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Souvenirs d'un aumonier de marine

SOUVENIRS D'UN AUMONIER DE MARINE Quatre mois de séjour constant dans un milieu où j'avais pénétré non sans anxiété m'avaient permis d'en approfondir peu à peu les ressources, l'état d'esprit, mais aussi les difficultés. Comment exercer une action d'ensemble sur ces hommes fractionnés, cloisonnés par spécialités de service et toujours occupés ?
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    SOUVENIRS D'UN AUMONIER DE MARINE



    Quatre mois de séjour constant dans un milieu où j'avais pénétré non sans anxiété m'avaient permis d'en approfondir peu à peu les ressources, l'état d'esprit, mais aussi les difficultés. Comment exercer une action d'ensemble sur ces hommes fractionnés, cloisonnés par spécialités de service et toujours occupés ?






    Il n'était d'autre moyen de les atteindre que de les aborder individuellement, soit à bord, au hasard des rencontres, soit à terre, au cours d'excursions et de promenades. Pour le plus grand nombre, ils ne se livraient qu'après de persévérantes tentatives pour obtenir d'eux plus de familiarité. Fallait-il s'en étonner, en constatant de quelle ignorance religieuse ils étaient trop souvent les victimes, heureux encore quand cette ignorance n'allait pas de pair avec le respect humain et les préjugés. Aurais-je supposé, moi, vieux missionnaire chinois, trouver à ce point de vue une telle infériorité dans cette belle jeunesse française ? Habitué aux chrétiens indigènes, tous, sauf de rares exceptions, parfaitement instruits des vérités fondamentales, fidèles à l'accomplissement de leurs devoirs, ne manquant jamais la messe le dimanche, capables de réciter par coeur le catéchisme et les prières essentielles, je trouvais là, sur neuf cents hommes, un vingtième à peine capable de remplir ces conditions. Rude épreuve pour un coeur de prêtre qu'une tâche débordant nettement ses possibilités et ses moyens d'action. Il fallait donc rechercher une à une les bonnes volontés, pétrir avec elles le levain qui, peut-être, avec le temps et la grâce, pénètrerait dans la masse inerte et la ferait fermenter.






    Assez souvent, il m'arrivait, pour l'apostolat auprès de leurs camarades, de découvrir des âmes loyales sur lesquelles je pou vais compter, ou même des païens qu'une longue instruction préparatoire conduisait au baptême, à la plénitude d'une joie et d'une ferveur insoupçonnées, une fois vaincues leurs hésitations et dissipés leurs préjugés. Quelques-uns opposaient à mes premières démarches une assez vive résistance, puis, de plein gré, finissaient par se soumettre, enthousiasmés par la révélation des grandes vérités. D'autres, ignorants seulement, sans malice ni méchanceté, fraternisaient dès le premier abord avec l'aumônier, tel ce titi parisien qui m'accostait un jour loyalement, la main tendue, le plus gentiment du monde, sur une canonnière du Fleuve Bleu :






    Bonjour, monsieur l'aumônier.






    Cette figure franche, souriante, avait retenu mon attention. N'était-ce pas là un type d'une nature exceptionnelle, capable d'exercer une heureuse influence sur ses camarades ? Je l'avais donc enrôlé parmi mes « hommes de bonne volonté », lui recommandant l'entrain, l'invitant à donner le bon exemple. Quelques mois plus tard, transféré à bord du croiseur, il venait aussitôt se présenter et, partout où je le rencontrais, sans fausse honte, au rebours de tant d'autres, retenus par le respect humain ou une prudente réserve, il s'empressait de me saluer. Le dimanche, je le voyais à la messe, et nul doute ne s'élevait dans mon esprit sur le sérieux de ses convictions religieuses. Or un jour, j'emmenais à terre deux catéchumènes, un marin et un sous-officier, pour les baptiser dans la belle chapelle des Soeurs de Saint-Paul de Chartres, à Hongkong. L'amiral alors commandant en chef avait bien voulu accepter d'être le parrain du sous-officier ; un capitaine de frégate remplissait ce même rôle en faveur du marin appartenant à l'aviso qu'il commandait. Une trentaine de cols bleus, amis et camarades, devaient de leurs chants rehausser la cérémonie. Les Soeurs s'étaient mises en frais pour décorer non seulement la chapelle, mais pour préparer une salle ornée de banderoles et de pavillons tricolores, où des tables étaient dressées, chargées de rafraîchissements, de gâteaux et de cigares.






    Au départ du bord, mon Parisien s'était joint au groupe, sans trop savoir la raison de notre sortie et le but de notre promenade. Voyant les catéchumènes entrer les premiers à la chapelle, tandis que leurs camarades prenaient au dehors leurs ébats, il questionna, puis tout à coup s'écria :






    Des baptêmes... On va faire des baptêmes ! Ah ! Mince alors ! Faut que j'y aille ! Moi... jne suis pas baptisé !






    Et c'était vrai. Celui-là du moins, riche de toute sa liberté d'allure, dans toute la candeur de son ignorance, ne s'embarrassait ni du respect humain ni des préjugés.






    Mais si j'avais remarqué qu'en temps ordinaire le respect humain paralysait la majeure partie de l'équipage dans l'accomplissement de ses devoirs et l'assistance à la messe du dimanche, de temps à autre cependant, à l'occasion d'une fête ou de circonstances exceptionnelles, il semblait s'évanouir. C'est ainsi que je fus le témoin surpris et ému d'une manifestation de foi collective pour la Toussaint. Jamais, jusque-là, je n'avais supposé si nombreux ceux qui, en dépit des apparences, restaient dans le fond du coeur attachés à une tradition et obéissaient, d'un beau mouvement d'ensemble, à la fidélité de leurs souvenirs. Malgré l'heure tardive de la messe, beaucoup avaient fait la sainte communion, ce qui, pour des hommes liés par les nécessités du service, représente un acte difficile et méritoire. Assurer, en effet, dans la fournaise, quatre heures de quart, rester à jeun ensuite malgré la faim, la soif et la fatigue, jusqu'à l'heure du repas, telles étaient les exigences habituelles imposées par cet acte de dévotion. On voyait pourtant, chaque dimanche, des officiers et des marins y rester fidèles.






    Les solennités des morts et de la Toussaint avaient été célébrées non seulement à bord du croiseur amiral, mais sur les unités stationnées alors à Changhaï : l'Altair, l'Alerte, la Marne, le Régulus. Ne pouvant suffire à tous pour la célébration du service religieux, j'avais recours à la bonne volonté de mes confrères et c'était une joie, pour les bateaux déshérités, de pouvoir de temps à autre bénéficier d'un aumônier bénévole. La visite des bateaux, mes allées et venues à l'hôpital, aux prisons et aussi à l'extrémité de la ville où m'appelait parfois un devoir de charité, les nombreuses invitations à dîner, tantôt à terre, tantôt à bord, à la table de l'amiral ou dans les carrés des officiers, toute cette variété d'occupations et de distractions faisaient passer les jours avec une étonnante rapidité.






    J'avais eu dans ce même temps la satisfaction d'enregistrer cinq premières communions, sept confirmations, de repérer aussi plusieurs baptêmes à préparer, et ma chambre, sans cesse remplie de visiteurs, devenait l'endroit par excellence où l'on étudiait, où l'on discutait, le refuge aussi où, dans un nuage de volutes bleues, l'on s'amusait, riant et suffoquant.






    A plusieurs reprises, j'avais conduit ma chorale à quelques cérémonies religieuses dans les chapelles de l'hôpital Sainte- Marie et de Zikawei : vrai motif de réjouissance pour mes chers choristes, accompagnés alors d'un groupe imposant de cama- rades, que de fraterniser avec ces bonnes Soeurs françaises, Surs de Saint-Vincent-de-Paul, Dames auxiliatrices qui, en plus des paroles de réconfort, témoignaient à ces grands enfants des attentions maternelles allant de la petite médaille et de l'image sainte au café « bien tassé », à la bouteille fraîche, aux gâteaux savoureux et aux friandises. Comme elles vont au coeur, ces attentions touchantes, quand on est privé des affections les plus chères ! Grâce à elles, au cours de leur campagne lointaine, combien de petits marins de France, moins sensibles aux attraits pervers, resteraient plus fidèlement attachés à la pensée de la famille, au sentiment du devoir, à la pratique de la vertu. Ainsi, parmi eux, j'en voyais quelques-uns ne se risquer à terre que lorsque je les emmenais moi-même, dans de semblables occasions, pour des cérémonies religieuses ou des promenades. J'en rencontrais parfois, très rares cependant, dont l'appréhension était telle, à la pensée des dangers accumulés sous leurs pas que, de parti pris, ils ne quittaient jamais le bord, plutôt que de se risquer dans quelque aventure regrettable. Tel ce petit marin breton avec lequel je liai un jour conversation sur le pont, alors qu'en un coin du Japon le charme d'une plage attrayante incitait les moins enthousiastes à y multiplier leurs ébats.


    Beau pays, n'est-ce pas, mon ami ? Es-tu content de tes sorties ?
    Je ne suis pas descendu, monsieur l'aumônier. Je ne descends jamais.


    Ah ! Et depuis quand cela ?


    Depuis Toulon, monsieur l'aumônier.


    Nous étions en fin de campagne ; deux années s'étaient donc écoulées sans qu'il soit revenu de cette résolution initiale, par mesure de prudence, par fidélité aussi à une promesse donnée. J'avais ajouté quelques questions complémentaires, obtenant de lui comme réponse que, s'il s'était fait porter volontaire pour campagne lointaine, la raison en était simple : il voulait « voir du pays ».


    Ce cas était exceptionnel. A chaque escale, l'attrait de la nouveauté ralliait de nombreux groupes de permissionnaires ou d'excursionnistes qui m'étonnaient parfois, dans leur docilité à me suivre, sans m'occasionner la moindre difficulté. C'est ainsi qu'il m'arriva, à Yokohama, d'assumer la responsabilité de six cents hommes pour les conduire, deux journées de suite, au nombre de trois cents à chaque fois, visiter Tokio, la capitale. Dans l'impossibilité où je me trouvais, en ville, de les prendre tous à la fois par le même moyen de locomotion, tram ou autocar, à l'arrivée en gare, je les fractionnai en groupes restreints que je confiai à de jeunes élèves d'une école de la mission.


    Chaque groupe, avec son pilote, devait suivre une journée entière le même itinéraire, jusqu'au point de ralliement prévu pour le retour. Le soir venu, au moment de faire l'appel, tous étaient présents : agréable surprise qui devait se renouveler en maintes circonstances. Il avait suffi, au départ, d'une recommandation amicale pour obtenir de ces hommes une sagesse exemplaire...


    AUGUSTE FLACHÈRE,


    Missionnaire de Chengtu (Chine)


    Ancien aumônier


    De l'escadre d'Extrême-Orient.


    En Indochine


    1943/201-204
    201-204
    Chine
    1943
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