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Sur le chemin de Goa 1

Sur le chemin de Goa Par le P. L. Godec. Missionnaire apostolique. Mgr l'archevêque de Goa, patriarche des Indes Orientales, a, depuis plusieurs mois, fait savoir aux évêques, prêtres et fidèles de la péninsule, que le corps, miraculeusement conservé de saint François-Xavier, sera exposé à la vénération des pèlerins, pendant toute la durée du mois de décembre de l'année 1922, dans l'église du « Bon Jesu » de Goa, où cette glorieuse relique est soigneusement gardée.
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    Sur le chemin de Goa

    Par le P. L. Godec.
    Missionnaire apostolique.

    Mgr l'archevêque de Goa, patriarche des Indes Orientales, a, depuis plusieurs mois, fait savoir aux évêques, prêtres et fidèles de la péninsule, que le corps, miraculeusement conservé de saint François-Xavier, sera exposé à la vénération des pèlerins, pendant toute la durée du mois de décembre de l'année 1922, dans l'église du « Bon Jesu » de Goa, où cette glorieuse relique est soigneusement gardée.
    Cette exposition ne se fait qu'à des intervalles très éloignés l'un de l'autre. La crainte, je pense, d'endommager le précieux trésor par des manipulations trop fréquentes, a contraint les autorités religieuses et les autorités civiles à raréfier une cérémonie qu'elles eussent voulu célébrer plus souvent, celles-là à cause du profit spirituel que les fidèles en retirent, celles-ci à cause du bénéfice matériel qui en résulte pour la colonie. J'ai dit : les autorités civiles ; au cours de mon voyage, en effet, j'ai eu occasion de constater, que malgré le nouveau régime en vigueur à Lisbonne, les représentants du Gouvernement sont intimement mêlés à tous les détails de la fête.
    La dernière exposition du corps de saint François-Xavier eut lieu en 1910. J'eus bien envie de m'y rendre alors. Pour divers motifs, je fus empêché. Cette année, je suis plus libre de mes mouvements, et pour faire le pèlerinage, je demande à notre Archevêque une permission de m'absenter, qu'il m'accorde, en y joignant une lettre bien affectueuse.
    Goa, ce n'est pas tout près, c'est même loin, puisque pour y arriver, il faut faire 700 milles, et traverser la péninsule. Je suis soucieux de trouver un compagnon pour une si longue randonnée, lorsque je reçois d'un de mes confrères, le P. Bastide, un fils de l'Auvergne, une carte postale m'avisant qu'il veut bien faire le pèlerinage avec moi : « Auvergne et Bretagne, c'est fait pour s'entendre, merci bien, cher Père Bastide », ai-je répondu avec beaucoup d'empressement. Les préparatifs, fort sommaires d'ailleurs, sont rapidement expédiés. Le jour du départ est convenu, et le rendez-vous est fixé à Tindivanam pour le 11 décembre, à 4 heures du soir.
    11 décembre. — Tindivanam est un des grands centres chrétiens de la mission ; les frères de Saint Gabriel y dirigent une école industrielle. Je connais bien l'endroit. C'est ici qu'il y a 30 ans, jeune missionnaire chargé du district de Gingi, je venais prendre le train. La station alors était déserte et perdue au milieu des champs. Quantum mutata! Aujourd'hui, de nombreux magasins l'entourent, et elle est trop étroite pour les voyageurs qui l'encombrent. Au lieu de deux, nous sommes trois pèlerins : le P. Bastide emmène avec lui un jeune orphelin chinois, Emile, qu'il a recueilli l'an dernier en Birmanie et qu'il élève. Il est charmant, cet Emile, très attaché au missionnaire, et doué d'une assurance que n'ont pas les Indiens; nulle part, au cours de notre voyage, il ne sera ni intimidé, ni dépaysé.
    L'express de Madras arrive en gare. Nous montons : In viam pacis. La machine s'ébranle. Le train file à bonne allure. Par la portière, nous voyons fuir le paysage. C'est un paysage que je connais bien, au milieu duquel je vis depuis 32 ans, paysage terne et morne sous la chaleur et la lumière, paysage monotone et insignifiant, comme une ligne droite. Les villages succèdent aux villages, très rapprochés l'un de l'autre, tous semblables.
    Voici l'esquisse pouvant s'appliquer à tous : Une agglomération de maisons aux murs en terre, au toit en chaume, entourée de halliers de cactus, un étang mesurant une demi-douzaine d'hectares; près de cet étang, un lot de rizières qui, avec les petits talus rectilignes délimitant jalousement la part de chaque villageois, fait de loin l'effet d'un échiquier géant; quelques maigres champs de maïs et d'arachides, un terrain vague, où tous les boeufs du village réunis cherchent à tondre une herbe qui ne pousse jamais. Tel est le spectacle sans saveur et sans poésie que nous contemplons pendant 40 milles.
    Les stations sont rapprochées les unes des autres. Tous les trois ou quatre milles, le train s'arrête pour déposer et prendre des voyageurs. L'Indien aime bien à voyager en chemin de fer. Il se passera volontiers de dîner pour la satisfaction de monter en wagon. Le principe du moindre effort, plus que la préoccupation d'arriver vite au but, explique son faible pour ce système de locomotion.
    Chingleput, 6 heures du soir. — Il y a ici une station plus importante, avec embranchement vers l'ouest. C'est la direction que nous devons prendre. Nous descendons pour monter dans un autre train. En attendant que celui-ci démarre, nous faisons honneur aux petites provisions que les religieuses d'Alladhy ont disposées au milieu de nos bagages ; surtout, nous dégustons avec appétit une miche de pain frais qu'un petit colporteur indien débite sur les quais de la gare. Ce n'est pas toutes les semaines, ni même tous les mois qu'on mange du pain, du pain frais surtout, quand on est dans un district. Le train repart pour une nouvelle étape de 80 milles. Il fait nuit, plus rien à observer. On récite le rosaire. En traversant ces régions où Satan seul a des autels, c'est un soulagement de répéter : Ave Maria.
    Arkonam, 9 h. 1/2 du soir. — C'est une immense station avec embranchements vers Madras, vers Bombay, vers Calicut, vers Bangalore, etc. On est ébloui sous un déclanchement de lumière électrique qui donne la sensation du plein jour. Vraiment, on se croirait dans une grande station d'Europe. Quelle vie ! Quel mouvement ! De tous côtés, des machines sont sous pression; des trains partent dans tous les sens. Des Anglais et des Eurasiens raides et solennels, sur les quais de la gare, croisent des Indous et des musulmans cossus ; gens de toutes les castes et de toutes les conditions se heurtent et se pressent. Ici une bibliothèque où une jeune miss vend des romans anglais à bon marché et des journaux du soir où de longs câblogrammes racontent la tournée triomphale de M. Clémenceau en Amérique. A côté, une somptueuse salle d'attente meublée avec tout le confort moderne. Voici le buffet, avec table opulente, vaisselle étincelante, et servant en livrée. Ces derniers sont des parias. Mais, comme ils sont stylés, et comme ils font bien leur métier! Ce buffet est accessible aux seuls Européens et aux Eurasiens un peu huppés. Un Indou qui croit se respecter, ne s'aventurerait pas en pareil lieu sans se souiller irrémédiablement. Mais la Compagnie du chemin de fer a des sollicitudes spéciales pour les Indous orthodoxes. Là-bas, à l'autre bout de la station, loin du souffle contaminateur des parias et des Européens, une équipe de brahmes fait la popote. C'est à cet office que les Indous, s'ils ont faim et s'ils ont de quoi payer ce souper, doivent s'adresser. Sur une assiette faite de feuilles d'arbres desséchées, cousues ensemble, un brahme, sans autre ustensile que sa main, leur sert riz cuit, condiments, sauce du pays, et c'est avec leurs mains aussi qu'ils portent à la bouche les mets de ce souper.
    J’observe toutes ces menues scènes avec l'intérêt de quelqu'un qui, depuis plusieurs lustres, n'est pas sorti de la brousse. A côté de moi, une altercation faillit dégénérer en pugilat, entre un brahme et un Indou d'une autre caste. Ce que le brahme avec toute sa caste est obligé de savourer d'injures, d'imprécations et de malédictions! Il ne s'en portera pas plus mal. Ces êtres-là sont cuirassés contre l'émotion; tout de même, cet incident est plein de signification. Les jours de la prépondérance des brahmes sont comptés désormais. Une vague de fond, une vague partie des dernières couches de la société indoue, viendra avant longtemps balayer ces frelons.
    Un touriste qui ne ferait que passer, par l'aspect de cette gare, par l'animation et l'agitation qui y règnent, par le luxe qui s'y étale, en apercevant tant d'installations qui sont le dernier mot du progrès, serait tenté de conclure qu'à un pareil décor, à une pareille façade, doit correspondre une prospérité matérielle intense, et que l'Inde est un pays fabuleusement prospère. Et combien il se tromperait! Il faudrait qu'il pût, à quelques pas de cette station éclairée à l'électricité, visiter un de ces villages où sont groupées ces nombreuses familles de laboureurs qui constituent le fond de la population indienne. En constatant de quelle façon elles sont nourries, vêtues et logées, j'aurais bien peur que son émotion ne s'échappât en cette exclamation: « C'est affreux! Et si Dieu sur tant de misère faisait descendre l'éternité, ce serait l'enfer! »
    Deux itinéraires s'offrent à nous pour aller à Goa : un par la ligne de Bombay, un autre un tantinet plus long par la ligne de Bangalore. Afin de voir nos confrères du Mysore et les oeuvres de cette Mission, nous optons pour ce dernier itinéraire.
    Le train de Bangalore arrive en gare comme un bolide. Quelle ruée sur les portières! Un Eurasien bien obligeant nous indique un compartiment de 3e classe, fort propre, fort confortable et pas trop encombré. Quelques Indous et quelques musulmans de condition aisée y montent avec nous. Un jeune musulman est particulièrement affable : c'est un élève de notre collège de Saint-Joseph de Bangalore. Comme il y a de la place sur les banquettes, les voyageurs déploient leurs couvertures et s'y étendent. Nous les imitons.
    Vers une heure du matin, nous sommes réveillés en sursaut. Une équipe de moplahs, (musulmans d'une espèce particulièrement désagréable) qui viennent de Calicut et qui vont travailler aux mines de Kolar, ont envahi notre wagon. Parce que les dormeurs ont accaparé toutes les banquettes, ils réclament bruyamment. Ils en veulent surtout à leurs coreligionnaires, un peu trop « fashionables » à leur gré, qui sont avec nous. Les deux parties vont se colleter. Un individu de la bande fait appel à notre arbitrage. Le P. Bastide, qui est un homme providentiel pour toutes les circonstances critiques, finit par rétablir la paix entre tous ces citoyens de La Mecque. Sans autre incident nous arrivons à Bangalore où nous débarquons à 4 heures du matin.
    Bangalore. — Un fiacre nous conduit à l'évêché, à Bishop's House, comme on dit ici. Nous rendons à l'église pour la messe. Le saint sacrifice achevé, pendant que je fais mon action de grâces, je me sens toucher à l'épaule : c'est le P. Gouarin, mon aîné de quelques années, mon compatriote et mon ami (un enfant du pays de Quintin, dans les Côtes-du-Nord), qui m'a reconnu et qui s'est dirigé vers moi. « Venez déjeuner, me dit-il, vous pourrez reprendre votre action de grâces sur le chemin de Goa ».
    Au réfectoire, nous trouvons Mgr Despatures, l'évêque de Mysore consacré depuis à peine deux mois. Il est bien aimable et bien accueillant. Il revient de Goa, où il était un des premiers pèlerins. En sa qualité de junior parmi les évêques présents, Monseigneur le Patriarche lui a fait l'honneur de l'inviter à inaugurer l'exposition de saint François Xavier.
    Sur les instances du P. Gouarin nous différons notre départ jusqu'à demain midi pour voir Bangalore.
    Cette ville est le chef-lieu de la mission du Maïssour. La douceur relative de son climat qu'elle doit à sa situation élevée sur un massif détaché des montagnes des Ghâtes, y a attiré les Anglais qui en ont fait une des plus belles cités de l'Inde. C'est ici que sont concentrées une grande partie des troupes qui soutiennent la domination anglaise dans la péninsule. Bien que territorialement située au milieu du royaume indigène de Mysore, Bangalore est exclusivement anglaise et en dehors de la juridiction du Maharajah. Il y a peu de commerce et ce commerce est entre les mains des indigènes; la population est surtout composée de fonctionnaires anglais et eurasiens, de militaires, de serviteurs retraités, qui de tous les points de la péninsule viennent finir leurs jours sous ce ciel enchanteur.
    L'évêché et la procure sont installés dans les locaux de l'ancien collège de Saint-Joseph, devenu trop petit et transporté à 2 milles d'ici. Ces bâtiments, oeuvre du P. Vissac, sont magnifiques. L'église de la paroisse Saint-Jean attenante à la mission, a chétive apparence, mais le missionnaire qui y fait les fonctions de curé, poursuit depuis plusieurs années, à côté de l'ancienne, la construction d'une nouvelle église en granit qui sera superbe. Dans le vaste enclos de l'église paroissiale de Saint-Jean, il y a place pour deux belles écoles : une de garçons, une de filles. Cette dernière a été construite à l'aide d'une allocation donnée par le gouvernement. On dit que les missionnaires ont accaparé les meilleures positions et les plus beaux sites. C'est qu'ils sont arrivés les premiers.
    Dans l'après-midi le P. Gouarin frappe à ma porte : « Venez, me dit-il, je veux vous montrer Bangalore ».
    Nous partons, mais un Parisien serait tenté d'ajouter : pour un tour au bois. Les rues de Bangalore, en effet, ressemblent aux avenues d'un immense parc. Bordées de jardins et de pelouses, c'est par exception qu'elles passent entre des rangées de maisons.
    Voici une large pièce d'eau où se débattent sarcelles et canards sauvages; un champ de manoeuvres où des cavaliers promènent les mules et les chevaux de l'armée anglaise ; un groupe de jardins au milieu desquels s'élèvent des chalets coquets, avec leurs vérandas parées de chèvrefeuilles; voici un quartier indigène où les maisons s'entassent les unes sur les autres; un jardin avec un temple ritualiste, deux autres avec un temple wesleyen et un temple adventiste.

    Ce bâtiment entouré d'un petit parc est un couvent de religieuses protestantes.
    Ce champ traversé de pistes, c'est l'hippodrome où le maharajah de Mysore, grand amateur de sport, fait courir.
    Cet édifice si brillamment décoré qui se dresse au milieu d'une vaste pelouse, c'est la Haute Cour ; cet autre, c'est l'Electricity office, car une chute d'eau puissante à 70 milles d'ici produit l'électricité qui, la nuit, éclaire toute l'étendue de l'immense ville.
    A part moi, je me demande quelle est dans ces travaux la part de profit et d'utilité pour l'indigène. Je me demande aussi si les ressources qui ont servi à la construction de celte fastueuse cité n'ont pas été un peu trop prises sur la misère des pauvres populations agricoles au milieu desquelles je vis. A soulever ces questions, je risquerais de heurter un de ces paradoxes qu'il a plu à Dieu de laisser dans le monde.
    Je suis curieux surtout de visiter les églises catholiques. Le P. Gouarin m'y conduit, Il y a environ 25.000 catholiques à Bangalore, répartis entre 5 ou 6 paroisses. L'église du Sacré Cœur est un fort beau monument de style roman. L'église de Saint François-Xavier de style gothique est encore plus belle. Le bon goût avec lequel a été restauré la cathédrale fait honneur au curé qui en est chargé.
    On me demandera peut-être comment ont pu surgir de terre tant de belles églises dans un pays où la contribution des fidèles aux frais du culte est plutôt insignifiante.
    Voici ce qui s'est passé la plupart du temps : Quand une paroisse, un poste a eu besoin d'une église, le pauvre évêque qui n'avait le sou, y a envoyé un missionnaire qu'il savait pourvu de quelques ressources personnelles. Le brave confrère s'est attelé à la tâche, il s'y est passionné, il y a dépensé son fonds et son revenu, il a fait appel à ses amis et à ses parents de France et, Dieu aidant, la maison de Notre Seigneur a été achevée.
    Ce que je dis là, est l'histoire de toutes les belles églises qui ont été construites à Pondichéry, à Bangalore et dans bien des missions depuis une cinquantaine d'années. « Au reste, me dit le P. Gouarin, les églises des paroisses de Bangalore sont le foyer d'une vie chrétienne intense; les cérémonies religieuses y sont très multipliées ».

    Après les églises, le P. Gouarin me montre les établissements religieux de Bangalore. Ce grand bâtiment au fond d'une cour très large, c'est notre collège Saint-Joseph, avec plus de mille élèves anglais et eurasiens. Nos confrères y sont aidés par les Frères de Saint Gabriel. Ce collège a une succursale pour les Indiens, installée dans un autre quartier de la ville.
    Cette maison qui a l'apparence d'un pensionnat est le couvent des sœurs de Saint-Joseph de Tarbes. Cet autre dont les proportions sont plus modestes est la résidence des admirables Petites Sœurs des Pauvres.
    Mais la congrégation qui à Bangalore détient le haut du pavé est la congrégation du Bon Pasteur d'Angers. Les oeuvres qu'elle a établies ici : refuge, noviciat, pensionnat, école industrielle, etc...occupent tout un quartier et représentent une véritable cité. Pour constituer un pareil foyer d'apostolat, il faut qu'il y ait eu à la tête de cet essaim une longue suite de supérieures remarquablement douées. Avec quelle élégance sont construits ces bâtiments qui abritent les oeuvres du Bon Pasteur !
    L'hôpital Sainte-Marthe situé dans un autre quartier de la ville est aussi la propriété des religieuses du Bon Pasteur. Le dernier évêque de Mysore, Mgr Teissier, y a fait construire pour les missionnaires malades un pavillon avantageusement réputé dans toute l'Inde. La supérieure de l'hôpital est une Irlandaise. Le P. Gouarin me présentant comme un pèlerin en partance pour Goa, elle tire de sa poche une image qu'un pèlerin de Goa lui a offerte ces jours derniers, et elle ajoute malicieusement : « J'en ferai 15 morceaux pour chacune de nos religieuses ».
    Il se fait tard, il faut rentrer à, l'évêché, c'est l'ordre que le P. Gouarin donne à notre phaéton.
    Longtemps, sans pouvoir m'endormir, je songe aux monuments et aux églises que j'ai vus aujourd'hui. Surtout ma pensée ne peut se détacher de ce magnifique édifice spirituel qu'est la chrétienté de Bangalore.
    Mercredi 13 décembre. — Après avoir fait quelques achats en ville pour le voyage, nous nous apprêtons à partir. A midi, un fiacre nous conduit à ta gare qui est à l'autre bout de la ville. Le train dans lequel nous devons monter ne paie guère de mine, les voitures ont un aspect d'usure qui n'a rien d'engageant. On voudrait acheter des billets de seconde classe, mais nos bourses ne peuvent supporter cette saignée : « Armons-nous de courage, cher P. Bastide, il en faudra pour faire 500 milles dans ces carrioles fatiguées et pour passer la nuit dans ces compartiments bondés ». Le P. Bastide sourit dans sa longue barbe. C'est un routier qui a plus d'un tour dans son sac; il a surtout pour la nuit une petite combinaison qu'il se garde de me livrer, mais qu'il exhibera en temps opportun.
    Le train démarre. Par la portière on cherche à voir le pays. Pendant quelques milles, celui-ci se ressent du voisinage de Bangalore et n'a pas trop mauvaise apparence. Bientôt le coup d'oeil change; à perte de vue ce sont des terrains vagues où toute la végétation est représentée par des buissons rabougris. Dans ce pays la mousson n'arrive pas. A peine enregistre-t-on six pouces d'eau dans l'année : « On voit bien, me dit P. Bastide, pourquoi les Anglais ont laissé son royaume au maharajah de Mysore, qu'est-ce qu'ils en feraient? »
    La population est assez clairsemée. Les stations sont très espacées. La langue qu'on entend parler n'est plus le tamoul, mais le canara. Les Indiens cependant semblent plus avancés ici que dans notre mission. Plus nombreux sont ceux qu'on rencontre parlant et sachant l'anglais.
    Nous sommes à mi-versant oriental de la chaîne des Ghâtes et marchons vers le nord en suivant une ligne parallèle à la cime de ces montagnes. La température est douce, fraîche même, si bien qu'à ma soutane blanche, j’aie substitué une vieille soutane noire dont les religieuses d'Alladhy m'ont fait cadeau. Le terrain est accidenté. Les plaines nues alternent avec les collines chauves. L'aspect général de la région me rappelle celui de la Cornouaille bretonne pendant la saison d'hiver. Ces collines aussi ressemblent à certains monticules que dans mon pays d'Arvor nous appelons pompeusement les montagnes d'Arrez. Du reste nous ne voyons d'autres chrétiens que ceux qui sont employés au service du chemin de fer. Ceci met dans nos âmes un nuage de mélancolie, qui ne se dissipera qu'aux approches de Goa, en entrant en terrain portugais.
    Arsikere, 7 heures du soir. — Le problème de la nuit à passer dans la position verticale dans ces voitures archi bondées commence à se poser d'une façon inquiétante. Subitement je vois le P. Bastide descendre du train et s'acheminer vers les derniers wagons du convoi. Quelques instants après il revient avec le garde du train, un Eurasien : tous deux causent comme une paire d'amis. Le garde semble aussi appliqué à inspecter les voitures, l'une après l'autre. Tout à coup il s'arrête, il a avisé un compartiment de plusieurs places accaparé par un voyageur musulman tout seul. Il ouvre la portière : « Come down,1 sir, signitie-t-il à ce Monsieur ». Celui-ci ne semble pas disposé à démarrer. Un autre Eurasien arrive à la rescousse. Le musulman se décide à vider la place. Quand il a disparu, le garde souriant se tourne vers le P. Bastide et moi. « Fathers, get in, get in 2 ». Nous ne nous faisons pas prier. Emile, le petit Chinois vient nous rejoindre apportant les bagages, il s'agit de conserver la position. Le P. Bastide tire de sa poche un carton blanc qu'il tend au garde. Celui-ci y inscrit « Reserved », puis attache ce morceau de carton à la poignée de la portière. Tout le compartiment est à nous. Cette étiquette écartera les voyageurs qui seraient tentés de nous déranger. « P. Bastide, observai-je, tout de même est-ce honnête d'avoir fait détaler ce musulman du compartiment où il était premier occupant? »
    Le P. Bastide me répond avec vivacité : « On voit bien que vous êtes de Quimper Corentin. Il ne s'agit nullement d'honnêteté, mais du règlement du chemin de fer que je fais appliquer et observer, du règlement qui prescrit dans tous les trains de réserver un compartiment pour les voyageurs européens. Un Bas Breton et un Auvergnat ne sont-ils pas des Européens? »
    Je remercie mon jeune confrère de m'apprendre que nous n'avons commis aucune injustice, que nous avons seulement fait observer les... Capitulations, et que c'est à la faveur de celles-ci que nous pourrons prendre la position horizontale cette nuit.

    1. Descendez, Monsieur.
    2. Pères, entrez.

    Avant de nous coucher, une petite note explicative au sujet de ces Eurasiens auxquels ce journal à plusieurs reprises a fait allusion. Les Eurasiens sont des métis nés d'Européens et d'Indiennes. Jamais ils ne naquirent plus nombreux qu'au temps où les marins portugais razzièrent les côtes de la Péninsule. Les Eurasiens sont donc pour la plupart des descendants de ces pillards des mers, compagnons d'Albuquerque et ale Vasco de Gama. Aussi ils portent presque tous des noms portugais : Da Sylva, Da Souza, Pereim, Ribeira, etc... Depuis longtemps, ils ont adopté le langage, les habitudes et les manières des Anglais. Ils sont presque tous catholiques, très attachés à la religion, très dévoués aux missionnaires qu'ils aiment réellement. Très prolifiques, ils se sont multipliés et répandus dans toute la péninsule. Ils habitent les villes; on les rencontre sur- tout aux abords des chemins de fer. Le chemin de fer est vraiment leur élément. Le gouvernement anglais préoccupé du parti qu'il pourrait tirer d'une race si dévouée et si fidèle a cherché à élever un peu leur niveau intellectuel; c'est vainement. L'Eurasien étudie quelques années ; puis la nostalgie de la locomotive et du charbon de terre le prend; il laisse là ses livres et s'engage comme apprenti dans un atelier où les Compagnies de chemin de fer recrutent leurs employés.
    Et maintenant essayons de dormir, malgré le roulis et la trépidation de ces wagons qui décidément ne sont pas le dernier mot du confort.
    Jeudi 14 décembre, 5 heures. — Le matin quand nous nous réveillons, le train a fait du chemin. La machine qui nous remorque doit enregistrer ses 300 milles depuis Bangalore. Pendant la nuit nous avons franchi les limites du royaume de Mysore, traversé tout le pays Canara et pénétré dans l'ancien royaume des Mahrattes. Tout est changé, la langue, le pays et les habitants.
    La contrée est devenue prospère, Le train défile au milieu de beaux champs de coton, de maïs et de froment. J'ai cru d'abord que c'était de l'orge. L'espèce de froment qu'on cultive ici est courte comme l'orge, les épis sont barbus comme les épis de l'orge. Mais l'Eurasien que j'interroge et à qui je demande quelle est cette céréale qui nous intrigue nous répond : « It is wheat, Father ». C'est du froment. Mes yeux ont bien du mal à se détacher de ces belles tiges vertes que je n'ai pas vues depuis 32 ans, qui me fascinent en évoquant toute mon enfance et le souvenir des champs paternels.
    Les habitants aussi ont changé, ils sont plus beaux, plus blancs et représentent un type plus arien que les Indiens du sud de l'Inde. Ils ont dans l'allure quelque chose de plus dégagé et de plus martial. Ces Mahrattes furent autrefois une race de redoutables guerriers. Il y a trois cents ans, sous la conduite du fameux Syvagi, ils devinrent maîtres d'une grande partie de la péninsule.
    Actuellement encore ce pays est le foyer d'une active opposition aux Anglais. Beaucoup de jeunes gens portent le Gandycap, c'est-à-dire le bonnet, signe distinctif des révolutionnaires hindous. Gandy, le prédicateur de la résistance passive et de la non coopération, est de cette race. Un journal anglais, rédigé par des indigènes, que j'achète à un arrêt du train, contient des diatribes enflammées contre l'administration anglaise.
    Hubli, 8 heures du matin. — Hubli est une grande ville et le centre d'un important trafic de coton. De la station, on voit fumer les longues cheminées d'usines à carder ce produit textile. Tout près de la station, nous apercevons un bel édifice en briques et en tuiles rouges. A l'Eurasien que j'ai déjà interrogé, je demande quel est ce bâtiment. Il me répond : « C'est un couvent de religieuses belges ». I1 ajoute qu'il y a ici une église catholique avec 2.000 paroissiens, qu'un missionnaire de Poona, un jésuite, est chargé du poste. Le renseignement est précieux à recueillir. A notre retour, passant ici à 8 heures du matin, un dimanche, nous serons fort heureux de descendre pour dire la sainte messe. Nous ferons la connaissance du Père jésuite, religieux de la province de Cologne, âgé de 80 ans et missionnaire dans l'Inde depuis 45 ans. C'est ce grand âge qui l'a fait épargner par l'arrêt d'expulsion porté contre les Allemands pendant la guerre. Cet arrêt, en ce qui concerne les missionnaires, n'a pas été rapporté; aussi cette immense mission de Poona se trouve encore sans évêque, administrée par les jésuites d'autres nationalités qui aidaient leurs confrères allemands avant la guerre. Nous verrons la messe paroissiale du dimanche suivie par une nombreuse assistance d'Anglais et d'Eurasiens. Nous entendrons de forts beaux chants, mais nous ne verrons guère de chrétiens indigènes. Ces Mahrattes sont aussi difficiles à convertir que les musulmans.
    A 10 heures du matin nous entrons dans la jungle que le train va traverser pendant une soixantaine de milles. La forêt est touffue, mais nous n'apercevons aucune belle essence d'arbres. A certain moment Emile nous appelle et nous montre dans une clairière un troupeau d'antilopes qui broutent près de la voie. Le train n'a pas l'air d'effaroucher ces gracieuses bêtes.

    (A suivre).
    fin

    De Bono Pastore beatisque ejus ovibus.

    I

    O Pastor et Custos gregis,
    Opima quem per pascua,
    Lupis fugatis longiùs,
    In Pace securum tenes;

    Miranda cujus caritas
    Oves ad unam confovet
    Modisque mille, per diem,
    Amoris actus explicat :

    Hujusce quis dulcedinis
    Non testis extat conscius?
    Quis tot Datorem munerum
    Non corde toto praedicat?

    II

    Oves beatae, quae pedum
    Plane suave sentiunt!
    Ut vocis utque dexterae,
    Sic ejus aequa lenitas.

    Oves beatae, quas necis
    Virtute sanctae liberat,
    Ruptis ubique daemonum
    Jugo, dolis et vinculis !

    Oves beatae, tam pius
    In quas libensque flectitur,
    Ut vulneratas protinus
    Collo levandas bajulet!

    Oves beatae, pervigil
    Quarum saluti sic studet,
    Ut, nil periclis territus,
    Morti suammet offerat!

    Oves beatae, provido
    Quas corde pastor sic cibat,
    Ut vel bonorum copiâ
    Ad ampliora praeparet!

    Oves beatae, mystico
    Quas Pane pascens Corporis
    Sic sanctitate perficit,
    AEdes ut intrent Caelitum !

    Oves beatae, solius
    Quas dicta Petri perdocent!
    Nam solus hic divinitùs
    Veri Magister factus est.

    III

    Amande Pastor, quaesumus,
    Tui per orbem nuntii
    Oves lucrentur plurimas,
    Quae tibi semper haereant.

    Sacro vacantes muneri
    Opem Mariae flagitant,
    Quâsermo, tanquam pabulum,
    In corde vitam sustinet.

    Ovile quas in alterum
    Vox hostis egit perfidi,
    Tuo reductas lumine
    Tuere; sintque de tuis.

    Et quas apud te novimus
    Perennis Escae compotes,
    His lætiori, quo decet,
    Sit gratulari cantico.

    IV

    Tibi per aewum debitam,
    Cum Patre cumque Spiritu,
    Cum laude plenâ gloriam
    Oves et Agni perferant.
    Amen.

    Du Bon Pasteur et de ses heureuses Brebis.

    I

    O Pasteur et Gardien du Troupeau sacré, vous le conservez en paix dans les meilleurs pâturages, et en sécurité, écartant de lui tous les loups.

    Votre merveilleuse charité va jusqu'à la dernière de vos brebis, et chaque jour, vous donnez mille formes à votre tendresse pour elles.

    Qui ne connaît cette douceur exquise, et qui n'aurait à cœur de célébrer la grandeur de vos bienfaits?

    II

    Et vous, brebis, que vous êtes heureuses d'être sous une houlette si douce et si moelleuse que la voix et la main mêmes de votre Berger !

    Que vous êtes heureuses d'avoir été délivrées, au prix de sa mort, de la tyrannie, des pièges et des liens des démons! Il a tout brisé.

    Que vous êtes heureuses de le voir si assidu et si attentif à vous sauver! Blessées, il vous emporte bien vite sur ses épaules pour vous aller soigner et guérir.

    Que vous êtes heureuses de le voir prendre un tel soin de votre vie ! Nul danger ne l'effraie, au point qu'il expose sa propre vie pour garantir la vôtre.

    Que vous êtes heureuses de le voir s'efforcer de vous nourrir avec une telle abondance! Même cette abondance en présage et en prépare une plus grande encore.

    Que vous êtes heureuses d'être nourries du Pain mystérieux de son Corps ! Par là, il vous consomme en sainteté et vous fait entrer dans le séjour des Bienheureux.

    Que vous êtes heureuses, de ne recevoir que de Pierre votre instruction parfaite ! Car c'est lui, et lui seul que Dieu a constitué notre « Maître de la Vérité ».

    III

    O très aimable Pasteur, entendez notre prière : Donnez à vos apôtres à travers le monde, de vous gagner de nombreuses brebis, et à celles-ci de vous rester fidèles.

    A leur ministère, donnez l'appui de Marie qu'ils implorent. Par Elle, que leur parole, comme un aliment, conserve et entretiennent la vie dans le coeur.

    Pour les pauvres brebis entraînées perfidement dans un autre bercail, éclairez les de votre lumière, ramenez-les et protégez-les afin qu'elles demeurent bien vôtres.

    Et pour celles que nous savons goûter, auprès de vous, déjà, les délices éternelles, nous les en félicitons par un chant d'allégresse.

    IV

    A vous à jamais, de même qu'au Père et au Saint Esprit, par toutes vos Brebis et tous vos Agneaux, le tribut incessant d'une louange et d'une gloire parfaite! Ainsi soit-il-

    P.-G. GUÉNEAU,
    Missionnaire apostolique

    Les Religieuses de Saint-Paul de Chartres ont été les premières collaboratrices des prêtres des Missions Etrangères en Extrême-Orient. Plus de 60 ans se sont écoulés depuis qu'elles travaillent à Saigon, dans la Mission de Cochinchine Occidentale, et plus de 30 ans depuis qu'elles ont rayonné et travaillent avec un dévouement aussi infatigable qu'heureux dans toutes nos missions d'IndoChine.
    Nous puisons dans un de leurs Bulletins les statistiques suivantes auxquelles il faudrait, pour être complet, ajouter celles des missions du Cambodge et du Laos 1.

    COCHINCHINE. — 23 maisons. __ Les pensionnats, écoles, orphelinats ont reçu 2.424 élèves, et les crèches : 3.570 bébés. Dans les hôpitaux et dispensaires, 37.443 malades ont été soignés ; à ce chiffre il faut encore ajouter : 206 lépreux et 230 aveugles ou incurables.

    TONKIN. — 27 maisons. — Les écoles ont instruit : 1.193 élèves indigènes ou européennes ; les crèches ont possédé : 221 bébés ; les ouvroirs : 761 jeunes filles; le noviciat a compté 140 moniales. Quant aux malades, ils se répartissent ainsi : hospitalisés : 10.697 ; incurables : 310 ; vieillards : 175 ; visites à domicile : 14.178 ; soignés dans les hôpitaux et non hospitalisés : 398.667; lépreux : 60.
    Les baptêmes ont été nombreux : 668 baptêmes d'adultes et 3.952 baptêmes d'enfants.

    SIAM. — 7 maisons. __ Ecoles : 1.364 élèves ; crèches : 381 bébés; orphelinats et ouvroirs : 593 enfants; malades : (un hôpital) 364; dans ce même hôpital on a fait 361 baptêmes d'enfants et 10 d'adultes.

    CORÉE. — 3 maisons. __ 8 écoles indigènes. Nos renseignements sont encore incomplets, nous pouvons cependant présenter les chiffres suivants : écoles : 1.370 élèves : malades soignés et visités : 7.192. Le noviciat possède 29 jeunes filles.

    CHINE. — 6 maisons. — Ecoles et ouvroirs : 723 enfants; crèches : 2.373 bébés ; malades soignés dans les hôpitaux : 3.840, dans les dispensaires : 1.161, à domicile : 400; consultations : 4.660; vieillards : 60 ; incurables : 92.

    1. A moins que cette statistique ne soit englobée dans celle de la Cochinchine.

    JAPON. — 5 maisons. -- Ecoles : 1.351 élèves; pensionnats : 614 ; orphelinat : 56 ; malades soignés dans les hôpitaux et dispensaires : 75.320, visités : 3.250; les lépreux figurent pour une trentaine.

    1923/142-158
    142-158
    France
    1923
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