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Su-Tchuen Méridional : De Kia-Tin au Kien-Tchang

Su-Tchuen Méridional : De Kia-Tin au Kien-Tchang JOURNAL DE ROUTE PAR LE P. DE GUÉBRIANT Provicaire apostolique Une bienveillance que nous remercions vivement nous a permis de prendre connaissance et de publier quelques pages du Journal du P. de Guébriant ; nous espérons pouvoir bientôt reproduire un récit du même missionnaire racontant une rapide excursion au Japon.
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    Su-Tchuen Méridional : De Kia-Tin au Kien-Tchang
    JOURNAL DE ROUTE
    PAR LE P. DE GUÉBRIANT
    Provicaire apostolique
    Une bienveillance que nous remercions vivement nous a permis de prendre connaissance et de publier quelques pages du Journal du P. de Guébriant ; nous espérons pouvoir bientôt reproduire un récit du même missionnaire racontant une rapide excursion au Japon.

    Kia-kiang. Mon voyage sera long et peut-être... sans accident ; c'est assez pour vous rassurer et vous faire désirer quelques lignes jetées à la hâte sur le papier afin de fixer et de décrire mes principales étapes ; que vos vux soient exaucés.
    SEPTEMBRE OCTOBRE 1902. N° 29

    J'ai quitté Kia-tin, la résidence de notre Vicaire apostolique, pour me rendre à Kia-kiang, où je suis arrivé hier dans l'après-midi. Mon étape a été de 7 à 8 lieues. La petite ville où je me repose jusqu'à demain matin est située sur la grande route du Thibet, à 1 kilomètre de la rivière de Ya-tcheou, appelée ici Ya-ho ; c'est celle que mes bagages remontent péniblement sur un radeau de bambous.
    Ce pays que je ne connaissais pas encore, puisque je n'avais jamais dépassé Kia-tin vers le nord, est un des plus beaux, des plus riches et des plus peuplés du monde. Cette réputation, j'en suis convaincu, n'est pas surfaite, et je ne sais qui pourrait parcourir, sans être émerveillé, cette plaine incomparable. La monotonie d'un pays absolument plat est si agréablement rompue par les massifs de bambous, les arbres fruitiers, les mûriers ; les toits crochus des maisons et des pagodes dominent de si peu cet océan de verdure ; les cultures sont partout si variées et si soignées qu'on croirait traverser plutôt un parc anglais qu'une contrée couverte de moissons. D'un seul côté, l'ouest, la vue est arrêtée à une distance de 6 ou 7 lieues par un gracieux horizon de montagnes que dépasse à des milliers de mètres l'étonnante montagne d'O mi.
    C'est par ce colosse haut de 3.700 mètres que finit avec une brusquerie, peut-être unique au monde, la chaîne des Himalayas ; derrière lui commence le chaos.
    Kia-kiang est une petite ville de 4 à 5.000 âmes qui n'offre pas d'intérêt par elle-même. Elle ne renferme dans ses murs que quelques familles catholiques, mais un missionnaire y réside habituellement pour le service des chrétientés de la campagne voisine. Sur un rayon de 25 kilomètres, le pays peut contenir 7 à 800 fidèles. L'oratoire, bien que couve-nable, est loin d'être suffisant. On vit en bonne intelligence avec les païens, peuple et autorités ; mais la religion ne fait aucun progrès en ville.
    Sse-mong. Une journée de facile voyage m'a conduit à Sse-mong, où je dois rester deux jours.
    Ce gros bourg ne renferme aucun chrétien. Mais à 1 kilomètre à peine, plus de 200 catholiques se groupent autour dune vaste, vieille et pauvre maison qui sert de résidence au missionnaire. Pour église une modeste chambre de 5 mètres de, côté ; pendant ta messe les neuf dixièmes de l'assistance sont dehors ; il va falloir rebâtie, mais l'emplacement est difficile à trouver, la plaine voisine étant sujette à de fréquentes inondations. Cependant le pays est aussi riche que celui de Kia-kiang ; la plupart des chrétiens sont des paysans aisés propriétaires du sol qu'ils cultivent : c'est un plaisir de se promener dans la campagne et de s'entendre saluer de droite et de gauche d'un mot respectueux par les groupes de travailleurs.
    Pen-chan. Me voici à l'extrémité nord de ma mission : à 5 kilomètres d'ici commence le Su-tchuen occidental. C'est, au point de vue religieux, la zone privilégiée de la province. Sans parler de plusieurs chrétientés populeuses qu'on traverse en venant de Sse-mong, on se trouve à Pen-chan au centre d'un district de 1.500 fidèles dont les plus éloignés ne sont pas à 3 lieues. En approchant de Tchen-tou, la moyenne est plus belle encore, mais le pays n'appartient plus à notre Vicariat. Si les chrétiens étaient répandus partout dans cette proportion, le Su-tchuen en compterait bien des millions. Ce sont presque tous des campagnards laborieux, tranquilles, exacts à remplir leurs devoirs, et vivant en bonne intelligence avec leurs compatriotes païens ; un prêtre même européen circule ici avec la même facilité qu'en France et sa présence excite à peine la curiosité ; malheureusement les infidèles blasés ne songent guère à emboîter le pas ; ils reconnaissent sans peine que le christianisme est une bonne religion, ils n'inquiètent pas ceux qui la pratiquent et c'est tout. Une jolie petite église toute neuve orne le quartier est de Pen-chan.
    Tchen-tou. Du Pen-chan à la capitale de Su-tchuen, le trajet est de 16 lieues. Je l'ai fait en deux jours, m'arrêtant une demi-journée à Yn-kia-pa, la première station de la mission du Su-telfuen occidental. Ce trop court séjour m'a semblé délicieux ; c'est qu'on croirait rêver en trouvant dans ce recoin de Chine une vaste et riche plaine entièrement peuplée de catholiques ; le superbe édifice qui l'embellit et la domine est surmonté d'une croix : ç'est l'église. Je n'ai pu y dire qu'une messe ; c'était en semaine et je n'en avais pas moins une assistance de plusieurs centaines de personnes, de la tenue la plus édifiante. L'heureux curé de cet Éden chinois a voulu nous accompagner à Tchen-tou, la « ville lumière » de l'ouest de l'empire. On dit que cette vaste cité a 7 ou 8 lieues de tour ; j'ai peine à le croire ; en tout cas, elle est immense. Y a-t-il là les 800.000 habitants dont parlent les ouvrages spéciaux ? Je n'y vois rien d'impossible. Pourtant une expédition russe, qui est venue récemment passer deux mois ici sous prétexte d'entomologie, paraissait vouloir réduire ce chiffre de moitié, à l'aide d'une supputation nouvelle, mais toujours bien arbitraire.
    Les chrétiens sont au nombre d'environ 3.000. Les quatre églises sont très vastes et extrêmement pauvres.
    La résidence épiscopale, qui sert en même temps d'église à la principale paroisse de la ville, est un beau et grand mandarinat chinois dont le tort est de n'avoir nullement été disposé en vue de sa destination présente. Mais il rappelle à cette mission son plus glorieux souvenir. C'est à quelques pas d'ici que Mgr Taurin-Dufresse, trahi par un Judas, a été décapité. Son principal persécuteur, celui-là même qui avait prononcé la sentence, s'étant mis ensuite à construire un palais, on raconte, et le fait est certain, qu'une vieille femme venait sans cesse se jeter au milieu des ouvriers et criait à tous les échos : « Mandarin ! Ta maison est bâtie avec du sang de chrétiens ; les chrétiens en feront bientôt leur église ». De fait, ce misérable, par un complet revirement de fortune, tomba dans la plus noire détresse et mourut de désespoir ; la maison, dernière ressource de la veuve, ne trouva pas d'acquéreur, parce que bâtie dans des conditions spéciales, elle ne pouvait, d'après la coutume, être habitée que par un dignitaire de rang égal au premier propriétaire ; enfin, le traité de Tien-tsin survenant, permit à l'évêque de faire une charité à la famille du persécuteur en lui achetant cette demeure. Le quartier est tranquille et peu commerçant. A moins de 300 pas est le palais du vice-roi du Su-tchuen. Ce puissant personnage qui, outre la province, administre encore le Thibet, ne changerait certainement pas sa place pour celle de président de la République en France ou des États-Unis, encore moins pour un des trônes secondaires de l'Europe, et il n'aurait pas tort, car sauf le léger inconvénient d'avoir au-dessus de lui un empereur qui d'ailleurs ne le gêne guère, il aurait bien du mal à trou ver ailleurs plus de millions d'hommes à gouverner, plus d'autorité à exercer, plus de places à vendre, plus d'argent à empocher. En bon Chinois qu'il est, c'est surtout par ce dernier point qu'il parait touché, et il faut lui rendre cette justice qu'il ne semble pas avoir d'autres ennemis que ceux de sa caisse. Les missionnaires, pourvu qu'ils ne se remuent pas trop et ne cherchent pas à entrer au Thibet, lui sont parfaitement indifférents. C'est à peu près, au moins en temps ordinaire, ce que l'on peut souhaiter d'un vice-roi chinois.
    Je passe à Tchen-Lou trois jours et demi. On a beau dire que c'est la plus belle ville du Su-tchuen, même de toute la Chine, il reste vrai, à mon avis, que quiconque a vu une ville chinoise les a vues toutes, sauf peut-être Canton qui a une physionomie à part. Je ne suis pas près de me déranger pour en voir une de plus, ni de me chagriner pour en avoir vu une de moins.
    Vérification faite, le circuit des murs de ville ne dépasse pas 12.800 mètres ; seulement certains faubourgs se prolongent à plusieurs kilomètres, principalement au nord.
    Pour Tchen-tou comme pour le reste, les chiffres de la population chinoise sont exagérés.
    Je me remets en route demain pour Tsong-kin-tcheou.
    Tsong-kin-tcheou. Mon voyage a continué selon le pro gramme fixé, rendu seulement un peu plus pénible par un redoublement de chaleur. Depuis Pâques il est à peine tombé quelques averses. Dans le ciel invariablement pur, le soleil a beau jeu ; les grandes pluies de printemps n'arrivent pas mal gré le besoin pressant des rizières, le peu d'eau qui reste dans celles-ci sèche à vue dil. Encore quinze jours de ce régime et le pays est dans la disette ; mais en quinze jours il peut arriver bien des choses et tomber pas mal de pluie, rien n'est encore perdu. Il faut voir avec quelle ardeur les pauvres Chinois répartissent entre leurs rizières la mince nappe d'eau qui retarde encore le moment fatal où de larges fissures crevasseront le sol directement soumis à l'action du soleil, et dès lors condamné sans retour à une année de stérilité. Du matin au soir, on les voit, grands et petits, occupés à la fatigante manuvre de leurs pompes d'irrigation. C'est vraiment la lutte pour l'existence : les Chinois en parlent moins que les Européens, mais c'est justice à leur rendre que nul n'y est si acharné qu'eux.
    Je passe à Tsong-kin-tcheou une soirée et une nuit. Cette ville, malgré un léger détour qu'elle m'obligeait à faire, méritait ma visite à cause des souvenirs qui s'y rattachent.
    Berceau du christianisme au Su-tchuen, elle possède dans ses murs et aux environs le noyau le plus ancien, le plus compact et le plus fervent de nos chrétiens indigènes. Sa grande et belle église se remplit chaque matin et déborde à la moindre fête. Les païens, habitués depuis si longtemps à voir circuler dans leur cité les prêtres européens, les regardent à peine comme étrangers, et bon gré mal gré les mandarins comptent avec les missionnaires et leur troupeau. On pourrait, dans cette région, trouver tel point central autour duquel, dans un rayon de 20 kilomètres ou même moins, vivent 15.000 catholiques. Les résidences de missionnaires ou de prêtres chinois s'espacent à moins de distance parfois que les paroisses de France. Je ne croyais pas à beaucoup près cette zone aussi prospère et ce que je vois me réjouit au delà de toute expression.
    A Tsong-kin-tcheou existe encore la famille qui, pendant des dizaines d'années, fut au temps des persécutions le refuge toujours prêt des évêques partout traqués. Il y avait à cela un bien rare courage. Du reste, il y a peu de chrétiens dans la ville qui ne soient parents de martyrs.
    Après Tsong-kin-tcheou, j'ai passé à Ou-mien-chan, autre chrétienté de 1.000 à 1.500 âmes, groupées autour d'une belle église pittoresquement dissimulée au milieu d'un bois de sapins. Sur la route, des catholiques partout. A mi-chemin, j'ai rencontré un confrère occupé à la visite de ses ouailles ; il me montra dans les environs les églises de Gay-leou-fang, Hoang-ma-sse, Chen-hoa-pou... Impossible de m'arrêter partout.
    Enfin hier matin je suis rentré dans ma mission et à 12 kilomètres d'Ou-mien-chan, près du gros bourg de Cheongan-tchen, j'ai retrouvé un confrère chez lequel, au sein d'une chrétienté de 2 à 300 âmes, j'ai passé doucement la fête de l'Ascension. La maison est bien modeste et la chaleur accablante. L'amphitryon possède un puits dont l'eau est remarquablement bonne ; de plus, avec des poires, il a fabriqué une piquette qui a une lointaine analogie avec les boissons de France ; il y aurait même du beurre d'Irigny dans une boite de fer-blanc, seulement la chaleur l'a fait fondre ; enfin tout est au mieux, à peu de chose près, car le bonheur en ce bas monde est infiniment moins compliqué qu'on ne le croit généralement.
    Ya-tcheou Ici cela devient sérieux. La plaine est finie ; plus d'une moitié de l'horizon est fermée par des montagnes auprès desquelles celles de Kuin-lin ne sont qu'un jeu. Je les attaque demain et tous mes instants sont pris par les nouveaux arrangements que demandent mes bagages, il s'agit de les empaqueter de façon à leur permettre de chevaucher dix jours de suite sans en recevoir trop de dommages ; ajoutez à cela les prix à fixer et les disputes qui s'en suivent avec les muletiers, les paquets à peser, à faire, défaire et refaire, cela n'en finit plus.
    Par bonheur, je suis aidé dans cette fastidieuse besogne par l'excellent P. Tchen, curé chinois de Ya-tcheou, et dès le lendemain je suis prêt à reprendre la route du Kien-tchang. Le 15 mai, je suis entré en montagne. Fatigué du palanquin intenable par la chaleur, je m'étais procuré un petit cheval du pays, habitué aux escalades. La route est d'ailleurs plus large et mieux tenue qu'on ne pourrait s'y attendre : c'est qu'elle est, en cette saison surtout, très fréquentée, étant à peu près l'unique débouché du Kien-tchang et du Thibet.
    C'est, du matin au soir, un défilé presque ininterrompu de portefaix ; les uns transportant à Ta-tsien-lou le thé qui doit approvisionner une grande partie du Thibet, les autres apportant du Kien-tchang dans les cages de bambou les oeufs de l'insecte à cire blanche.
    Ce commerce est extrêmement singulier. L'arbre qui produit la cire blanche n'est cultivé que dans le centre du Sutchuen et l'insecte dont la piqûre fait couler cette cire ne naît qu'au Kien-tchang. Pourquoi les Chinois n'élèvent-ils pas ce ver là où pousse l'arbre à cire, ou pourquoi ne cultivent-ils pas cet arbre là où naît l'insecte ? Routiniers comme ils sont, ils répondent à cette question que dans de semblables conditions la cire ou ne serait pas produite, ou serait d'une qualité trop inférieure. Pour moi, je ne vois pas que la chose puisse être expliquée autrement que par une maladie contractée par le ver au cours de son long voyage et grâce à laquelle sa piqûre provoque sur l'arbre l'écoulement de la cire. Quoi qu'il en soit, on estime de 20 à 30.000 le nombre des portefaix qui chaque année, entre le 15 avril et le 15 mai, vont acheter des oeufs au Kien-tchang et en rapportent de 70 à 80 livres chacun.
    Si par malheur ils se sont laissés attarder ou si les conditions atmosphériques ont été défavorables, il se peut que les oeufs éclosent prématurément en route ; alors le malheureux portefaix a perdu son argent, son temps et sa peine, il est ruiné.
    Aussi ces pauvres gens font-ils peine à voir tant ils sont usés par la fatigue des longues marches et enfiévrés par les soins méticuleux qu'exige nuit et jour leur délicate marchandise.
    Les portefaix du Thibet sont moins pressés, mais leurs charges sont souvent effrayantes. La moyenne, pour les adultes, dépasse 100 kilogrammes. On en voit un grand nombre portant sur leurs épaules jusqu'à 15 rouleaux de thé, le rouleau pèse 20 livres du pays à plus de 600 grammes la livre. On en cite un qui a porté 24 rouleaux de Ya-tcheou à Ta-tsien-lou, en faisant 3 lieues par jour. La distance est de 57 lieues.
    Ajoutez à ces deux branches de commerce particulièrement importantes les caravanes de mulets chargés du cuivre de Houy-li-tcheou et le reste du menu transit, et vous vous figurerez ce que peut être l'encombrement d'une route qui n'a pas en moyenne quatre pieds de large. A cheval, il faut une attention continuelle pour éviter, surtout aux genoux, des chocs qui vous estropieraient.
    Cette animation a d'ailleurs son intérêt et, résultat plus pratique, sur une route aussi fréquentée on ne risque pas de manquer à l'auberge de ces petites douceurs qui font passer le riz plus facilement. En route mon menu invariable est celui-ci : un demi-bol de riz, soit la valeur d'une bonne assiette à soupe bien pleine, la même quantité de pâté de fèves, quelques pincées de piment délayées dans l'eau et des pois macérés dans je ne sais quelle saumure. Le soir, si l'étape a été forte, j'ajoute deux onces d'arak, soit un verre à bordeaux. Il n'en faut pas plus pour régaler un Chinois et moi-même.
    Les deux premiers jours après Ya-tcheou, le pays n'offre rien de très saillant ; les montagnes s'élèvent peu à peu, les ravins se creusent de plus en plus ; à peine trouve-t-on à Yuin-kin-hien une petite plaine méritant ce nom. Le second soir, on couche à Hoang-ngy-pou qui est déjà à 1.300 mètres d'altitude. Le lendemain, on monte toute la matinée pour passer le col du Ta-siang-lin à 2.640 mètres. Au Yun-nan, à égale altitude, on trouve des régions passablement cultivées et habitées ; ici le pays est absolument désolé, nulle trace de culture, pas d'arbres, pas de maisons, rien qu'un gazon pâle et des buissons rabougris aux flancs abrupts des montagnes. Cette solitude contraste bizarrement avec le va-et-vient de la route.
    Le col du Ta-siang-lin est redouté des Chinois pour le vent terrible qui y règne constamment ; je l'ai passé dans des conditions exceptionnelles, sans souffrir ni du froid, ni du vent, ni de la neige dont il n'y avait nulle trace. D'ailleurs ce pâté de montagnes n'est pas extrêmement élevé. Je ne crois pas que du Ta-siang-lin on aperçoive des sommets qui dépassent sensiblement 3.000 mètres. Aussitôt le col franchi, on voit à 1.000 mètres en contre-bas la petite ville de Tsin-ki-hien dont l'aspect convient vraiment à merveille à la capitale d'un aussi pauvre pays. J'y ai couché une nuit chez une famille chrétienne. C'est là que bifurque la route du Thibet : il n'y a plus que 36 lieues pour arriver à Ta-tsien-lou, le chef-lieu d'une principauté demi-indépendante et le commencement des pays tibétains.
    Le quatrième jour, redescendant par une pente très douce tout ce que j'avais monté les jours précédents, me reposant par-ci par-là chez les chrétiens assez nombreux dans la vallée, je suis arrivé à Fou-lin au jour et à l'heure que j'avais fixés trois semailles plus tôt. Le curé du lieu m'a installé aussitôt dans la meilleure chambre de son petit presbytère, celle qu'a habitée le prince Henri d'Orléans dont je retrouve encore une fois l'itinéraire. Nous avons aussitôt dépêché un exprès à un autre confrère qui, à 5 lieues d'ici, dans un ravin ignoré, se prépare à forcer la frontière des sauvages lolos. Il nous est arrivé le lendemain et nous avons passé tous les trois ensemble, gaîment et, j'espère, saintement, la fête de la Pentecôte. Le revers de la médaille, c'est l'excès de la chaleur. Fou-lin, encaissé par de hautes montagnes, et situé lui-même à un niveau relativement fort bas, 8 ou 900 mètres à peine, passe pour l'endroit le plus chaud de la mission. Ce n'est pas moi qui ébranlerai sa réputation : 35 degrés à l'ombre le 20 mai ! Que sera-ce dans deux mois ?
    Je me repose trois jours à Fou-lin et je repars.
    Lou-Trou. A quelques lys de cette petite ville, après le passage d'une rivière, commence la zone qui, par la double difficulté des communications, isole le Kien-tchang du reste du Su-tchuen et en fait un pays à part. Cette double difficulté résulte d'abord des montagnes à traverser, ensuite et surtout du danger que les Lolos pillards font courir aux voyageurs.
    Jusqu'à présent je ne connaissais que de nom ces fameux « sauvages ». Après les avoir vus de près, je n'ai plus aucun scrupule à leur donner cette qualification ; ils la méritent autant que les Fuégiens ou les Caraïbes et, exhibés à leur place au Jardin d'acclimatation, ils feraient faire à l'administration d'excellentes recettes. Mais comme ce pays-ci même en est plein, j'aurai tant de fois à vous en parler plus tard, qu'il vaut mieux ne pas s'attarder sur la première impression.
    De Fou-lin à Lou-kou, la grande route seule est occupée par les Chinois qui, à la manière des Français au Tonkin, y ont établi, à de fort petites distances les uns des autres, des postes fortifiés derrière les pauvres remparts desquels se blottissent les auberges et les boutiques, dont les propriétaires vivent du transit de la route. Hors de ces murs, et à part de rares exceptions, c'est le désert : ravins profonds où roulent des eaux magnifiques, plateaux gazonnés, pentes abruptes où la roche nue alterne avec les broussailles, cimes dénudées où la neige achève de fondre ; pas de maisons, pas d'arbres, nulle culture ; avec le ronflement des torrents, les clochettes des mulets des caravanes rompent seules le silence de ces solitudes. C'est très beau en son genre et pendant que mes bons Chinois rêvaient Lolos, je passai de douces heures dans la contemplation de ces âpres paysages.
    Les premiers chrétiens du Kien-tchang sont à Yué-hi, petite ville fortifiée qui garde du côté du nord l'unique passe donnant accès du Kien-tchang au Su-tchuen, ou, comme on dit ici, du dedans au dehors. La mission y possède un petit oratoire où viennent prier une vingtaine de fidèles, désormais mes paroissiens.
    De Yué-hi à Lou-kou il n'y a que deux étapes, mais c'est le passage le plus redouté des Chinois. Au col du Siao-siang-lin, la route atteint 2.820 mètres d'altitude. Quand les caravanes parties le matin de Yué-hi arrivent au sommet, une escouade de soldats chinois armés de mauvais fusils, de lances et de tridents, les accompagnent jusqu'au camp fortifié de Ten-siang-yn, à 3 lieues plus loin. Sur ce trajet, l'extrême sinuosité de la route, la multitude des ravins qui y aboutissent font de la région un labyrinthe évidemment très propre aux guet-apens. Ce lieu redouté étant en plein dans mon district, allez-vous en avoir quelque souci ? Qu'il n'en soit rien, je vous prie. Les Lolos connaissent très bien les Européens qu'ils savent n'être pas Chinois et qu'ils aiment comme tels. Nous n'avons rien à craindre d'eux que par le fait d'une erreur de leur part et ils ne se trompent guère.
    Aussi mes devanciers n'ont-ils jamais eu à se plaindre d'eux, et ils ont même parmi eux des amis dévoués.
    Je suis arrivé hier à midi à Lou-kou, petite ville qui est mon centre d'action.
    Elle est située à l'entrée du Kien-tehang et offre l'aspect le plus curieux. Entourée de toutes parts par des montagnes peuplées de Lolos, tous les jours, pendant de longues heures, ses trois ou quatre rues sont encombrées par ces sauvages au costume étrange, au verbe haut, à la personne repoussante de saleté. Leurs querelles sont terribles, mais ne se règlent pas sur place ; d'ailleurs les trois quarts rentrent chez eux ivres morts. Leurs femmes, quand par hasard elles s'habillent avec soin et propreté, ont un costume très beau et d'une convenance irréprochable, et leurs pendants d'oreilles en or doivent être souvent d'une grande valeur. Tous ont l'air de grands enfants naïfs, faciles à amuser, faciles à gagner, faciles à fâcher, faciles à tromper. Pour ce dernier point, les Chinois s'en chargent ; à les voir installés avec leurs clients lolos, déjà fortement émus par les libations d'arak, je crois revoir certaines scènes entrevues jadis à Roscoff, où les Bretons jouaient les Lolos et les Anglais faisaient le reste. D'ailleurs les hommes se ressemblent tous fort par leurs petits côtés.
    Dans tout le pays, il n'y a que deux saisons, la sèche et l'humide. Les pluies durent de juin à octobre, à un mois près. Après une ondée de quelques heures, le pays n'est pas reconnaissable : un fleuve vous barre la route, là où un peu plus tôt vous auriez à peine remarqué un ruisseau ; fleuve d'ailleurs éphémère qui, si la patience ne vous manque pas et si vous ne craignez pas de vous tremper une moitié du corps, vous laissera passer dans peu d'heures pourvu que la pluie ait cessé. Seulement vous avouerez qu'il n'est guère pratique de se soumettre à cet exercice plusieurs fois le jour, risquant chaque fois de ne pouvoir atteindre l'abri de nuit, de voir surgir entre l'écuelle de riz et l'estomac affamé des torrents infranchissables, de rester dans un trou en traversant des eaux mal connues. Pour qui se résigne à demeurer chez soi, le climat est d'ailleurs fort agréable. Ces jours-ci le thermomètre dépasse très rarement 20 degrés, descend souvent à 15 et n'atteint jamais 25. Les nuits sont délicieuses. Ce n'est guère étonnant, le fond de la vallée étant à 1.950 mètres d'altitude.
    Ma résidence est une petite maison des plus modestes, mais d'un séjour commode et agréable. Mon district tel qu'il est provisoirement délimité est énorme. Au nord, une ligne indécise à une quinzaine de lieues au sud de la rivière Tong-ho qui rejoint le Fou-ho à Kia-tin ; à l'ouest, les pays tibétains qui commencent on ne sait trop où ; à l'est, les Lolos indépendants ; au sud, le bourg de Té-tchang est encore à moi. C'est plus grand que la Bretagne, mais aux trois quarts désert.

    1902/241-254
    241-254
    Chine
    1902
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