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Su-Tchuen Méridional : Une innovation Américaine à Jen-Cheou

Su-Tchuen Méridional : Une innovation Américaine à Jen-Cheou LETTRE-DE M. MARCEL DUBOIS Missionnaire Apostolique Un doux soleil dore la campagne en fleurs ; dans l'air, les hirondelles volètent, légères et babillardes ; les abeilles bourdonnent comme de petites. Folles et butinent dans les champs de fèves d'où montent d'enivrants parfums.
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    Su-Tchuen Méridional : Une innovation Américaine à Jen-Cheou
    LETTRE-DE M. MARCEL DUBOIS
    Missionnaire Apostolique

    Un doux soleil dore la campagne en fleurs ; dans l'air, les hirondelles volètent, légères et babillardes ; les abeilles bourdonnent comme de petites. Folles et butinent dans les champs de fèves d'où montent d'enivrants parfums.
    Au penchant des riants coteaux à la printanière parure, les pois étalent leurs draperies odorantes agitées par la brise ; les arbres se couvrent. De petites feuilles d'un vert tendre ; mille chansons joyeuses retentissent dans les haies d'aubépine.
    Au loin, dans la plaine, flamboie le tapis d'un jaune éclatant des colzas géants. La nature entière sourit à son Créateur, comme l'enfant sourit à sa mère qui se penche sur son berceau.
    Le petit ruisseau qui longe les masures fragiles de Jen-cheou n'a plus l'aspect rébarbatif des jours d'été. Au milieu des primevères et des violettes sauvages, il trace un bleu sillon et jase si doucement que les bambous au feuillage verdoyant s'inclineraient volontiers pour l'écouter.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1910, N° 77.

    Mais je n'ai guère le temps de contempler toutes ce beautés, car il faut préparer des néophytes au baptême pour la fête de Pâques. Or, quelques vieux, à la tête rebelle, s'obstinent à estropier le Confiteor. Pour me consoler..... Je pense à certains Français qui ne savent pas même le Pater.
    Soudain, mon cuisinier qui revient du marché avec trois maigres poissons de rizière enfilés à un bambou, se précipite vers moi, et d'un geste tragique, me montrant les pimpantes villas enguirlandées de pruniers et de pêchers à l'abondante floraison blanche et rose, me dit: «Ils viennent d'arriver trente ! » de la même façon qu'on vous annoncerait que trente brigands sont à votre porte pour vous assassiner. Il faut savoir que là-haut, sur le flanc de la montagne, des pasteurs américains se sont récemment installés. L'endroit qu'ils ont choisi est tellement escarpé que les bons habitants de Jen-cheou s'étaient dit : « Ils sont fous ! » Puis les voyant creuser la montagne, faire sauter les rocs, aplanir le terrain en, profanant les tombeaux sacrés des ancêtres, tout le monde pensa : « Ce sont des êtres dangereux ». De là, l'effroi qui saisit mes paisibles concitoyens le 9 mars dernier, en voyant arriver trente Américains et Américaines.
    A peine avais-je eu le temps d'avaler pour mon déjeuner deux oeufs pourris, le mets le plus délicieux du pays, paraît-il, mais dont l'odeur nauséabonde s'alliait mal aux senteurs embaumées de cette matinée printanière, que l'on m'annonce le sous-préfet.
    Gros, court, rond comme un tonneau, avec de petits yeux clignotants perdus dans un amas de graisse, il roule plutôt qu'il ne marche pour arriver jusqu'à moi. Il fait semblant de se courber, mais sa bedaine l'empêche de me saluer selon les règles. Je fais comme si je n'avais rien vu et l'invite à s'asseoir. Il s'affale tout essoufflé ; le siège craque, mais tient bon. Après quelques circonlocutions, le gros homme me demande des nouvelles de ma santé, puis du chemin dé fer du Yun-nan. Evidemment il ne s'est pas, dérangé pour cela. Bientôt il se penche vers moi, et, d'un air mystérieux, nie murmure à l'oreille : « Sais-tu la nouvelle ? Ma foi, non ! Ils viennent, d'arriver quarante !.... »
    Ce fut ensuite le tour des notables en robes vertes, jaunes ou écarlates. Ils arrivaient à petits pas, se dandinant, faisans la roue, la figure un peu pâle, les traits tirés comme des gens qui ont mal dormi. Tout ce monde venait s'informer de ma santé, ainsi que du chemin de fer du Yun-nan. C'était vraiment très touchant ! Puis, bien entendu, on m'apprenait encore la fameuse nouvelle : « Ils viennent d'arriver cinquante ! Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'est-ce qui va se passer ? Jen-cheou, autrefois petite ville si tranquille ! Que le saint philosophe Confucius nous protège ! » Aux uns comme aux autres, je disais de bonnes paroles, mais ne pouvais les renseigner exactement sur les intentions de MM. les Américains, originaux toujours et braves gens souvent. J'avais beau répéter : « Ce sont des gens pacifiques, ils viennent voir votre charmante ville, la plus belle de l'Empire chinois, respirer l'air pur de vos montagnes ». Ils se retiraient flattés peut-être, mais pas du tout rassurés. D'ailleurs, à la fin de la journée, le bruit se répandit qu'au lieu de trente ou cinquante, les ennemis étaient arrivés cent.
    Aussitôt le mandarin fait réunir la garde nationale. Tout effaré, il se démène malgré sa corpulence ; et, comme il n'y a pas d'armes modernes pour tout le monde, il fait aiguiser les piques, les tridents, les sabres ébréchés ; les vieux canons de fer sont bourrés jusqu'à la gueule. On va repousser l'invasion des Barbares.
    Bientôt, on chuchote que les protestants ont racolé parmi leurs adeptes une vingtaine de jeunes filles, les ont affublées d'un grand chapeau à la Boer, d'une longue robe couleur kaki. Une diaconesse géante, aux cheveux roux, les fait marcher au pas en chantant des cantiques à travers les sentiers fleuris de leur domaine. La coutume étant, par ici, que les hommes respectables portent la robe longue et les femmes la robe courte, le nouvel accoutrement des protestantes est une petite révolution. Le bruit se répand qu'elles sont fiancées à de jeunes pasteurs. Mais pourquoi ces marches et ces contremarches sous les ordres d'une diaconesse ? Mystère !
    Le samedi, je reçois la visite de sept pasteurs. Six des Révérends se tiennent raides comme des piquets, figés dans leurs complets à carreaux, tout en ayant l'air de bons diables. Le septième, à la tournure française, me sourit aimablement et me serrant la main, il me dit en français : « Je ne sais pas parler français. Je suis du Canada. C'est tout ce que je sais dire en votre langue ». Comme il ne sait pas davantage le chinois, le pasteur de Jen-cheou nous sert d'interprète.
    Tous ces pasteurs appartiennent à la même secte. Le brave Canadien, un de leurs supérieurs, raconte qu'il vient visiter les missions du font de la Chine : « J'ai vu bien des pays, mais nul n'est comparable au Su-tchuen. Si je ne devais retourner en Amérique, c'est ici que je voudrais vivre et mourir. Ces campagnes enchanteresses, ces collines fleuries, ces montagnes verdoyantes, oui, vraiment, le Su-tchuen est ravissant ! »
    Il dit ensuite qu'en venant en Chine, il est passé par la France et l'Italie. « A Rome, j'ai vu le pape Pie X. Il a l'air très bon. Je n'ai pu lui parler, mais en revanche, je me suis entretenu avec Mgr Merry del Val pendant assez longtemps. Ah ! Quel homme aimable ! Il m'a appelé son frère en Jésus-Christ, regrettant que je ne combatte pas sous les ordres du même chef que lui ». Ce disant, le pasteur semblait ravi d'avoir trouvé tant d'affabilité chez le Secrétaire de Pie X.
    Puis, passant à un autre sujet, il me dit : « Les habitants de Jen-cheou se sont étonnés de nous voir arriver si nombreux l'autre jour. Nous sommes venus en effet une vingtaine, car, lundi prochain, dans toutes les auberges de la ville, nous pensons faire une conférence sur la beauté des grands pieds ; le mardi, nous organiserons une procession à travers les rues pour prouver aux gens retardataires de ce pays, que leurs filles représenteraient beaucoup mieux si elles s'habillaient à l'européenne, et surtout si elles quittaient l'étrange coutume qu'elles ont do s'estropier ».
    Le mystère était enfin éclairci.
    Un quart d'heure à peine après le départ des protestants, on m'annonce l'arrivée du sous-préfet et des notables. Ils viennent s'informer de ma santé, ainsi que du chemin de fer du Yunnan, avec une agitation fébrile. Puis, inévitable question : « Les Américains sont Venus, qu'ont-ils dit ? Hommes de progrès, ils vous apportent les bienfaits de la civilisation. Ils trouvent que les petits pieds des Chinoises seraient plus beaux s'ils étaient plus grands. Ils vont réformer tout cela pour votre plus grand bien. Vraiment ! Vraiment ! Ah ! Oh ! Pas possible ! Pas possible ! »
    Les pauvres Célestes étaient stupéfaits. Quelques instants après, ils se retiraient, me remerciant du renseignement, non sans avoir poussé quelques grognements, effarouchés, scandalisés de voir des étrangers s'occuper de leurs femmes, de leurs filles, et surtout de leurs petits pieds. Non, ces étrangers sont sans pudeur.
    « Il faut se méfier, grand mandarin, disait tout bas au sous-préfet, en partant, un vieux Chinois retors, tout cela n'est pas clair ».
    Le dimanche, après la messe, mes chrétiens me questionnaient sur la mystérieuse arrivée des pasteurs américains ; mais ceux-ci, dans leur temple, proclamèrent sans tarder les raisons de leur venue, et bientôt la ville entière fut renseignée. Le lendemain, dans les auberges, les Chinois affluaient pour entendre les discours des protestants. Lorsque fut abordée la question des petits pieds, chaque Céleste, rougissant jusqu'aux oreilles, plongea son nez dans sa tasse en fermant les yeux.
    « Oui, s'écriait l'orateur, les pieds de vos femmes, de vos filles, sont affreusement petits! Ce ne sont pas des pieds qu'elles ont, mais des trognons de chair sans nom. Vous devriez avoir honte d'une chose pareille. Délivrez leurs pieds des atroces bandelettes qui les enserrent. Soyez des hommes civilisés. Les petits pieds sont ridiculement laids ; seuls, les grands pieds possèdent la vraie beauté. Vos femmes et vos filles ne peuvent faire un pas convenablement ; les unes sautillent, les autres s'appuient sur des bâtons comme des infirmes. Leur démarche est mille fois plus disgracieuse que celle des singes. Demain, vous verrez quelques jeunes filles du pays qui, abandonnant le sentier de la routine, se sont lancées dans la voie du progrès. Vous verrez leurs pieds chaussés, non plus de minuscules chiffons de soie, mais de larges et solides bottines américaines, de ces bottines admirées dans l'univers sentier, et que nous sommes prêts à vous vendre à un prix très avantageux. Nous en garantissons la bonne confection. Nous garantissons aussi la coupe sans rivale de nos robes d'un bon marché incomparable et défiant toute concurrence. Quant à nos chapeaux, tout ce qu'on a fait jusqu'ici est dépassé, écrasé, anéanti par nos nouveaux modèles d'une grâce éblouissante. D'ailleurs, vous verrez vous-mêmes et vous jugerez. Vous verrez vos filles habillées à la dernière mode et frappant le trottoir en cadence de leurs pieds chaussés avec nos merveilleuses bottines. Vous les verrez parcourir les spacieux boulevards de votre aimable cité d'un pas grave et digne. Vous serez charmés, convaincus. Allons! Plus de petits pieds ! Rien que des grands pieds, seuls beaux, seuls dignes de ce siècle de progrès et de lumière, les seuls dignes de ce vaste Empire céleste, de cet incomparable et divin Royaume des Fleurs. Les temps maudits d'esclavage et de barbarie sont à tout jamais disparus pour faire place au progrès, à la science victorieuse des vieux préjugés ! Dans leurs tombeaux, vos ancêtres tressaillent de joie et de fierté ! »
    Toujours le nez dans leurs tasses, les Chinois pudibonds suaient, suffoquaient, comme si l'orateur disait des choses abominables. Les Révérends, ayant terminé leurs discours, se retirèrent, graves et fiers de la sublime mission qu'ils venaient de remplir.
    Alors leurs auditeurs ouvrirent un oeil, puis l'autre, se risquèrent à lever la tête et se mirent à rire à lampant leur thé à petits coups : « Ces Américains ont l'air de braves gens, ils auraient bien pu nous payer quelques bons verres de vin, cela eût mieux valu que le thé ».
    Il faut vous dire que ce jour-là le thé fut servi gratis à tout le monde, dans toutes les auberges, tant que durèrent les discours.
    Enfin, le 15 mars dernier fut un jour grandiose pour Jen-cheou. Les paysans quittèrent leurs charrues et leurs buffles, les ménagères leurs marmites et leurs basses-cours, une foule immense accourut de toutes parts pour voir le spectacle annoncé. Les gamins juchés sur les toits, perchés sur les arbres, les vieilles matrones sur le seuil de leurs portes, les paysans venus de loin, assis sur les gradins verdoyants et par fumés de la montagne, tout le monde attendait avec impatience. Bien des Chinois, pour la première fois de leur vie, oubliaient l'heure du repas. Une foule grouillante dans les rues : richards en habits de soie aux couleurs chatoyantes, mendiants décharnés en haillons, cuisiniers ambulants répandant les sauces sur tous sans distinction et s'attirant des bordées d'imprécations, petits marchands poussant des cris perçants, en élevant au-dessus de la foule leurs gâteaux frais ruisselants de graisse. Au milieu de cette cohue, les petits cochons, paisibles possesseurs, en temps ordinaire, des rues bourbeuses, courant, effarés, de tous côtés, ne comprenant rien à cette situation nouvelle, grognent éperdument sous les pieds des passants qui les écrasent à moitié en trébuchant.
    Les auberges, les cabarets borgnes regorgent d'un monde fou, avide de voir quelque chose d'extraordinaire, et les cancans vont leur train. Chacun invente et brode à plaisir une histoire corsée sur les Américains. Ce sont de grossiers propos, des exclamations délirantes, des malédictions de toutes sortes. Tout le monde parle, crie, vocifère à la fois.
    Dans les tavernes, on a déjà vidé pas mal de petits verres, d'eau-de-vie, les faces sont illuminées, des propos aigres-doux s'échangent par-ci, par-là ; le diapason monte de plus en plus, et bientôt c'est un épouvantable tumulte. On dirait le bruit formidable d'un lointain orage qui se rapproche.
    Soudain, le tam-tam retentit. Les gardiens de la paix, chamarrés de galons de la tête aux pieds, assènent de nombreux coups de bâton sur les dos à leur portée, en criant à plein gosier : « Place ! Place ! »
    De la montagne, dans un cadre fleuri, entre les camélias et les pêchers, un cortège imposant descend vers la ville. La foule a fait silence. Une légère brise passe à travers les branches des arbres en fleurs ; les pétales tombent comme une neige rose, et, dans l'air parfumé, s'élève un chant d'une tristesse infinie, on dirait un enterrement. Les ministres viennent en tête du cortège ; derrière eux, suivent sur deux rangs les vingt Chinoises fagotées à l'américaine ; les diaconesses forment l'arrière-garde. Tous chantent avec conviction et gravité un psaume traduit en chinois. Les spectateurs sont absolument abasourdis. Ils contemplent, fascinés, leurs compatriotes rougissantes qui ont abandonné les diadèmes de soie et de perlés pour arborer de grands chapeaux de feutre relevés guerrière ment d'un côté, avec une fleur de camélia tenant lieu de cocarde. C'est vraiment une révolution. Les bottines d'un jaune canari leur plaisent par leur couleur, mais elles leur paraissent immenses, fantastiques, vues aux pieds de jeunes filles. « Ce ne sont pas des chaussures, grommelle un bourgeois au triple menton, au ventre proéminent, ce sont des barques ! » Les coups pleuvent en cadence sur le tam-tam et tout le monde marche au pas.
    Hélas ! Les boulevards de Jen-cheou ne sont pas merveilleux. D'un but à l'autre de la ville, impossible de trouver deux pavés d'aplomb ; tout est disjoint, disloqué ; ça penche à droite, à gauche, en avant, en arrière, sans compter que plus de la moitié des pavés ont disparu. Le terrain est fort accidenté, les escaliers sont de vrais casse-cou ; vous sentez, à chaque pas, les pavés se dérober sous vos pas.
    Parfois, on risque de choir dans une fondrière, mais l'administration trouve cela tout naturel et ne répare jamais rien.
    Malgré l'exercice des jours précédents, les Chinoises de la procession trébuchent, s'embarrassent dans leurs longues robes. Les spectateurs rient à en pleurer. Il faut pourtant garder un certain calme ou gare aux coups de bâton dont la police est prodigue.
    Grâce à la ténacité américaine, la procession achève le parcours ; et, sûrement, à la fin de cette mémorable journée, Révérends et diaconesses s'endormirent avec la satisfaction du devoir accompli.
    Indignées de cette procession aux grands pieds, les vieilles campagnardes brûlèrent, en revenant dans leurs foyers, une profusion de bâtonnets d'encens sous le nez des poussahs en pierre de la Chine antique, qui grimacent à tous les carrefours. En ville, devant les tablettes des ancêtres, même cérémonie.
    Pendant que les protestants reposaient en paix, quelques païens, un peu farceurs, perpétraient un forfait qui provoqua par la ville un rire homérique.
    Au lendemain du grand jour, quand les diaconesses se réveillèrent, elles constatèrent avec stupeur, aux lueurs de l'aurore, que chapeaux, robes et bottines, tout s'était envolé. Malgré des recherches qui, dit-on, furent scrupuleuses, on n'a pu rien retrouver jusqu'ici. En actions de grâces, toutes les mégères de la ville, entichées de leurs petits pieds, allèrent en pèlerinage aux tombeaux des ancêtres où elles brûlèrent, quantité de papier-monnaie pour permettre aux défunts indigents de faire dans l'autre monde une noce extraordinaire en signe de réjouissance.
    Cependant, les jeunes têtes sont en ébullition : la jeunesse est toujours éprise de nouveautés. Un bon nombre de jeunes femmes chinoises se confectionnèrent de grandes chaussures fleuries et débarrassèrent leurs pieds des bandelettes qui les enserraient. Mais les belles-mères veillaient. Ce fut une levée formidable de triques, et les coups tombèrent dru sur les mal heureuses émancipées. En Chine, une belle-mère est pire qu'un tigre. Contre le tigre, vous pouvez au moins vous défendre, mais la bru, en Chine, est esclave, et doit une obéissance aveugle à sa belle-mère1. Et c'est tellement dans les moeurs qu'un gendre laisse frapper sa femme sans dire un mot pour la défendre. Aussi, il n'est pas rare de voir les brus se réfugier dans le suicide pour échapper à la fureur de cette parente, dont l'amabilité leur fait désirer d'épouser des orphelins. Chez les catholiques seuls ces moeurs ont changé. Cela explique corn ment de rares Chinoises, à Jen-cheou et aux environs, aient réussi à surmonter les obstacles pour arriver à la conquête des grands pieds, et comment les protestants, avec tous leurs exploits, n'ont pu persuader que vingt de leurs adeptes. Un bon nombre de mères catholiques ne torturent plus les pieds de leurs petites filles, mais il y a encore des exceptions trop nombreuses.
    Cependant, en face de la vieille Chine se cramponnant avec l'énergie du désespoir à ses us et coutumes, une Chine nouvelle s'est dressée, réclamant le droit aux grands pieds. La lutte sera peut-être longue dans les provinces du fond de l'Empire Céleste, mais la jeunesse triomphera, elle a l'avenir pour elle. Déjà, dans les pagodes aux dieux à face sinistre peinturlurée de rouge, derrière les autels croulants, le dragon se cache honteux et furieux. Chaque soir, quand les bonzes, au crâne chauve, annoncent l'heure de la prière, les gonds antiques à la voix lugubre semblent pleurer dans l'ombre.

    1. Je n'exagère rien.

    1910/226-234
    226-234
    Chine
    1910
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