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Souvenirs et impressions d'un aspirant missionnaire

Souvenirs et impressions d'un aspirant missionnaire La raison déterminante pour laquelle on embrasse la vie apostolique est que Dieu vous y appelle, que, par conséquent, on a la « vocation ». Bien que ce principe semble difficile à admettre à nombre d'esprits modernes, imbus plus ou moins consciemment de rationalisme, le fait n'en demeure pas moins certain : à tout missionnaire s'applique cette parole de l'Evangile : Jésus l'ayant regardé, l'aima de dilection et lui dit : « Suis-moi ». C'est là l'histoire de toutes les vocations.
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    Souvenirs et impressions d'un aspirant missionnaire

    La raison déterminante pour laquelle on embrasse la vie apostolique est que Dieu vous y appelle, que, par conséquent, on a la « vocation ». Bien que ce principe semble difficile à admettre à nombre d'esprits modernes, imbus plus ou moins consciemment de rationalisme, le fait n'en demeure pas moins certain : à tout missionnaire s'applique cette parole de l'Evangile : Jésus l'ayant regardé, l'aima de dilection et lui dit : « Suis-moi ». C'est là l'histoire de toutes les vocations.
    L'invitation divine a pris, suivant les individus, des formes diverses ; parfois un seul mot du Maître a suffi ; parfois, au contraire, il y a eu des hésitations, des reculs : quelques-uns, comme le jeune homme de l'Evangile, se sont refusés et s'en sont allés, tristes peut-être, n'ayant pas le courage des sacrifices demandés. Car Dieu nous laisse libres de répondre à son appel, et, lorsque nous avons entendu le « Viens, suis-moi », si nous répondons : « Me voici, Seigneur, parce que vous m'avez appelé », c'est que nous le vouions bien, et nous le voulons parce que Dieu nous a fait entrevoir combien beau est l'apostolat, combien grande la mission de se dévouer au salut des âmes païennes et de les amener au bercail du bon Pasteur. Quoiqu'en puissent dire et penser les incroyants, il n'y a là ni fanatisme, ni emballement, ni soif d'aventures, ni désir de voir des pays nouveaux, il n'y a que la volonté persévérante de répondre à l'appel de Dieu.
    Et, si je recherche par quelle voie miséricordieuse je suis arrivé à embrasser cette vocation difficilement compréhensible à ceux qui n'ont pas été « appelés », je vois, dans la suite de mes souvenirs, un enchaînement de faits, très simples en apparence, mais certainement voulus par une Providence divine, à laquelle je ne pourrais me soustraire sans me rendre coupable d'infidélité.
    Dieu m'a fait d'abord la grâce de naître dans une famille chrétienne ; les meilleures influences de foi et de piété ont, comme une saine atmosphère, enveloppé mon enfance, à la maison, à l'école, sur les bancs du catéchisme. Mon père donnait l'exemple de l'accomplissement de tous les devoirs ; ma mère, d'une piété à la fois tendre et forte, m'apprit à prier ; le bon curé de ma paroisse multipliait les industries de son zèle pour nous faire connaître et aimer Notre Seigneur ; je devins son enfant de choeur préféré, il me donna les premières leçons de latin, et c'est lui qui, après ma première communion — jour de doux souvenir ! — détermina mes parents à m'envoyer au petit séminaire.
    Là une nouvelle vie s'ouvrait pour moi. Les débuts furent plutôt pénibles : il est si dur, à 12 ans, de quitter sa famille, d'être privé des soins maternels, de l'affection de ses frères et soeurs, des horizons aimés du village natal ! Mais le dévouement des maîtres, la sympathie des condisciples, l'intérêt apporté à de nouvelles études, et surtout les beaux offices, l'union .plus intime avec Notre Seigneur mieux connu et mieux aimé : que de grâces reçues et combien facile fut l'acclimatement dans un milieu si favorable à la culture d'une vocation sacerdotale et apostolique ! Aussi est-ce au petit séminaire que cette vocation se précisa. J'avais depuis longtemps le désir du sacerdoce, mais, bien que la France, à notre époque surtout, souffre de la pénurie de prêtres, je me sentais ému de pitié à la pensée de ce milliard d'âmes païennes en faveur desquelles le Souverain Pontife demandait des prières, des aumônes et des apôtres. La lecture de la belle Vie du sympathique Martyr, le Bienheureux Théophane Vénard, acheva de m'éclairer. Approuvée par mon directeur, ma décision fut prise: je serais missionnaire.
    Mais nombreux sont les Instituts qui envoient de leurs sujets dans les missions : auquel adresserai-je ma demande d'admission ?... Renseignements pris, tous offraient des avantages, qui m'auraient peut-être fait hésiter longtemps si tous eussent été exclusivement missionnaires, mais il n'en était pas ainsi ; la plupart se vouent, en même temps qu'à l'apostolat, à d'autres oeuvres en France, oeuvres d'enseignement ou de charité : ils ne sont que partiellement missionnaires. Et moi, je voulais à tout prix être envoyé en mission. Il me parut donc qu'une seule Congrégation, avec laquelle le Bienheureux Théophane m'avait fait faire plus ample connaissance, répondait pleinement à mes désirs, la Société des Missions Etrangères de Paris dont tous les membres sont destinés à l'apostolat en Extrême Orient. Vers la fin de ma dernière année de petit séminaire, j'adressai au Supérieur de la Société ma demande d'admission, qui à ma grande joie, reçut peu après une réponse favorable.
    Il fallait maintenant faire part à ma famille de cette nouvelle orientation de ma vie : c'était chose délicate. Après bien des hésitations, je m'y décidai, vers le milieu des vacances, un jour où je me trouvais seul à la maison avec mon père et ma mère Après m'avoir écouté, tous deux demeurèrent silencieux, le coeur saisi d'une émotion douloureuse : mon père avait pâli, ma mère essuyait des larmes. Cette perspective de la séparation, même encore lointaine, d'un fils tendrement aimé les atterrait. Peut-être était-ce l'évanouissement d'un rêve caressé avec de consolants espoirs : un presbytère tranquille, dans lequel leur vieillesse s'abriterait, calme et heureuse, près du fils, curé aimé et choyé ? Je dus ; pour les consoler, leur rappeler que le départ pour les missions était encore bien éloigné, puisque j'avais devant moi six années de grand séminaire, coupées par une année de service militaire ; que je reviendrais chaque année passer mes vacances auprès d'eux ; enfin je fis appel à leur esprit de foi, assuré, leur dis-je, que, si telle était la volonté de Dieu, ils ne voudraient pas s'y opposer. Ce dernier argument les toucha plus que tout autre et j'eus la consolation d'entendre mon père me donner son consentement à peu près dans les mêmes termes que le père de Théophane avait donné le sien à son fils : « Mon enfant, le sacrifice est rude ; mais, si tu vois que Dieu t'appelle, je te dis : Obéis sans hésiter. Que rien ne te retienne, pas même l'idée de laisser une famille affligée ». Ma mère n'ajouta pas une parole ; elle se contenta de m'embrasser plus fort que d'ordinaire : la vaillante chrétienne avait, elle aussi, accepté le sacrifice que Dieu lui demandait ! Lorsque mes frères et soeurs furent informés de mes intentions, il y eut des larmes : mes deux petites soeurs surtout semblaient ne pouvoir se consoler du départ prochain de leur grand frère ; mais les parents ayant donné leur consentement, il fallait bien se soumettre. Pour moi, dans ces moments si pénibles à la nature, je faisais effort sur moi-même pour garder bonne contenance, mais, rentré dans ma petite chambre, je ne pouvais que laisser libre cours à mon émotion ; à mon tour, je pleurais, surtout à la pensée du chagrin que je causais à ceux que j'aime et, du fond du coeur, je demandais à Dieu de soutenir mon courage jusqu'au bout !
    Un mois plus tard, après des adieux encore mêlés de larmes, je partais pour Paris, ou plutôt pour Bièvres, où se trouve le Séminaire de Philosophie des Missions Etrangères, dans lequel je devais passer trois années, suivies du service militaire, avant d'entrer au séminaire de la rue du Bac. Mes impressions étaient alors fort complexes. D'un côté j'étais heureux de faire un pas décisif vers la réalisation de mes désirs d'apostolat ; mais, de l'autre, ayant une très haute idée de l'établissement dans lequel j'allais entrer, je me demandais si je ne serais pas trop au-dessous du niveau intellectuel et surtout du niveau spirituel de ceux qui allaient devenir mes condisciples. C'est donc un peu avec crainte et tremblement que je me présentai à Bièvres ; mais mes inquiétudes furent promptement dissipées : l'accueil si bienveillant du Supérieur et des directeurs, la charité si cordiale des élèves me mirent bientôt à l'aise et je ne tardai pas à me sentir devenu jusqu'aux moelles un véritable « aspirant missionnaire ».
    Au Séminaire de Bièvres, ou de Bel Air, ou de l'Immaculée Conception, — car il porte tous ces noms, — l'esprit diffère grandement de celui du petit séminaire. On n'y est plus traité en enfants, à peine en jeunes gens, mais plutôt en hommes, qui, s'étant assigné un but précis, l'apostolat, ne le perdent jamais de vue, y tendent de tous leurs efforts et acceptent non pas seulement avec courage, mais avec joie, la vie de piété et de travail qui en est la préparation nécessaire. Pour obtenir l'observance du règlement, il n'est pas question de pensums ni de piquet d'arrêts : on ne fait appel qu'à la conscience, qui rappelle que la règle est l'expression de la volonté de Dieu, et cela suffit. Du reste, que de circonstances viennent tempérer l'austérité de la vie de séminariste : les belles cérémonies et les récréations plus longues des jours de fête ; les réunions devant l'oratoire du parc, dans lesquelles, chaque samedi, coeurs et voix rivalisent d'ardeur : les promenades du mercredi, où les deux communautés de Bièvres et de Paris se réunissent à Meudon pour y passer ensemble des heures de détente et de franche gaieté ; les vacances enfin, qui chaque année font retrouver au village natal les joies de la famille et les souvenirs heureux de l'enfance !
    Aussi mes trois années de Bièvres ont-elles passé avec une rapidité qui m'étonne moi-même.
    L'année qui suivit — l'année de caserne, — me parut plus longue. Tout y était si différent du Séminaire !... Pourtant les prières et la correspondance des condisciples, la lecture de la petite revue « Ad Exteros » reçue régulièrement chaque mois, quelques permissions partagées entre la famille et le Séminaire, me vinrent en aide pour passer cette période d'épreuve, après laquelle, conscient d'avoir rempli mon devoir envers la patrie, je repris avec joie la soutane et me dirigeai allègrement vers le Séminaire, non plus de Bièvres, cette fois, mais de Paris, le fameux Séminaire de la rue du Bac, celui qu'on a appelé « l'Ecole polytechnique du martyre ».
    J'y étais déjà 'venu quelquefois, la communauté de Bièvres s'y rendant tout entière pour assister aux ordinations et aux cérémonies de départ ; mais ce n'était plus seulement pour quelques heures que j'y arrivais, c'était pour trois années, années décisives pour ma formation à la carrière apostolique, années des grandes ordinations : sous-diaconat, diaconat, prêtrise ! En y entrant, je ressentis de nouveau cette impression de crainte et de défiance de moi-même que j'avais éprouvée, quatre ans plus tôt, en arrivant à Bièvres. Et certes, ce n'était pas sans raison. Ici tout est plus sérieux, plus austère. Ce n'est plus Bel Air avec son grand parc, ses horizons lointains, sa chapelle encore parée de jeunesse, puisqu'elle n'a pas 50 ans. En plein Paris, et cependant à l'écart du bruit et de l'agitation de la capitale, c'est la vieille maison aux immenses corridors sombres et froids : c'est l'église qui, à sa naissance, a entendu les accents éloquents de Fénelon ; c'est un jardin, de dimensions inattendues, sans doute, au milieu de la capitale, mais combien restreint pourtant à des yeux de vingt ans !... Cette première impression serait peut-être quelque peu décevante, si l'on ne se rappelait que de cette vieille maison sont partis depuis près de trois siècles, plusieurs milliers d'apôtres ; que dans cette église ils' ont prié et se sont sanctifiés ; que dans ce jardin, ils se sont récréés en parlant des missions, vers lesquelles s'envolaient les désirs de leur âme généreuse. Oui, rien n'est encourageant, rien n'est réconfortant comme la pensée que nous vivons là où ont vécu tant de confesseurs de la foi et de martyrs, que nous prions là où ils ont prié et que Notre Seigneur met à notre disposition les mêmes moyens de nous sanctifier pour devenir, comme eux, des apôtres zélés et fervents. Aussi quelle fer où l'on vénère leurs reliques, et aux réunions hebdomadaires devant l'Oratoire des Martyrs, où avant nous ils ont prié la Reine des Apôtres, chanté ses louanges et imploré son secours !
    A Paris on retrouve la même paternelle bienveillance de la part des directeurs et professeurs, avec une orientation plus précise de leurs entretiens, particulièrement ceux de notre vénéré Supérieur, vers les choses de missions ; on retrouve aussi, et plus encore qu'à Bièvres, une charité vraiment fraternelle entre tous les aspirants missionnaires, et l'on en vient bien vite à faire siennes les paroles du Bienheureux Théophane : « Le bonheur habite aux Missions Etrangères, l'air en est embaumé ; nous formons une famille parfaitement unie... Que je suis heureux dans cette retraite du Séminaire ! Que j'aime la solitude de ses corridors, la paix de ses cellules, l'ordre des exercices, les longues heures d'étude et de recueillement, la gaieté de ses récréations, la charité de ses habitants, le charme de sa chapelle, la voix de ses souvenirs, un je ne sais quoi qui dit l'apostolat et le martyre ! »
    Les trois années que j'ai dû passer au Séminaire de la rue du Bac demeureront sûrement les plus belles de ma jeunesse, et probablement de toute ma vie, car en mission il y en aura, je l'espère, de plus fructueuses, mais difficilement de plus douces. J'ai reçu le sous diaconat à Noël dernier : je suis encore sous l'impression des pures et saintes émotions de ces cérémonies où l'on se sent plus près du ciel que de la terre, où tout ce qui est humain prend un caractère divin sous les paroles sublimes de la grande liturgie catholique. Dans quelques mois je serai prêtre, et, le jour même de cette dernière ordination, j'apprendrai à laquelle de nos missions je serai destiné. Quelle sera-t-elle : le Japon, la Chine, l'Indochine, les Indes ? Je l'ignore, mais quelle qu'elle soit, ce sera celle que Notre Seigneur lui-même m'aura choisie, et pour moi ce sera la plus belle de nos missions.
    Le lendemain de l'ordination, la première messe, avec ses indicibles émotions !... Puis un mois de vacances dans la famille, vacances assombries par la perspective de la séparation prochaine ; aux dernières heures il y aura, de part et d'autres, des larmes et des déchirements ; — oui, de part et d'autre, car la vocation apostolique n'étouffe pas le coeur : on aimait sa famille, on l'aime encore, on l'aimera toujours ; au moment de la séparation, on fait saigner des coeurs, et les blessures que l'on cause font plus souffrir que celles que l'on reçoit. — En ces douloureux instants, Dieu donne à tous, résignation, force et courage !...
    On rentre à Paris pour quelques semaines employées aux préparatifs du voyage ; puis c'est la traditionnelle cérémonie du départ, trop souvent décrite pour que j'y revienne ici ; enfin ce sont les adieux au Séminaire, puis à la France, et la traversée qui nous conduit à destination.
    La Société des Missions Etrangères a la charge de 39 missions d'Extrême-Orient, dans lesquelles elle a à évangéliser 225 millions de païens. Ce n'est donc pas le travail qui lui manque, et partout il y a des âmes à sauver. Hélas ! « La moisson est grande, mais les ouvriers sont, en petit nombre ; priez donc le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers ». Et priez aussi pour que l'aspirant missionnaire qui vient de vous confier ses souvenirs et ses espérances devienne à son tour un bon travailleur dans le champ immense du Père de famille !
    A. M.

    1934/14-21
    14-21
    France
    1934
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