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Su-Tchuen Méridional : Dans mon district de Jen-Tcheou

Su-Tchuen Méridional : Dans mon district de Jen-Tcheou PAR M. MARCEL DUBOIS Missionnaire apostolique Voici la fin de septembre. Les pluies sont terminées, les sentiers torrentueux de la montagne sont à peu près praticables : enroule ! Il faut quitter le petit jardin où les guirlandes de liserons achèvent de mourir, tandis que les chrysanthèmes commencent à s'ouvrir à la lumière du jour. Il faut, surtout, quitter la petite chapelle où, agenouillé près du divin Maître, on passe de si douces heures, et l'on s'éloigne avec un soupir de regret.
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    Su-Tchuen Méridional : Dans mon district de Jen-Tcheou
    PAR M. MARCEL DUBOIS
    Missionnaire apostolique
    Voici la fin de septembre. Les pluies sont terminées, les sentiers torrentueux de la montagne sont à peu près praticables : enroule ! Il faut quitter le petit jardin où les guirlandes de liserons achèvent de mourir, tandis que les chrysanthèmes commencent à s'ouvrir à la lumière du jour. Il faut, surtout, quitter la petite chapelle où, agenouillé près du divin Maître, on passe de si douces heures, et l'on s'éloigne avec un soupir de regret.
    A peine s'il fait jouir ; les rues tortueuses de la ville sont désertes. Hier, les habitants célébraient une fête païenne. Jus qu'à une heure avancée de la nuit, dans les auberges niai famées, dans les tripots sordides, on a fumé l'opium empoisonneur, on s'est gorgé d'eau-de-vie, on a échangé des coups de couteau, fait un vacarme d'enfer en jouant aux dés, aux cartes. Maintenant, tout le monde se repose. Seules, quelques rares sentinelles, costumées à la japonaise, font semblant de veiller, une trique à la main, près des becs de gaz installés récemment et qui no sont encore ici que des lumignons malpropres à huile dans des boîtes en fer-blanc perchés sur des piquets boiteux et hauts d'un mètre cinquante. La lueur de ces réverbères étranges donne à la ville située dans un bas-fond, au bord d'un ruisseau fangeux, un air de repaire de brigands.

    ***

    Envolons-nous vers les montagnes où nous respirerons un air plus sain. La côte est raide, c'est une succession d'escaliers très étroits, en pierre, aux marches branlantes dont plusieurs ont glissé sous l'action des pluies.
    Soudain, de la brume dissipée, au-dessus des crêtes lointaines des monts, le soleil surgit, éclairant de sa clarté resplendissante la cité endormie au-dessous de nous. Sur le penchant des coteaux qui entourent Jen-cheou, ce ne sont que jardins verdoyants. Les tourterelles roucoulent au milieu des bosquets de bambous couverts de kakis à la peau fine, à la chair savoureuse. Aux rameaux flexibles de grenadiers, se balancent des fruits d'or aux larmes de sang ; les mandarines rougissantes jettent une note joyeuse à travers l'épais feuillage des orangers parfumés.
    En avant, Pégase ! Monte la côte. Pégase c'est mon cheval, une brave bête, s'il en fût. C'est ma quatrième monture ; les trois autres ont roulé successivement au fond des gouffres où, grâce à la protection du bon Dieu, de la Sainte Vierge et des saints Anges, je ne les ai pas suivis. Lés routes, ici, sont non seulement mauvaises, mais fort dangereuses. Des deux côtés de la route, c'est le vide ; à droite, un fossé large ; à gauche, un gouffre insondable.
    Dans le lointain, se hissant d'escalier en escalier, on aperçoit mon porteur de fardeaux, balançant mes caisses aux deux extrémités d'un bâton, et les faisant tournoyer à chaque instant d'une épaule à l'autre, au bord des précipices.
    Derrière nous, dans une vallée, du milieu des arbres dont les fruits dorés reluisent au soleil, on voit émerger l'église catholique et les toits en porcelaine de diverses couleurs des pagodes.
    Sur un mamelon, se dresse le prétoire entouré de grands arbres ; le flanc creusé de la montagne abrite les immenses établissements des protestants, et la vieille tour protectrice de Jen-cheou repose sur un mont dénudé qui domine la ville.
    On fait halte un moment, car la côte est de plus en plus raide ; puis on se remet en route. Nous passons près d'une bonzerie perchée comme un nid d'aigle à l'extrémité d'un rocher qui surplombe l'abîme. Un coup de vent brise le sommet d'un gros arbre, une branche passant au-dessus de nos têtes disparaît au fond du gouffre ; ce n'est que le commencement. Le vent souffle en tempête, rugit d'une façon indescriptible. Par endroits, la montagne est stérile ; seuls, quelques buissons rabougris, où s'accrochent les chèvres, ont réussi à pousser. De ci, de là, dans les enfoncements où le vent à moins de prise, les lugubres cyprès gémissent, mais, toujours verts, ils se dressent abritant de leurs bras pleureurs les tombeaux où dorment les ancêtres. Sur les tombes, on a déposé plusieurs fois des papiers superstitieux qui, dans l'Au-delà, permettront aux mânes des défunts de boire de l'eau-de-vie et de fumer l'opium, niais que sur cette terre le vent a vite fait de les disperser dans toutes les directions !

    ***

    Nous allons vers la montagne de la Porte du Vent dont le sommet chauve et grimaçant se dresse à l'horizon.
    Derrière quelques rochers, soi-disant à l'abri du vent, se dresse l'oratoire couvert de tuiles, luxe dans le pays. De grosses pierres sur le toit empêchent les tuiles de s'envoler comme des hirondelles. Les maisons des environs sont en terre, très basses, couvertes d'herbes et de branchages. Point de fenêtres seulement une petite porte.
    Pour entrer à l'oratoire, un peu de gymnastique est nécessaire. Impossible de l'aborder de front, la porte d'entrée donne sur un précipice. Une autre porte s'ouvre sur un petit étang où il ne ferait pas bon s'engager, on s'enliserait. L'oratoire est entouré de tous côtés d'énormes pierres formant un mur épais et solide ; c'est presque une forteresse, dominée par deux montagnes qui nous offre l'illusion de pouvoir arrêter le vent.
    Afin d'avoir de l'eau potable, il faut faire une descente périlleuse de cinq cents mètres, dans laquelle on risque chaque fois de se rompre les os. Les Boxeurs ayant brûlé le précédent oratoire, on a dû prendre des précautions pour être hors de leurs atteintes.
    Dès qu'on me voit arriver, on dresse vers le ciel trois canons en fer, gros comme le poing, hauts de quinze centimètres. On les bourre en tassant la poudre mélangée de poussière, trois détonations retentissent; c'est un roulement de tonnerre à travers la montagne, et le long des pentes abruptes, l'écho répète au loin de sa voix multiple et sonore que le Père est arrivé. Ici, dans ces montagnes, un simple pétard résonne comme un coup de canon. Demain matin, tous les chrétiens s'achemineront et se hisseront vers l'oratoire.
    Avant la nuit, il faut se hâter de boucher quelques trous, car d'une saison à l'autre le vent ébranle toute la maison et en disjoint les pierres. Le lendemain de l'arrivée, on se réveille aphone, ce qui n'est pas commode pour catéchiser son monde. Avec ou sans voix, on commence le travail : prêcher, entendre les confessions, instruire les adultes qui, dans les écoles, se préparent au baptême et les enfants qui doivent faire la première Communion, courir à travers les montagnes afin d'administrer les sacrements à ceux qui ne peuvent plus venir à l'oratoire à cause de leurs infirmités. Il faut de l'habileté et de la souplesse pour se glisser le long des sentiers étroits dominant l'abîme, tandis que les rocs roulent, sous vos pieds, faire de l'équilibre sur les arbres jetés comme des ponts en travers des gouffres. Cela dure des jours et des jours. Pour se reposer, on va de-ci, de-là, demander aux paysans païens si la récolte est bonne, si personne n'est malade chez eux, s'intéresser à leurs travaux pour avoir une raison de jeter dans ces âmes enténébrées la bonne semence de l'Evangile.

    JUILLET AOÛT 1910, N° 76.

    ***

    Aujourd'hui, c'est la foire au village voisin. Je n'ai pour tout auditoire qu'un pauvre aveugle et une vieille femme sourde qui se préparent au baptême. Un Chinois ne manque jamais d'aller à la foire, à moins qu'il ne soit infirme. La grand'mère, qui ne peut plus marcher, garde la maison ; on lui apportera un morceau de canne à sucre dont elle fera ses délices. La mère emporte son dernier né sur le dos ; ses autres enfants trottinent devant elles. Joyeux, comme de jeunes cabris, ils dévalent lestement à travers les sentiers parfumés de serpolet. Le frère aîné a mis sur son épaule un grand bâton et un panier à chaque extrémité ; dans l'un il a placé sa petite soeur, dans l'autre une paire de canards et quelques poules au-dessus de patates douces. On vendra les légumes avec les volatiles pour acheter du sel, de l'huile de colza, sans oublier les sucreries pour les marmots gourmands. Au retour, la petite soeur s'endormira dans son panier, tenant encore à la main son sucre d'orge ; elle rêvera longtemps des beaux habits de soie rose ou bleue et des bons gâteaux qu'elle aura vus.
    Mais depuis longtemps déjà, le soleil a disparu derrière les montagnes ; la nuit vient, les cyprès qui se dressent dans te lointain ressemblent à des fantômes. Tout le monde rentre au logis. Chacun monte la côte avec ardeur et s'achemine vers sa demeure. On se serre autour du foyer ; les enfants tendent leurs petites mains vers la flamme claire et joyeuse, regardant avec de grands yeux la marmite où cuit le riz. La ménagère active va, vient, fait cuire quelques légumes assaisonnés de gingembre et de piment qu'elle ne sait pas économiser. Sa fille tourne la meule pour faire le fromage de haricots, petits haricots incuisables, durs comme des cailloux, qu'on ne peut manger sans les réduire en bouillie, à moins de tes avaler tels quels ou de se casser les dents. On dispose le tout dans de petits bols minuscules : légumes, vinaigre et piment. « Le riz est prêt ! » prononce sentencieusement la mère de famille d'un air grave de sibylle antique. On se précipite les bâtonnets à la main ; on dirait presque une charge à la baïonnette. C'est une bousculade autour de la marmite fumante. Chacun emplit son bol et s'assied à la table carrée sur des bancs vermoulus aux pieds cassés, petite affaire d'équilibre.
    Le pauvre paysan de la montagne n'a pas d'argent à dépenser pour réparer des meubles. S'il économise quelques sapèques, c'est afin de s'acheter un cercueil comme les deux qui sont placés près de la table où l'on festoie et qui attendent les vieux de la famille. Ce voisinage funèbre ne coupe l'appétit à personne. Sous la table, chiens, chats, porcs se disputent les miettes et, le repas fini, se hissent à qui mieux pour lèche bancs et table.
    La bise glaciale souffle au dehors, gémit à travers les cloisons disjointes, ébranle le toit de chaume. Soudain, un cri aigu traverse le silence de la nuit : c'est une nouvelle proie qu'emporte la panthère. Les bambins se pressent frissonnants près de la maman qui les rassure de sa voix douce ; bientôt leurs yeux se ferment, ils vont succomber au sommeil. Toute la famille se met alors à genoux devant le crucifix et l'image de la Sainte Famille qui ont remplacé les tablettes des ancêtres. Et par toute la montagne, un chant s'élève, suave et doux, des pauvres chaumières qui abritent un foyer chrétien. C'est la prière du soir qui, dans l'air embaumé, monte vers le ciel étoilé.

    ***

    Après la montagne de la Porte du Vent, vient l'ascension d'une autre montagne ; mais, adieu les maisons couvertes en tuiles, vous logez désormais dans des huttes de bois sans fenêtres, au milieu des forêts de pins, puis dans des fourrés de bambou tellement serrés qu'il est nécessaire de se frayer un passage à coups de hache. Ces bambous beaucoup moins gros que ceux des plaines servent à fabriquer du papier.
    A la montagne de la Porte du Vent, les sources étaient à peu près taries, les torrents muets, en attendant l'été où ils ravageront tout en grondant sinistrement.
    Ici, tout est changé, mais c'est principalement à la belle saison qu'il fait bon venir ; quelle fraîcheur ! Quelle poésie ! Tantôt le murmure des sources rafraîchissantes pénètre l'âme d'une délicieuse suavité ; tantôt des cascades chantent en faisant tourner les moulins rustiques et leur blanche écume étincelle au soleil.
    Sur une autre montagne, la brousse, les grandes herbes donnent asile aux fauves, aux reptiles, aux sangsues repoussantes. Soudain un coq de bruyère, aux plumes dorées, s'envole effrayé, décrit une courbe gracieuse en faisant miroiter sa queue flamboyante et disparaît dans un fourré.
    Plus loin, c'est la forêt vierge aux lianes entrelacées. Vous ne serez plus bercé au chant des tourterelles, mais les cris formidables des bêtes sauvages vous feront sursauter ; puis, à la longue, vous trouverez ce concert nocturne vraiment magnifique empreint de beauté, de force et de majesté.
    Dans ce pays, point de pain ni de riz, uniquement des galettes de maïs et des pousses de bambous arrosées de vin pris à la source voisine.
    Pour arriver à récolter le maïs, il faut, chaque nuit, tirer des coups de fusil afin d'effrayer les sangliers qui ravagent tout. Les épis ne sont pas encore mûrs que les singes envahissent les champs. Ils cueillent un épi, le goûtent, en aperçoivent un autre qui leur semble meilleur, jettent le premier, en cueillent un second, puis un troisième, et toujours ainsi jusqu'à ce qu'on réussisse à les faire déguerpir, ce qui n'est pas toujours facile, car ils vous jettent les épis de maïs à la figure aussitôt qu'ils vous aperçoivent.
    Lorsqu'on apprend le passage en ville d'un explorateur, on descend des montagnes pour le bien recevoir. On tâche de se procurer un canard sauvage, on sort une des rares bouteilles de vin envoyées par quelque bienfaiteur ; en un mot, on traite le voyageur de son mieux. Après son départ, on retourne dans la montagne et six mois ou un an plus tard, on apprend que cet hôte d'un jour publie dans des Revues soi-disant sérieuses que les missionnaires vivent en seigneurs et mangent des dindes truffées, même le vendredi.
    Pour boisson dans la montagne, on a de l'eau potable ; dans la plaine, les pauvres paysans chrétiens qui n'ont pas de puits vous servent bravement de l'eau des rizières. Sous la plume imaginé de certains explorateurs, cette eau devient « du champagne ». Au besoin, quelques-uns justifieront leur récit par une citation de La Fontaine ou de Rabelais ; c'est de la fantaisie de mauvais goût et de la reconnaissance à rebours. Ne demandons pas trop à l'humanité ; souhaitons cependant qu'elle fasse un peu plus de place à la vérité.

    1910/203-209
    203-209
    Chine
    1910
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