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Souvenirs d'un Aumônier Militaire 2 (Suite)

COCHINCHINE OCCIDENTALE Souvenirs d'un Aumônier Militaire PAR M. CH. BOUTIER Missionnaire apostolique. (Suite 1). Les deux lieutenants. PAR une belle matinée de décembre 1898, je prenais passage sur une chaloupe à vapeur qui tous les jours faisait le service des voyageurs et de la poste entre Thù-dâu-môt et Saigon. Thù-dâu-môt est un centre important, chef-lieu d'arrondissement, sur la rivière de Saigon, à trente et quelques kilomètres au nord de la ville de Saigon.
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    COCHINCHINE OCCIDENTALE
    Souvenirs d'un Aumônier Militaire

    PAR M. CH. BOUTIER
    Missionnaire apostolique.

    (Suite 1).

    Les deux lieutenants.

    PAR une belle matinée de décembre 1898, je prenais passage sur une chaloupe à vapeur qui tous les jours faisait le service des voyageurs et de la poste entre Thù-dâu-môt et Saigon. Thù-dâu-môt est un centre important, chef-lieu d'arrondissement, sur la rivière de Saigon, à trente et quelques kilomètres au nord de la ville de Saigon.
    A bord de la chaloupe, je rencontrai un lieutenant d'infanterie coloniale faisant partie de la compagnie de tirailleurs annamites en garnison à Thù-dâu-môt. Nous étions les deux seuls Européens à bord : nous eûmes vite fait connaissance et lié conversation.
    Quand le lieutenant sut que j'étais l'aumônier de l'hôpital de la marine, il m'annonça qu'il allait devenir mon paroissien. Depuis quelque temps sa santé était médiocre : la fameuse cochinchinite ne lui laissait ni repos ni trêve. Il allait à l'hôpital pour se débarrasser de son indélicate et importune visiteuse : c'était une question de repos et de régime, que l'hôpital seul pouvait lui assurer. Quelques jours plus tard, arrivait à l'hôpital un autre lieutenant qui, lui, venait de l'un des postes de l'Ouest.

    1. Voir : Annales M.-E., n° 87, p. 112.

    Le lieutenant de Thù-dâu-môt s'appelait M. Legal, le second se nommait M. Bellevue.
    Le lieutenant Bellevue venait de passer deux années en Cochinchine. Le temps était arrivé pour lui de rentrer en France : mais comme pendant ces deux années sa santé s'était maintenue excellente, il avait demandé et obtenu l'autorisation d'ajouter aux deux années écoulées une troisième année de service en Cochinchine. Une prolongation d'une année de service dans la colonie ne pouvait que le bien faire noter de ses chefs, et servir à son avancement.
    La fièvre l'attendait là : une fièvre tenace, violente, qui allait demander les grands remèdes, inutilement, hélas !
    Le médecin du poste où était le lieutenant Bellevue, le voyant si sérieusement pris, le fit transporter à l'hôpital de Saigon. Je l'avais vu un moment le jour de son arrivée : le temps de faire connaissance.
    Le lieutenant Legal et le lieutenant Bellevue avaient été mis dans une même salle assez grande, qu'on avait divisée en deux par une cloison de paravents mobiles.
    Le lendemain de l'arrivée du lieutenant Bellevue, je fus appelé par la soeur infirmière du pavillon des officiers.
    On me faisait savoir que le nouvel arrivé était gravement malade, la fièvre ne le quittait pas ; sa température avoisinait 40°, il y avait danger immédiat.
    Je pars tout de suite. Chemin faisant, je n'étais pas sans appréhensions relativement à l'accueil qui me serait fait par le malade: Voyait-il son état? Peut-être... plutôt probablement il ne s'en doutait pas. Quoi? Mourir à 28 ans !... Allons donc ! Il avait encore de belles années à vivre. Il avait un peu de fièvre, voilà tout... les médecins et la quinine l'auront vite tiré de ce mauvais pas... deux ou trois jours encore et il sera debout... etc., etc... Telles étaient les dispositions que je prêtais à mon malade en me rendant auprès de lui. C'est si dur, à 28 ans, de se voir mourir sur un lit d'hôpital, loin des siens, que la seule pensée que cela puisse arriver est rejetée, repoussée comme une faiblesse, sinon comme une sottise.
    Et pourtant !... Si c'était vrai ?
    Qu'allait me dire mon homme? J'étais inquiet... et en allant je récitais de tout cur des Ave Maria. Je criais : « Au secours, Me-morare, o piissima, o dulcissima Virgo Maria... »
    J'arrive sur la pointe des pieds, tout doucement auprès du malade. Il était éveillé, il me fait signe de la tête, comme pour me remercier d'être venu. Je le vois encore. Il avait la figure empourprée, les yeux clairs, brillants, animés. Je lui souhaite le bonjour, et lui demande comment il se trouve.
    « Cela va bien, me dit-il ».
    Je m'attendais à cette réponse.
    Je lui avais pris la main : elle était brûlante. La feuille de clinique qui était à la tête de son lit, indiquait 39° et des dixièmes comme température du malade quelques instants avant mon arrivée.
    Je me décide à aller droit au but ; et tout tranquillement je dis au malade.
    « Mon bon ami, vous n'êtes pas une petite fillette à qui on n'ose dire la vérité : vous êtes un soldat qui n'hésiteriez pas une seconde à aller au-devant des balles si vous en receviez l'ordre. Je pense que c'est vous donner une marque d'estime et de confiance que de ne rien vous cacher. Je vais vous dire ce que je voudrais qu'un mien ami me dise à moi, si j'étais à votre place et lui à la mienne. Eh bien ! Vous êtes en danger, et ce danger il faut tranquillement le regarder en face. Vous êtes chrétien... »
    « Oh oui ! J'ai fait ma première communion ; j'ai pratiqué pendant longtemps mes devoirs de chrétien... cela allait bien. Mais... depuis... Et puis, je ne suis pas prêt. Je n'ai pas pensé à ce que vous me dites. Je suis malade... »
    Bref, mon homme bat en retraite. Il recourt à tous les faux-fuyants de circonstance.
    Il cherche à se dérober.
    Rappelez-vous donc, mon bon ami, lui dis-je, pour couper court à sa tactique et arrêter sa fuite, rappelez-vous donc que Dieu est un Père infiniment bon, qui ne désire rien tant que de nous voir revenir à lui quand nous l'avons quitté, oublié. Votre préparation, c'est votre bonne volonté ; avant tout : volonté de retour à Dieu qui vous attend les bras ouverts, les mains chargées de pardon, de pitié, de miséricorde. Votre examen de conscience ?.. Je me charge de le faire pour vous : je vais vous indiquer quelques points à examiner : il n'y a après tout que les dix commandements de Dieu, les six commandements de l'Eglise, et les sept péchés capitaux à passer en revue. Vous me direz ce dont vous avez souvenir maintenant, sans vous tracasser davantage ; et puis : Mon Dieu, pardon ! Ayez pitié de moi votre enfant ; et tout ira bien, vous allez voir ».
    Et ....je commence en faisant le signe de la Croix. Il me regarde avec de grands yeux... Il me suit et fait aussi le signe de la Croix. Je lui récite en français le Confiteor. Il m'accompagne...
    Je lui pose quelques questions bien claires. Il répond catégoriquement sans trouble ni hésitation à mes demandes.
    Bref ! Il se confesse tout simplement comme un brave homme qu'il était.
    Je lui rappelle encore la bonté infinie de Dieu, notre Père plein de pitié et de miséricorde pour ses enfants repentants de leurs fautes.
    Je lui rappelle la parole de Notre Seigneur : « Qu'il y a plus de joie au Ciel pour le retour d'un pécheur à Dieu, que pour la conservation de cent justes ».
    Je lui fais faire séance tenante une petite pénitence sacramentelle ; et pour l'aider je la fais avec lui. Puis tous deux nous récitons ensemble bien posément l'acte de contrition, et je lui donne l'absolution. Cela fait, je le regarde : il avait les larmes aux yeux. Je vois qu'il veut me parler et qu'il a de la peine à retrouver sa voix pour dire ce qu'il veut me dire. Enfin : «Monsieur l'Aumônier, vous avez eu plus de courage que moi sans vous je restais sur le carreau laissez moi vous remercier d'avoir tenu bon. Je suis heureux !... Cela m'est égal de mourir, s'il faut mourir ! »... Puis le voilà qui se redresse sur son séant, m'attire à lui et m'embrasse à m'étouffer... et, me saisissant les mains, il me les couvre de ses larmes, répétant toujours : « Merci ! Oh ! Merci ! Je vivrais cent ans que je n'oublierais jamais le service que vous m'avez rendu ».
    Je lui dis, quand il fut un peu remis de son émotion, que le plus difficile, le principal était fait, et que maintenant nous avions le temps de voir comment sa fièvre allait évoluer pour ce qui restait à faire : « En ce moment, remerciez le bon Dieu de la grâce qu'il vient de vous faire. De tout ce qui s'est passé entre nous, c'est lui que nous devons bénir. N'oublions pas non plus la Très Sainte Vierge. Je l'ai priée pour vous : et vous voyez qu'elle est toujours prête à nous tendre la main.
    Oh ! Non, je ne l'oublierai pas non plus ».
    Je prends congé de lui : j'ai d'autres malades à voir dans l'hôpital. Je reviendrai dans l'après-midi savoir si cette fièvre ardente a diminué.
    Au revoir, mon ami, à tantôt !
    Au revoir, M. l'aumônier, à tantôt ! Merci encore une fois ».
    J'ai dit que les deux lieutenants étaient dans la même salle. En quittant le lieutenant Bellevue, je passai de l'autre côté du paravent, qui fait cloison au milieu de la salle, pour aller voir le lieutenant Legal, mon compagnon de voyage sur la rivière de Saigon, qui était pour moi une vieille connaissance.... de huit jours.
    Quand je fus près de lui :
    Eh bien ! Me dit-il,et « le camarade ? »
    Il faisait allusion au lieutenant Bellevue que je venais de confesser.
    Il est confessé, absous, et bien content ».
    Vrai ? » Me fit-il.... avec l'air d'un homme qui tombe de la lune.
    Puis tout d'un coup : « Il faut battre le fer quand il est chaud »... Et le voilà qui fait un grand signe de croix : « Mon Père, bénissez-moi, parce que j'ai péché »... il récite son Confiteor .... Bien entendu, quoique un peu surpris de cette décision brusque, je laisse mon homme continuer ce qu'il a commencé, ex abrupto si vous voulez, mais bien commencé... Il se confesse. Et quand il a reçu l'absolution...
    Vous savez ce qui s'est passé ici avant que vous arriviez?
    Je ne sais qu'une chose, on est venu me dire de la part de la Soeur que le lieutenant était en danger et qu'il était temps de penser aux choses sérieuses...
    Vous ne saviez rien autre chose ?
    Rien, absolument rien...
    Etes-vous pressé ?
    Non... pas trop.
    Bien ! Asseyez-vous là un moment, et écoutez ce que j'ai à vous dire :
    La Soeur, après la visite des médecins, ce matin, voyant son malade en danger de mort, est venu sans doute l'engager à penser à mettre ordre à ses affaires de conscience, qu'il était temps d'y songer, que plus tard peut-être il serait trop tard. Je suppose cela d'après ce que j'ai entendu ensuite. A haute voix (je ne pouvais pas ne pas l'entendre) le malade repoussa la Sur doucement d'abord, puis, sans doute sur une insistance de celle-ci, il devint presque violent, et l'envoya promener avec ses conseils. La Sur se retira bien triste assurément. Je la vis quelques instants plus tard, dans la véranda attenante à notre salle, qui s'essuyait les yeux du coin de son tablier
    « Tout cela m'avait remué.
    « Je pensai que le respect humain était pour quelque chose dans la manière dure dont mon camarade avait repoussé les bonnes paroles de la brave petite Sur.
    « Lui, se confesser, quand un camarade, un voisin d'hôpital, était là tout près qui le saurait... Ah, bien oui !...A d'autres ! Et puis, il n'était pas si malade que cela... il se tirerait d'affaire... etc... etc...
    « J'attendis un instant, puis je me levai et allai le trouver. Je lui souhaite le bonjour, lui demande comment il va... et lui dis que sans le vouloir, j'ai assisté à la petite scène de tout à l'heure ; que bon gré mal gré j'ai entendu ce qu'il a dit à haute voix à la Sur. J'ajoutai que je regardais comme un devoir de bon camarade et de chrétien de lui faire savoir qui j'étais, que je serais peiné qu'à cause de ma présence il fut gêné le moins du monde pour remplir ses devoirs de chrétien en danger de mort. Je suis un Breton de la Bretagne bretonnante ; sans être un saint à canoniser tout de suite, je ne suis pourtant pas un mécréant ; à mon dernier congé je me suis marié à une bonne et fervente chrétienne de Quimper Corentin ; depuis mon retour en Cochinchine, tout dernièrement, à la fête de la Toussaint, je me suis confessé au missionnaire du poste où je suis en garnison, et le jour de la fête j'ai communié à l'église de la paroisse au vu et su de tout le monde. Voilà, mon cher camarade, voilà qui je suis, je vous le dis en deux mots pour vous mettre à l'aise, et accomplir ce que je crois être un devoir de bon camarade et de bon chrétien. Et je le quittai en lui souhaitant bon courage et vins me remettre dans mon lit Vous êtes arrivé peu après. Vous savez le reste ».
    Comme je le remerciais de ce qu'il avait fait pour son camarade :
    « C'est tout naturel, me dit-il ; et ce que vous venez de me dire me rend tout heureux. Voyez, ajouta-t-il, cela fait deux hommes contents, Bellevue et moi.
    Vous pouvez dire, repris-je, que cela en fait trois, en me comptant avec vous deux.
    « Et, reprend Legal, cela va en faire quatre quand la petite Sur apprendra ce qui vient de se passer.
    Oh oui, la pauvre chère Sur va-t-elle être heureuse ! Elle a pleuré ! Je parie qu'elle a offert sa peine au bon Dieu pour le malade qui l'avait si durement repoussée. Le bon Dieu a fait le reste. Il faut l'en remercier. Ce que vous avez fait de votre côté pour votre camarade est un acte de charité chrétienne qui ne sera pas perdu pour vous. C'est une bonne note à votre avoir sur le registre du bon Dieu : vous retrouverez cela un jour.
    Merci, M. l'aumônier ; je n'ai fait après tout que mon devoir de chrétien et de camarade, et je suis tout prêt à recommencer le cas échéant.
    Demain je vous apporterai la sainte communion à tous les deux. Ce sera une belle fête de Noël pour vous ».
    Le lendemain en effet était le jour de Noël.
    Je pris congé de M. Legal, lui promettant que je repasserais dans l'après-midi.
    Vers les 3 heures, un infirmier vint apporter quelque remède au lieutenant Legal. Il crut remarquer que le malade ne bougeait plus. Il s'approche... Le lieutenant était passé de vie à trépas sans secousse, sans agonie, comme on s'endort. Il avait l'apparence de quelqu'un qui repose dans le plus tranquille sommeil.
    Le lieutenant Bellevue mourait à 8 heures du soir, calme et content. Il eut le temps de recevoir le Saint Viatique et l'Extrême-onction, avant de rendre à Dieu son âme réconciliée, pacifiée et reconnaissante.
    Le soir de Noël je les conduisis au cimetière de Saigon, où ils reposent l'un près de l'autre, au milieu de leurs camarades qui dorment là si nombreux leur dernier sommeil.

    In spem beatae resurrectionis
    R. I. P.

    Mes braves et bons amis de l'hôpital militaire de Saigon, celui qui écrit ces lignes ne peut penser à vous sans se sentir ému. Si cet ami d'un jour que Dieu avait mis près de vous pour se faire rappeler à votre souvenir et vous ramener vers lui pense toujours à vous, ne l'oubliez pas non plus : bientôt, il l'espère, il ira vous rejoindre pour remercier Dieu avec vous de sa bonté infinie et chanter avec vous : Misericordias Domini in aeternum....


    1912/174-179
    174-179
    Vietnam
    1912
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