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Su-tchuen méridional premier voyage apostolique

Su-tchuen méridional LETTRE DE M. ARNAUD Missionnaire apostolique. Premier voyage apostolique
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    Su-tchuen méridional

    LETTRE DE M. ARNAUD

    Missionnaire apostolique.

    Premier voyage apostolique

    L'autre jour je partais pour mon premier voyage. Le ciel était gris, il bruinait un peu, et le temps était lourd. Je cheminais à pied, récitant des rosaires. Par une association d'idées bizarres, il me vint tout à coup un gros remords : Il y a combien de temps que tu as quitté la France ? Depuis ce temps, tu as écrit au Père X... combien de fois ? Combien de fois aurais-tu dû lui écrire ? Que va-t-il en penser, Seigneur ? Il n'est pas content peut-être... Il va croire que tu l'as oublié, etc. etc... La sueur inondait mon visage comme jadis les pleurs couvraient celui de saint Pierre.
    C'est vrai, me dis-je, meâ culpa, meâ culpa. Mais avec le Père X... les fautes ne sont pas sans rémission. Je vais lui raconter mon voyage. Donc à ce moment, j'étais en plaine. Pin-tse-chang, terme de la course que j'entreprenais, est le sommet le plus élevé des plus hautes montagnes de la région. Presque grand de taille, mais décharné de corps, jarrets nerveux, aux solides épaules, le porteur de mes petits bibelots me précédait allégrement. Ces Chinois, avec leurs pieds nus, ne craignent pas les flaques d'eau. J'avais peine à le suivre ; mes gros souliers embarrassaient ma marche ; pour comble de malheur, lassés de jouer dans une boue épaisse et collante, ils s'y figent et y restent.
    Pourtant j'étais heureux. M'eût-on envoyé au fond du Yun-nan, à pied, j'aurais été quand même gaîment. Ça ravigote, des marches comme celle-là, surtout quand c'est pour Dieu, et quand c'est nécessaire peut-être pour le salut d'une âme.
    Au bout de la plaine, la montagne. Dans ce pays-ci, on fait l'ascension par des escaliers rapides aux marches inégales, qui vous rompent les jambes.
    Un moment, à mi-côte, je m'arrêtai pour me reposer un peu : « Guide, combien de ly encore ? __ Trente et quelques ». Pour la troisième et quatrième fois, c'était la même réponse.

    SEPTEMBRE-0CT0BRE 1906, N° 53.

    Il était environ 5 heures, et si l'on voulait arriver à Pin-tse-chang avant la nuit, il fallait se hâter. On monte, on descend avec un nouveau courage. On trouve même le moyen d'admirer, en passant, certains paysages : des roches bizarrement creusées, uniques peut-être au monde, et pour lesquelles nos Chinois n'ont que de l'indifférence. La majesté de la montagne, la fraîcheur de la vallée, le charme particulier que donne au paysage le port gracieux et original du Kouang-ko-chou me pénétraient d'admiration. Alors mon coeur s'élevait naturellement à Dieu ; il doit être si beau, l'auteur de si belles choses ! J'allais même plus loin dans mon amour naïf pour ma nouvelle patrie, je me disais que Dieu, sans doute, sèmerait de loin en loin, dans l'a terre nouvelle qu'il nous a promise, des paysages chinois pour le plus grand plaisir de ses élus.
    Le soleil se couchait derrière le rideau de nuages qui l'a voilé tout le jour; sur la hauteur, un marché : « Guide, c'est Pin-tse-chang, n'est-ce pas? Non pas, c'est Ou-tsen... Encore vingt et quelques ly ! ». Il y a 2 heures, on ne comptait que 30 ly, et maintenant il y en a encore 20 ! Ça achève de me couper les jarrets.
    A Ou-tsen, grand émoi. Les Européens y sont détestés autant que peu connus. Tout le monde est dans la rue pour voir l'étranger, mais les boutiques sont closes. Mon porteur va demander du riz à plusieurs portes ; toutes se ferment devant lui... A la fin, un aubergiste consent à nous recevoir. Tables, bancs étaient empilés pour la nuit, selon la mode du pays. Les descendre eût été chose facile ; mais le patron semblait de mauvaise humeur. Sans rien dire, je m'assis où je pus, bien décidé à passer la nuit par terre, s'il le fallait.
    Mes gens ne pensaient pas comme moi. Sans perdre patience, ils couraient le marché. Ils rencontrèrent un chrétien qui leur fit ouvrir l'auberge d'un de ses amis protestant ; nous ne jeûnerons donc pas et nous ne coucherons pas par terre.
    En quoi cette auberge protestante se distinguait-elle des maisons païennes avoisinantes? Je ne sais pas, sinon peut-être par un calendrier chrétien collé à l'écart, sur un mur. Dans celle-ci comme dans celles-là, on voyait la tablette des ancêtres avec sa petite lampe et ses bâtonnets d'encens. Les inscriptions païennes couvraient le dessus et les côtés des portes. Qu'est-ce donc qu'un chinois protestant ? Quelle est donc sa croyance?.....
    Le riz se fit attendre, mais fut vite avalé. Puis on monta dans une espèce de grenier : la chambre des hôtes, ornée de deux lits. Quelle chambre et quels lits !... Je me réjouissais dans mon coeur. J'allais faire connaissance avec les agréments de la vie apostolique. Hélas ! Je n'eus pas le loisir de les goûter. A peine couché, je m'endormis. Le lendemain, ma peau était ponctuée de piqûres ; je n'avais rien senti.
    Dès l'aurore on se remit en route.
    Ah ! Les teintes matinales au ciel et sur la terre ! Quel pinceau ne pourra jamais rendre leurs nuances délicates ! Quelle fraîcheur dans les premiers rayons du jour !
    Les 20 derniers ly se firent comme par enchantement et nous arrivons à Pin-tse-chang.
    Voici la maison, on m'y attendait. Les braves gens me conduisent près du malade. On soulève un rideau. Jentre,.. nuit noire... une odeur indéfinissable me prend à la gorge. Pas de fenêtres dans ces logis chinois ; donc ni air, ni lumière.
    Quand mes yeux se furent habitués à ce jour plus que cellulaire, et que je vis mon pauvre chrétien étendu sur son grabat, une immense pitié m'envahit ! Sa face, d'une pâleur mate, apparaissait décharnée ; son front était couvert d'énormes boutons de fièvre, sa respiration était haletante, tout son corps comme inerte.
    Je voulus le confesser... un saint homme que celui-là ; un des rares Chinois qui sentent le besoin d'aimer Dieu. S'armant de tout son courage, il veut commencer. Aussitôt, ses yeux se voilent de pleurs, sa voix se couvre de sanglots, les paroles expirent sur ses lèvres ; je lui donne l'absolution ; c'est peut-être la meilleure confession qu'il ait faite de sa vie.
    Alors, épuisé d'un si pénible effort, il retombe sur sa couche.
    On installa un autel primitif et Notre Seigneur voulut bien descendre encore une fois sous un toit de chaume.
    A la fin de la messe, je portai le Saint-Sacrement au malade. Tourné vers la muraille il n'avait pu entendre le bruit que nous avions fait en entrant. On lui touche l'épaule, il regarde. On lui dit de se soulever un peu pour recevoir la sainte communion ; il ouvre de grands yeux comme quelqu'un qui ne comprend pas. Soudain, il a compris. Tel un ressort brusquement détendu, il bondit sur son lit et retombe à genoux. « Allons, couche-toi, lui dit-on. Ah çà ! Jamais ! Répond-il ». Avec quel bonheur je déposai sur sa langue brûlante le Corps de notre Bon Sauveur.
    « O Jésus, lui disais-je, un chrétien comme celui-là fait l'ouvrage de plusieurs missionnaires. Gardez-nous le pour vous et pour la gloire de votre nom ! » Peu après, je lui administrai l'Extrême-Onction.
    Il se prêtait à toutes les cérémonies sans crainte, avec une bien grande simplicité. Seulement, au bord de ses yeux retirés au fond des orbites brillaient de grosses larmes.
    J'entendis ensuite 13 confessions, les premières depuis que je suis ici ; mes pénitents chantèrent le lendemain une messe presque solennelle ; je les communiai ; et le surlendemain nous partîmes pour Tchang lin éloigné de 100 ly.
    Après quelques heures passées à gravir des sommets, à un angle de la route, un horizon inattendu et saisissant se découvre. Une vallée s'ouvre sous nos pieds, qui, à ses débuts, est étroite comme l'escalier que nous allons prendre et qui va se creusant et s'élargissant. Elle-même semble un escalier géant dont les marches seraient des montagnes. Le ruisseau qui, sur le sommet, gazouille au bord de la route, se précipite maintenant avec bruit dans les ravins qu'il vient creuser et où l'oeil ose à peine le suivre. D'en haut, le regard embrasse, sur une longueur d'au moins 15 kilomètres, cette suite grandiose de cataractes qui mugissent sous le demi voile d'une audacieuse verdure.
    Au loin, tout au fond de l'horizon, près des montagnes qui le bordent, le torrent devenu un paisible cours d'eau, développe au soleil son cours sinueux.
    On compare souvent la vie à un fleuve torrentueux à ses débuts, fort dans son cours moyen, calme à son embouchure. Jamais je n'avais si bien compris cette image.
    Quelques semaines plus tard je revis mon malade, il était méconnaissable : ses joues pleines, ses membres souples, son corps vigoureux en faisaient un homme nouveau ; espérons que ce sera pour la grande gloire de Dieu.
    1906/305-308
    305-308
    Chine
    1906
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