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Sur le chemin de Goa 2 (Suite et Fin)

Sur le chemin de Goa Par le P. L. Godec. Missionnaire apostolique1. (Fin).
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    Sur le chemin de Goa

    Par le P. L. Godec.
    Missionnaire apostolique1.

    (Fin).

    Londa, midi. Nous arrivons à Londa vers midi. Il y a ici deux embranchements, l'un vers le nord sur Poona et Bombay, l'autre vers l'ouest sur Goa. Sans nous en apercevoir nous avons tout doucement escaladé les Ghâtes que nous allons achever de traverser dans quelques instants. L'air des montagnes a surexcité l'appétit. Le P. Bastide qui tient la bourse fait acheter trois miches d'un pain frais délicieux. Nous saluons tout près de la station une petite chapelle bâtie au sommet d'un mamelon escarpé, où le dimanche un missionnaire du diocèse de Poona vient dire la messe pour les employés de la ligne du chemin de fer À midi et demi le train repart vers Goa. C'est toujours le même train dans lequel nous sommes montés à Bangalore. Seulement il s'est, considérablement allongé.
    Vers une heure je commence mon office, usant de la permission accordée aux missionnaires d'avancer la récitation des matines. Je suis arrivé au troisième nocturne, lorsque le P. Bastide trépidant et sursautant, me tire violemment par le bras : « Regardez donc, regardez donc ».
    Je regarde; en effet c'est à en défaillir d'émotion : c'est tout le versant occidental des Ghates que nous voyons. Un immense amphithéâtre est là, développé devant nous. Le chemin de fer court sur la déclivité; à des milliers de pieds au-dessous de nous est la vallée immense qui se prolonge, se prolonge et s'ouvre là-bas, au loin, sur la baie de Goa et l'Océan Indien dont on aperçoit nettement la nappe bleue. Benedicite montes Domino, benedicite maria Domino. La forêt tropicale, qui pour une, fois n'est pas un mythe, projette sur ce magnifique tableau toutes les nuances de la gamme verte. Benedicite omnia germinantia in terra Domino. Pendant quelques instants, nous restons le P. Bastide et moi muets d'admiration.
    A ce moment seulement, nous nous sommes rendu compte de l'altitude à laquelle nous sommes parvenus. Je dis au P. Bastide : « Goa semble tout proche, à 60 milles au plus de nous. D'ici là, comment le chemin de fer s'arrangera-t-il pour dégringoler de cette hauteur? N'ayez crainte, me réplique le P. Bastide, il s'arrangera bien ».

    1. Voir Annale de la Soc des M. E., n° 152, juillet août 1923, p 142.

    Le chemin de fer dégringolera en effet, sans secousse et sans heurt, faisant force lacets, décrivant des courbes savantes, utilisant pour sa descente toutes les gorges, toutes les saillies et toutes les aspérités du flanc de la montagne. Cette ligne de chemin de fer semble bien un tour de force des techniciens qui l'ont exécutée.
    Au bout d'une demi-heure, nouveau coup d'oeil et nouvelle féerie. Du haut d'un pic surplombant la ligne de plusieurs centaines de pieds, se déroule un immense ruban d'argent, il roule avec fracas, puis il tombe au pied de la voie et disparaît sous un aqueduc. C'est la fameuse cascade de Dud Sagor. Nous l'apercevons pendant plusieurs milles. Le train passe et repasse devant le ruban d'argent, comme s'il lui en coûtait de s'éloigner. On dirait que les ingénieurs qui ont construit la ligne ont été inspirés par la préoccupation de ménager le plus longtemps possible ce spectacle aux voyageurs.
    A mi-versant, nous pénétrons sur le territoire portugais. Les militaires portugais font leur première apparition, vêtus de l'uniforme kaki. Sur le seuil de ce territoire, saluons respectueusement ce peuple qui, au cours de sa glorieuse histoire, a si bien mérité de l'Evangile. Partout où il arbora son drapeau, tout de suite il planta la croix et fit fleurir la religion. J'ai dit plus haut le serrement de coeur que nous avons éprouvé à traverser ces immenses régions de l'Inde britannique, sur les quelles pèse l'ombre de la mort. Maintenant l'âme peut se dilater à l'aise. Ce territoire portugais est presque entièrement catholique. Pendant les 40 milles qui nous séparent de Goa, partout le long de la ligne, nos yeux seront réjouis par la vue d'églises et d'oratoires. Nous rencontrerons des prêtres en plus grand nombre qu'en France.
    San Vordem. Il y a ici une station et un centre important d'administration portugaise. Nous apercevons les premiers prêtres indiens du diocèse de Goa. De station en station ils vont monter plus nombreux dans le train qui nous emporte vers Goa. Ils sont vêtus de la soutane et du petit camail de coupe romaine, coiffés du chapeau bicorne et chaussés de souliers à boucles d'argent. Quelques-uns ont des bas violets et des liserés cramoisis à leur soutane. Ce sont les chanoines, confrérie très importante à Goa.
    Le P. Bastide me fait remarquer qu'avec nos barbes broussailleuses, nos soutanes râpées, nos casques bosselés et nos souliers qui jamais ne furent cirés, à côté de ces ecclésiastiques indiens si corrects, nous faisons un peu figure de popes bolchevisants. Le P. Bastide exagère. Mais il est certain que la tenue et la dignité extérieure de ces prêtres préviennent en faveur d'un clergé indigène qui cessé depuis longtemps d'être encadré par des prêtres européens. Dans le diocèse de Goa, nous dit-on, seuls Monseigneur le Patriarche et son secrétaire sont Portugais, tous ces messieurs parlent portugais et konkani, très peu savent l'anglais.
    A chaque arrêt du train, à travers les cocotiers, nous apercevons près de la station une église blanchie à la chaux, spacieuse, mais sans cachet, ayant pour tout décor un maigre fronton. Ces églises datent presque toutes du XVIIe siècle.
    Les Indiens du territoire portugais ont fort bonne mine et présentent un beau type arien. Les hommes, en dehors de leur travail, sont toujours vêtus du costume européen. Quelques femmes portent une robe, mais la plupart sont vêtues du pagne indien, y ajoutant une blouse sur laquelle le scapulaire de Notre Dame du Mont Carmel est bien apparent ; pas de bijouterie comme dans le sud de l'Inde.
    Le pays, très accidenté, est peu cultivé, mais riche quand même. Toutes les collines et toutes les dépressions de terrain sont couvertes de plantations de cocotiers. Le cocotier qui ne pousse que dans un sol fertile est la pierre de touche de la richesse d'un pays. Le coprah qu'on en retire est un article fort prisé sur les marchés de Marseille et de Hambourg.
    Margao. Il y a encore ici un centre d'administration portugaise. Sur les quais de la gare, les Portugais mêlés aux Indiens goanais sont plus nombreux. Une jeune créole portugaise s'avance vers nous, et nous demande si au cours de notre voyage nous avons rencontré les religieuses d'un couvent du diocèse de Madras où elle a été élevée. Elle attend ses maîtresses à l'occasion du pèlerinage. Nous répondons négativement. Et la petite visiblement désappointée s'éloigne, après nous avoir respectueusement baisé la main. On reconnaît les latins à ces jolis gestes et à ces manières gracieuses de témoigner le respect aux prêtres.
    Vasco de Gama. C'est la dernière station avant le point terminus du chemin de fer. Pourquoi, et en vertu de quelle circonstance historique cette station porte-t-elle le nom du grand conquistador? Personne parmi ceux qui voyagent avec nous ne peut nous renseigner à ce sujet. Le P. Bastide rencontre un indien goanais : « Amice, demande-t-il, scisne linguam gallicam, vel britannicam? Le goanais se recueille et avec un peu d'emphase répond en scandant toutes les syllabes Possoum legere, possoum, scribere, possoum tradoucere, sec non possoum loqui ». Le colloque ne peut plus continuer.
    Mormugao. C'est le nom d'un des deux promontoires qu forment l'entrée de la haie de Goa. Le chemin- de fer va jus qu'à l'extrême pointe de ce promontoire et s'arrête à quelque pas des quais du magnifique port que les Portugais ont construit à l'entrée de la baie. Quand te train stoppe, tout le monde descend. C'est un fleuve humain qui se dirige vers les quais. Pour arriver à Panjim, la nouvelle capitale portugaise, et à Goa, blottie encore plus au fond de !a baie, il faut traverser celle-ci sur des chalands à vapeur. Quelle foule ! Des milliers de personnes sont amassées sur les quais attendant leur tour de monter sur ces chalands. C'est qu'il n'y a pas seulement les pèlerins amenés par le chemin de fer, il y a ceux que déposent ici tous les jours, des steamers venant du nord, du sud, de Kurachi et de Bombay, de Calicut et de Mangalore.
    Après-demain, un steamer viendra de Zanzibar avec un chargement de pèlerins de Mozambique. Un pèlerinage est annoncé du Japon, un autre de Macao.
    Vraiment c'est un ébranlement du monde. Quelle fête! Quel triomphe, quelle apothéose ! Et celui qui en est l'objet est un pauvre missionnaire mort il y a près de 400 ans. De son vivant, il ne fit point de choses extraordinaires, beaucoup de ses entreprises échouèrent; d'autres missionnaires vinrent après lui qui obtinrent des résultats plus brillants. Mais il fut grand par son insatiable ambition d'étendre le royaume de Jésus-Christ, par l'amour ardent de sauver ses frères, par l'immolation totale qu'il fit de lui-même à ces deux buts sacrés ! Et voilà pourquoi, sans doute, Dieu, sur la terre même, a glorifié ses restes mortels et les pèlerins de toutes les races viennent prier près de son tombeau.
    On cite de nombreux cas de guérisons obtenues par l'attouchement du corps du saint. On parle d'un protestant de Bombay qui a recouvré la vue; d'un major de l'armée anglaise, perclus par suite d'une blessure reçue pendant la guerre, qui a retrouvé l'usage de ses jambes, etc.
    Nous finissons par trouver place sur un de ces multiples chalands qui du soir au matin font la traversée de Mormugao à Panjim, et qui peuvent porter de 4 à 500 personnes. Qu'on y est serré! Il fait nuit. Deux chétives lampes à pétrole éclairent le chaland : les Portugais sont un peu archaïques. L'élément goanais domine parmi les passagers : c'est qu'il n'y a pas seule- ment les Goanais d'ici, il y a ceux qui viennent de tous les coins du monde, où cette race a essaimé. On entend surtout parler portugais. Un Goanais fait vibrer les cordes d'une mandoline. Les notes douces de cet instrument, les intonations de la langue portugaise si musicale, le clapotis des vagues, le mouvement du moteur scandant la marche du bateau, tout cela au milieu du silence du soir produit un ravissant concert. Sous la lumière des étoiles faisant étinceler les flots comme les facettes d'une myriade de diamants, la baie, dont les contours sont dessinés par les feux du rivage, est vraiment splendide.
    Au bout d'une heure nous arrivons à Panjim, la nouvelle capitale portugaise, qui s'est substituée à Goa. D'innombrables automobiles sont rangées sur les quais pour transporter les pèlerins.
    Nous montons dans une de ces automobiles, et en vingt minutes, par le chemin qui court sur le bord de la baie, nous sommes à Goa.
    9 heures du soir. L'ancien couvent de Santa Monica est un des locaux affectés par Monseigneur le Patriarche à l'hospitalisation des pèlerins. Nous y rendons, suivant une ruelle montueuse où l'éclairage électrique a été installé pendant la durée de la fête. Ce vaste édifice est encombré par les voyageurs; toute la superficie des cloîtres est couverte par des rangées de dormeurs au milieu desquels nous avons bien du mal à passer. En quête d'un petit coin pour nous caser, nous ressemblons à des âmes en peine, lorsque nous rencontrons un Père franciscain fort obligeant. Il se met à notre disposition et nous fait donner la clef d'une des chambres réservées aux ecclésiastiques. Heureusement! Nous sommes aussi préoccupés de la messe de demain, à quelle heure? Et où célébrer? Un prêtre indigène de Pondichéry, arrivé ici depuis deux jours, vient à passer. Nous lui confions notre embarras :
    « Soyez sans inquiétude, nous répond-il, je serai votre cicérone demain matin. Couchez-vous, je viendrai vous réveiller ».
    Nous n'en pouvons plus ; sans prendre la peine de nous déshabiller, nous nous enroulons dans nos couvertures et nous étendons sur le ciment qui forme le parquet de la chambre. La pensée du corps de saint François-Xavier que nous allons enfin voir demain, met dans nos âmes une agitation que le sommeil a bien du mal à vaincre.
    Vendredi 5 heures du matin. Notre confrère indigène de Pondichéry est venu nous réveiller. Il nous conduit à l'église du Bon Jésus dont on nous a si souvent parlé. Des milliers de pèlerins, à cette heure matinale, sont massés devant la palissade qui entoure l'église et que défend un cordon dé soldats portugais. Nos soutanes sont un sauf-conduit qui nous ouvre la porte ménagée dans cette palissade. Nous dirigeons vers la sacristie et le vestiaire, d'immenses salles dont les murs sont couverts de tableaux ; il y a là, dit-on, une madone de Murillo.
    Ayant revêtu les ornements pour la messe, nous franchissons avec émotion le seuil de l'église. La châsse de saint François-Xavier est là devant nous, posée au milieu d'une grande table rectangulaire, dont les quatre bords servent d'autels : quatre prêtres disent constamment la messe autour de la châsse. Je célèbre le saint sacrifice, distrait parfois, je l'avoue, car on m'a dit que ceux dont la taille est un peu élevée peuvent, à travers les vitrines de la châsse, voir le visage du saint émergeant au dessus du cercueil où le corps est enfermé ; malgré moi je cherche à voir ce visage.
    A 6 heures, pendant que je fais mon action de grâces un chanoine goanais ouvre la châsse du côté des pieds; on ne dira plus la messe à cet endroit. Le défilé des fidèles admis à contempler le corps du saint et à baiser ses pieds commence, défilé qui ne cessera qu'à 6 heures du soir.
    Je me glisse dans ce défilé. Quel moment! Je ramasse tous mes rêves apostoliques, toutes mes aspirations, tous les désirs, toutes les affections de mon coeur et j'en fais un bouquet pour le déposer aux pieds du saint.
    Enfin mon tour arrive, et moi aussi j'ai l'ineffable bonheur de contempler le corps de l'apôtre et de baiser ses pieds glorieux ! Je reste longtemps en actions de grâces dans l'église du Bon Jésus.
    8 heures du matin. Après un mauvais café, pris dans un de ces petits restaurants de fortune qui sont installés ici pendant la durée du pèlerinage, nous partons pour visiter les monuments de Goa.
    Voici d'abord l'église Saint-François d'Assise, avec les bâtiments du couvent franciscain qui y est adosse. Ils n'y allaient pas de main morte les Portugais de ce temps-là! A l'extérieur, l'église n'a pas grand cachet, mais à l'intérieur, quelle richesse! Quelle profusion de sculptures et de peintures ! Tout le luxe, tout le faste de la Renaissance s'étale ici. Le moindre des autels, qui est là, devant nous, serait classé dans notre France comme un monument historique. Cette église a les proportions d'une cathédrale, et ce n'est pas la cathédrale pourtant.
    La cathédrale est tout à côté, à deux pas, dans le même style, mais plus grandiose encore. Elle est consacrée à sainte Catherine, parce que c'est le jour de la fête de cette sainte, le 25 novembre 1510, que Alphonse d'Albuquerque s'empara de Goa occupée par les musulmans.
    Pendant que nous visitons la cathédrale, les chanoines du chapitre arrivent pour la récitation de l'office et la célébration de la messe conventuelle. Nous tenons à assister à cette cérémonie. La messe est chantée avec diacre et sous-diacre. Nous entendons de beaux chants avec accompagnement d'orgue. Ces chanoines à la figure bronzée portent fort bien le rochet de dentelle et le camail à liserés rouges.
    Tous les jours et pendant toute l'année ils récitent l'office et chantent la messe conventuelle dans cette cathédrale déserte. Monseigneur le Patriarche n'y vient pontifier qu'aux jours de grande fête. Le reste de l'année, il réside à Panjim, dans un magnifique palais bâti au haut de la colline qui domine la ville.
    Sur le parvis de la cathédrale nous rencontrons le Père franciscain que nous avons vu hier soir. C'est un compatriote, un enfant du pays de Tréguier, comme moi. C'est le P. Sylvain, de Lannion; supérieur de la mission d'Ajmère dans le Rajputanah. Avec son évêque et quelques autres Pères, il a fait 1.400 milles pour conduire aux pieds de saint François-Xavier une centaine de montagnards Bhils, les prémices d'une tribu qu'ils ont convertie en ces dernières années.
    Enfants tous deux du même sol, quelle douce surprise de nous retrouver à 2.000 lieues du pays breton. Nous causons longtemps, peu préoccupés du soleil qui verse sur nous toute l'ardeur de ses rayons. Nous parlons de nos oeuvres, des oeuvres de la mission de Pondichéry, des oeuvres de la mission d'Ajmère, toute récente celle-ci, où le zèle des fils de saint François d'Assise a pourtant déjà réalisé de grands progrès.
    Nous poursuivons notre visite des monuments de Goa. J'enrage un peu de n'avoir pas de guide. Mais tout le monde ici ne parle que portugais, ou konkani. Je voudrais me faire raconter cette histoire de Goa, merveilleuse comme une épopée, me faire expliquer les circonstances dans lesquelles ont été construits ces admirables sanctuaires si rapprochés les uns des autres. J'ai mille questions à poser au sujet de cette chrétienté goanaise, de ce clergé goanais, qui sur ce morceau du rivage de la péninsule, sont un phénomène si extraordinaire.
    A une centaine de mètres de la cathédrale Sainte-Catherine, est l'église Saint-Gaetan, encore une merveille! Plus petite que les autres églises de Goa, elle les dépasse toutes par l'élégance de ses proportions. C'est un bijou. On dit que c'est une réduction de l'église Saint Pierre de Rome.
    Attenant à l'église Saint Gaetan est un musée où sont conservés quantité de trophées et d'objets précieux se rapportant à l'histoire de Goa. Parmi tous ces objets je remarque un beau calice en or, semblable à celui qui, tout près de mon pays natal, est conservé dans le trésor de l'église de Saint Jean dit Doigt, don de la bonne duchesse Anne de Bretagne. Il y avait encore beaucoup d'autres églises à Goa. Elles se sont écroulées. Il reste cependant des ruines importantes des églises des Dominicains, des Carmes, des Augustiniens. Ces quelques églises échappées à la faux du temps, c'est tout ce qui demeure de la grandeur de Goa. Tous les palais, tous les monuments profanes ont disparu, sauf une arche monumentale construite (1599) sur le rivage de la baie, appelée l'arche des Vice-Rois, par laquelle, en débarquant de leur caravelle, les représentants du gouvernement de Lisbonne faisaient leur entrée solennelle dans la ville.
    Par tous ces monuments et toutes ces ruines, on peut se reconstituer un peu la grandeur de Goa, au temps où elle comptait une population de 200.000 habitants. C'était la Venise de l'Orient, la reine de l'Océan Indien.
    Elle commença à décliner quand les Portugais durent céder aux Hollandais le sceptre des mers. Sa décadence s'accentua lorsque les monarques de Lisbonne, leurs ministres plutôt, entreprirent de persécuter les Ordres Religieux. Des épidémies achevèrent de la dépeupler. Aujourd'hui, la brousse a envahi la magnifique cité qui n'est plus habitée que par les chanoines et les fonctionnaires préposés par le gouvernement portugais à la garde des monuments. Les églises de Goa n'ont d'autres paroissiens que les villageois goanais de la campagne environnante.
    A midi, nous dînons dans le restaurant installé pour les pèlerins dans le couvent de Santa Monica. C'est vendredi, mais à cause de la fête, le Patriarche a dispensé les pèlerins de l'obligation d'abstinence. L'hôtelier goanais qui nous sert nous apporte un plat de riz avec un morceau de viande : du boeuf assure-t-il. Je dis au P. Bastide : « Ces Goanais sont uniques en leur espèce : ils sont prodigieusement affranchis de préjugés. Les vieux missionnaires portugais ont réussi mieux que nous à libérer l'esprit de leurs convertis. Dans tout le reste de l'Inde, on ne trouverait pas d'indigènes de caste, même chrétiens, consentant à faire cuire et à servir de la viande de buf ».
    Cependant un pèlerin me dit que si les Goanais n'ont pas conservé l'institution des castes, avec le caractère odieux et ridicule qu'elle garde encore dans le sud de l'Inde, ils ne l'ont pas complètement abandonnée. Ils reconnaissent entre eux les trois grandes divisions des Brahmes, des Chatryas, des Soudras. D'une division à l'autre, il n'y a pas de mariage.
    Après-midi nous inspectons un peu le couvent de Santa-Monica. Ce vaste édifice en quadrilatère fut construit au XVIIe siècle pour les jeunes portugaises et créoles goanaises, qui désiraient entrer en religion sous la règle de saint Augustin. Cette règle était bien mitigée, dit-on ; du moins les religieuses étaient fort confortablement installées dans des salles somptueuses, dont les fenêtres laissaient voir le magnifique panorama de la baie.
    Le recueillement de la maison devait être difficile à certains jours, et la curiosité des pensionnaires du couvent fortement sollicitée, lorsque les flottes des caravelles venant de Lisbonne apparaissaient dans la baie et déposaient sur la rive leurs bruyants équipages de conquistadors.
    Dans l'après-midi je retourne à l'église du Bon Jésus pour faire encore mes dévotions auprès du corps de saint François-Xavier. Le défilé des pèlerins devant la châsse se poursuit en silence, sans aucune interruption depuis ce matin. Je me glisse de nouveau parmi eux, je tâche de réagir contre l'émotion. Mon tour arrive, je baise les pieds du saint, je prends mon temps, j'arrête quelques secondes mon regard sur son front, sur ses yeux, sur son nez, sur tout son visage. Je fais poser sur ses pieds quelques chapelets et quelques objets pieux que je destine aux amis du pays breton.
    Je ne puis me décider à sortir de l'église dont j'admire le splendide vaisseau. Je m'installe dans le choeur pour voir le défilé des pèlerins qui représentent un peu tous les pays et toutes les races de l'Inde. Je remarque parmi eux même un païen, un parsi millionnaire de Bombay, qui vient demander à saint François la guérison de ses yeux.
    Les pèlerins entrent par une petite porte située au fond de l'église. Pour franchir cette porte, à combien de règlements ils ont du se soumettre ! Une balustrade élevée court le long du mur de l'église, pour former avec ce mur une sorte de couloir où ils passent. Des soldats portugais font la police de l'église, besogne assez aisée, puisque à part ce couloir, tout le vaisseau de l'église est vide. Un chanoine goanais est préposé à la garde de la châsse. A ses côtés est un fonctionnaire du gouvernement, qui semble avoir pour mandat de contrôler les offrandes déposées dans un plateau. Le soir, lorsque le chanoine ferme la chasse, il enregistrera un chiffre de 14.000 pèlerins qui ont aujourd'hui défilé devant elle.

    Exceptionnellement, en vertu d'une permission que seul Mgr le Patriarche est maître d'accorder, la grande porte de l'église du Bon Jésus s'ouvre devant certains pèlerins. Le P. Sylvain de. Lannion a obtenu cette faveur pour ses montagnards Bhils. Je suis encore à l'église lorsque la grande porte s'ouvre pour les laisser entrer. Ils se prosternent, puis entonnent un chant qui est un salut à saint François-Xavier. Quelles voix! Quels échos ! Quel est le musicien qui a pu former de pareils chanteurs? Tous les pèlerins cessent de respirer pour les mieux écouter. De nouveau ils se prosternent, de nouveau ils chantent. Tour à tour se prosternant et chantant, ils traversent l'église dans toute sa longueur pour arriver auprès du corps du saint qu'ils sont admis à baiser. La petite démonstration de ces montagnards du Rajaputanah est une des plus gracieuses scènes que j'aie vues pendant le pèlerinage. Et peut-être aussi que saint François-Xavier a eu aujourd'hui des tendresses spéciales pour ces pauvres enfants de la montagne, converties d'hier, qui sont venus de si loin prier près de son tombeau.
    Avant de quitter l'église du Bon Jésus j'ai examiné attentivement la châsse qui contient le cercueil où se trouve enfermé le corps de saint François. Cette châsse en argent, qui est un don du duc de Toscane arrière petit-fils où arrière petit-neveu de Charles-Quint, est, dit-on, un des travaux d'orfèvrerie les plus beaux du monde.
    Cette église fut bâtie par les Jésuites, au temps où ils pouvaient exercer leur apostolat en territoire portugais. Ils ne durent pas en jouir longtemps ; la haine implacable de Pombal s'acharna bientôt contre eux.
    Le lendemain, samedi 15 décembre, nous disons encore la sainte messe auprès de la châsse. Une troisième fois nous avons le bonheur de contempler et de baiser le corps de saint François-Xavier.
    Notre pèlerinage est fini. Je n'ai plus qu'une préoccupation, celle de rentrer dans mon district d'Alladhy. Le P. Bastide éprouve le même sentiment. Nous avions fait, des plans pour visiter Panjim, la nouvelle capitale, nous y renonçons; il semble que quand on a eu le bonheur de contempler la figure de l'apôtre des Indes, toutes les autres attractions de ce territoire portugais deviennent indifférentes.
    En passant par Panjim, nous jetons à peine un coup d'oeil aux maisons bien coquettes qui s'étagent sur la colline dominant le port.
    La baie que nous avons traversée avant-hier pendant la nuit, nous la retraversons aujourd'hui pendant le jour, et tous ses charmes, si grands cependant, nous laissent maintenant insensibles. La cascade de Dud Sagor, la féerie des Ghates nous ne les revoyons pas, car c'est pendant la nuit que nous traversons la montagne. Enfin nous arrivons à Tindivanan dans la nuit du mardi 18 décembre.
    Je prends congé de mon cher confrère le P. Bastide. Je le remercie de ses attentions pour moi, au cours de ce pèlerinage. Je lui dis : « Puissions-nous rester encore douze ans sur la terre! Nous retrouverons pour une seconde exposition. Nous ferons signe au P. Sylvain, le franciscain lannionnais d'Ajmère ; nous nous joindrons au pèlerinage des montagnards Bhils, et entrant avec eux par la grande porte dans l'église du Bon Jésus nous unirons nos chants et nos prières aux leurs; ce sera mon nunc dimittis; vous, vous serez assez jeune pour assister à une troisième exposition, mais moi j aurai assez travaillé sur la terre, et le pèlerinage que je devrai désormais préparer sera celui du paradis ».
    Si ces notes, consignées au fil des heures, pendant un pèlerinage qui m'a donné une des meilleures émotions de ma peuvent faire naître dans les âmes un accroissement de dévotion envers saint François-Xavier, si elles peuvent leur inspirer la pensée d'aider les missionnaires de leurs aumônes, de leurs prières, si surtout elles donnent à quelques jeunes gens la volonté de se dévouer aux missions, elles auront atteint leur but.

    1923/166-179
    166-179
    France
    1923
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