qui éclate sur le talus même à 1 mètre de moi ! Le P. Collard qui arrivait de chez nos cuisiniers ne se trouvait qu'à une dizaine de mètres. J'ai paraît-il disparu dans un nuage de fumée. Je m'essuie les yeux, la barbe. Le pauvre P. Collard était pâle! « Etes-vous blessé ? Me demande-t-il, non, Deo gratias ! » Je m'avance vers lui et je sens le sang qui coule le long de ma jambe droite. « Mais si, mon ami, lui dis-je, je suis blessé. Le sang coule le long de ma jambe ».

    Nous rentrons au poste de secours. J'ai deux petites blessures, l'une à la cuisse, l'autre au mollet droit. Celle du mollet saigna beaucoup moins, mais un petit éclat, gros comme la tête d'une épingle, était resté dans la blessure. On fait immédiatement deux pansements, et le lendemain à dix heures je me dirige vers le poste de secours, pour voir le médecin-chef du régiment, qui m'extrait de suite ce minuscule éclat, et comme conséquence je reste à l'infirmerie. Ces blessures, bien que très superficielles, sont toujours longues à guérir, vu la nature des obus qui sont un amalgame de vieux cuivre et de vieux fer. Je ne souffre pas, mais j'ai toujours un pansement sur la plaie de la cuisse. D'ici deux ou trois jours je l'enlèverai, et ce sera fini. J'aurais pu, si je l'avais voulu, aller passer quelques jours à l'arrière, dans un dépôt d'éclopés ; j'ai préféré rester ici où je suis très bien, du reste. Je rejoindrai sous peu mes camarades.

    Je vois chaque jour M. Collard au moins à l'église le matin. A propos de messe, j'aurais un service à vous demander. Nous pouvons célébrer assez fréquemment en ce moment, lorsque nous sommes à C... et même aux tranchées. M. l'aumônier (le P. B... jésuite) a fait installer deux abris assez confortables, où l'on peut dire la sainte messe. Mais il se plaint qu'il est difficile de se procurer du vin. Ne pou riez vous pas nous en faire parvenir un peu ? Cela nous rendrait service, grand service.




    1915/55-56
    55-56
    France
    1915
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