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Souvenirs d'un Aumônier Militaire 1

ANNALES DE LA Société des Missions Etrangères SOMMAIRE
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    ANNALES

    DE LA

    Société des Missions Etrangères

    SOMMAIRE

    Cochinchine occidentale : SOUVENIRS D'UN AUMÔNIER MILITAIRE par M. Ch. Boutier. Société des Missions Etrangères : TRAVAUX DE L'ANNÉE 1911. MONOGRAPHIE DU KIEN-TCHANG par Mgr de Guébriant et M. Gourdin (suite). Corée: CONVERSIONS : Lettre de MM. Curlier et Larribeau. Birmanie méridionale : HISTORIQUE DES STATIONS CHRÉTIENNES, LEURS TITULAIRES par. M. Luce. NOUVELLES DIVERSES : Kumbakonam, Tonkin occidental, Tonkin maritime, Haut Tonkin, Cochinchine Orientale, Nagasaki. VARIÉTÉS. BIBLIOGRAPHIE.
    GRAVURES : Evêques et missionnaires à la consécration de Mgr Jeanningros Mgr Bigollet. Caserne à Saigon. Entrée de l'hôpital militaire à Saigon.

    COCHINCHINE OCCIDENTALE

    Souvenirs d'un Aumônier Militaire

    PAR M. CH. BOUTIER

    Missionnaire apostolique.


    EN 1859 la France s'emparait de Saigon, y débarquait des troupes, décidait qu'elle garderait le pays conquis pour y fonder un établissement permanent.
    On se mit à luvre : des casernes furent construites pour les troupes débarquées, on installa les différents services de l'administration de la nouvelle colonie. Cela fait, il fallut sans retard songer à organiser un service de santé et un hôpital que le climat de ce pays, réputé à juste titre comme l'un des plus malsains du monde, rendait immédiatement nécessaires.

    MAI JUIN 1912, N° 87.

    En Cochinchine il faut se garantir avec soin du soleil comme d'un ennemi qui ne pardonne pas. Un bon coup de soleil détermine un accès de fièvre que les médecins appellent fièvre pernicieuse : cette fièvre, bien nommée, trop souvent envoie le malade dans l'autre monde en 24 heures, quand ce n'est pas plus rapidement encore.
    Il a fallu une expérience chèrement achetée pour que les Européens apprissent à se protéger, et à prendre les mesures indispensables contre la malaria, le paludisme, la fièvre des bois et les insolations.
    Nos soldats au début de l'occupation se moquaient de la chaleur : « Ils en avaient bien vu d'autres ». Il fallut des règlements sévères, inexorablement appliqués, pour les obliger à ne pas s'exposer inutilement : et malgré tout un trop grand nombre d'entre eux payèrent leurs imprudences de leur vie. Le cimetière de Saigon, pour ne parler que de cette ville, est là pour le dire. Je vois encore ces vastes carrés du cimetière remplis de tombes, serrées les unes contre les autres, en rangées régulières, on dirait comme pour une manuvre, où dorment leur dernier sommeil, en attendant la bienheureuse résurrection, tant de nos soldats, fantassins, artilleurs de la marine, et marins des équipages de la flotte. Toutes les provinces de France y sont représentées : à côté de noms venus d'Alsace et de Lorraine voici les bretons : Le Cornec, Le Bayon, Cloarec, de Kergommeaux, impossible de s'y tromper ; puis c'est le Midi et ta Provence : Abriès, Goutès, Castex, Cahuzac, Pontès, Magnac ; voici des Basques : Irigoyen, Etcheverry, Lissagaray. . etc... ete.... des Corses, pour terminer cette liste : Ceccaldi, Peretti, Arborati, Antonetti... etc.., etc...
    Jusqu'en 1878 le service de l'aumônerie à l'hôpital de Saigon était assuré par MM. les Aumôniers de la marine.
    À cette époque ces Messieurs furent, à la demande du gouvernement, remplacés à l'hôpital par les missionnaires de la mission de la Cochinchine Occidentale.
    Le premier missionnaire qui eut l'honneur d'occuper ce poste fat M. Thinselin, du diocèse de Nancy, missionnaire en Cochinchine depuis l'année 1860.
    Le lendemain de sa mort, en juin 1895, Mgr Dépierre, notre Vicaire apostolique, me fait appeler à l'évêché et m'annonce que je suis nommé aumônier de l'hôpital. En vain je prie très respectueusement Sa Grandeur de vouloir bien considérer que je n'avais point les qualités qu'on me supposait pour exercer les fonctions auxquelles Sa Grandeur me faisait l'honneur de m'appeler. Je parlais a un sourd : Monseigneur avait fait son siège ; il prit la contrepartie de tout ce que je venais de dire et ajouta qu'il me demandait comme un service personnel d'accepter le poste auquel il m'appelait. Il ne manquait plus que cela : j'étais battu à plate, couture.
    Allez donc répondre par un refus à quelqu'un qui vous demande un service personnel.
    Me voilà aumônier de l'hôpital militaire, et pas fier, je vous assure.
    Quels étaient mes nouveaux paroissiens ?
    A part une très petite minorité fournie par l'élément civil de la colonie, les 9/10 des hospitalisés venaient des corps d'occupation militaire de la Cochinchine : l'infanterie coloniale, les fameux Marsouins, les soldats de Bazeille que les Prussiens n'ont point oubliés. Tout le monde connaît le tableau célèbre des « Dernières Cartouches » de Neuville : ce sont les Marsouins qui en ont fourni le sujet. Depuis, on les a vus à luvre à Son Tay et à Tien-tsin et à Pékin, toujours les mêmes, toujours fidèles aux traditions de bravoure, d'entrain endiablé de l'infanterie de marine. Il y avait encore à l'hôpital des soldats de l'artillerie de marine ou artillerie coloniale, comme on dit aujourd'hui, très dignes d'emboîter le pas avec leurs camara des de l'infanterie de marine ; enfin les marins des équipages de la flotte, nos fameux Mathurins ; il y avait aussi quelques légionnaires de la Légion étrangère, braves gens de tous pays, surtout des Alsaciens et des Allemands.
    Marsouins, mathurins, artilleurs de la marine et légionnaires n'ont jamais, que je sache, passé pour de bons petits saints à canoniser sans procès Mais vraiment sont-ils si diables à quatre qu'on se plaît à le dire sans les avoir vus de près ?
    Dût on me taxer d'optimisme à outrance j'ai d'eux une idée toute différente. Je parle de ceux avec qui j'ai vécu tous les jours pendant cinq ans.
    A l'hôpital militaire de Saigon il y avait un grand prédicateur dont l'éloquence portait loin et pénétrait profondément tous ceux qui l'entendaient et le voyaient à luvre : la mort, qui inlassable, inexorable, faisait des coupes sombres dans mon troupeau.
    Monsieur l'Aumônier.
    Quoi donc ?
    Il y en a deux qui ont passé l'arme à gauche cette nuit, et trois ou quatre autres qui s'apprêtent à les suivre.
    Eh bien ! Mes amis : il ne faut pas broncher pour autant : c'est comme quand on va au feu, il faut faire face à l'ennemi en braves chrétiens que vous êtes. C'est le bon Dieu qui nous parle à tous ; il faut l'écouter et nous tenir prêts en nous rappelant qu`il est infiniment bon.
    Ils me regardaient avec de grands yeux qui avaient l'air de dire :
    « C'est pas plus malin que cela ! ...»
    A un moment donné une épidémie de choléra sévissait à Saigon. Un soir, vers les 8 heures, un artilleur qui montait la garde à la porte du quartier tombe comme foudroyé auprès de sa guérite. Du poste voisin qui était à deux pas de là on accourt, on relève le malade ; le major est appelé, il fait d'urgence porter le cholérique à l'hôpital, au pavillon des consignés : prévenu de ce qui venait de se passer j'arrive auprès du malade :
    Monsieur l'Aumônier, la crève est dans le quartier, nous sommes tous f...recassés.
    Jamais de la vie, mon ami : vous êtes entre bonnes mains, laissez-vous faire : on va vous tirer de là : ne vous découragez pas, il faut tenir bon.
    Je veux bien, mais ne me quittez pas. Je veux faire ce qu'il faut faire comme si j'allais mourir.
    Il se confesse, reçoit l'Extrême-Onction.
    A présent je suis tranquille : il arrivera ce qu'il arrivera ; cela m'est égal ; j'aurai du courage.
    C'était un grand point. D'ordinaire les malades atteints par le choléra sont dans un état dabattement, de prostration complète. On dirait que toutes les fortes de la vie les ont abandonnés.
    Mon homme se tira d'affaire à son grand contentement et au contentement de tout le monde. Dès qu'il fut rétabli et eut retrouvé des forces, il fut renvoyé en France par le Conseil de Sauté.
    Il vint me faire ses adieux : « C'est égal, me dit-il, je pourrai dire que je reviens de joliment loin ! Merci, M. l'Aumônier, je vous oublierai pas. Adieu ! Et bon voyage ! ».
    On m'a demandé de raconter aux lecteurs des Annales mes souvenirs d'aumônier militaire. Je ne voudrais abuser de la patience de personne. Tout te monde comprendra que je ne puis raconter en détail mes cinq années d'aumônerie à l'hôpital de Saigon. A ce que j'ai déjà dit j'ajouterai quelques faits plus saillants, où la bonté de Notre Seigneur a paru évidente aux moins clairvoyants de mes paroissiens, et les a vivement impressionnés Puisse cette lecture augmenter la confiance sans bornes que nous devons tous avoir dans l'infinie bouté de Notre Père qui est aux cieux, les porter à s'unir à celui qui a l'honneur d'écrire ces souvenirs pour remercier Dieu de ses bienfaits.
    Je vais donc vous parler :
    1° De F... un simple soldat de l'infanterie coloniale.
    2° Du maréchal des logis X...
    3° Des deux lieutenants A... et B...

    Le soldat Feugère.

    F... appelons-le Feugère si vous voulez.
    Un beau jour on apporta à la salle des grands blessés à l'hôpital de Saigon un malheureux soldat, lui semblait n'avoir plus que quelques heures à vivre. Il avait une blessure qui donnait de vives inquiétudes aux médecins. Que s'était-il donc passé ?
    Feugère était en garnison à Chau-doc, poste sur les confins de la Cochinchine et dit Cambodge, à grande distance de Saigon.
    Un soir Fougère et un camarade revenaient de compagnie au fort où ils étaient casernés. Ils marchaient tranquillement le long du Mékong, sur les bords daguet Chau-doc est bâti : chemin faisant voila qu'une discussion s'élève entre eux. Sans faire de jugement téméraire, on peut supposer que nos deux artistes avaient peut-être... un peu bu... Que voulez-vous ? Il fait si chaud dans ce pays-là.
    Quoi qu'il en soit, la dispute allait bon train :
    Je te dis que si.
    Moi, je te dis que non.
    J'y étais... j'ai tout vu.
    Et moi aussi... j'ai tout vu, tout entendu.
    Tu as vu double et entendu de travers.
    L'ami de Fougère était Corse. On dit qu'il ne fait pas bon contrarier et contredire les compatriotes de Napoléon. Toujours est i que notre Corse, voyant que Feugère ne voulait pas céder, eut recours à un argument aussi pointu que pénétrant pour convaincre son homme. Il lui plante à tour de bras sa baïonnette en pleine poitrine.... et prend la fuite.
    Feugère me raconta plus tard, quand il fut un peu remis, « qu'au premier moment il ne s'aperçut pas qu'il avait deux baïonnettes, la sienne dans son fourreau, et celle du Corse dans la poitrine.... » Il ne tarda pas à être renseigné là-dessus. Il éprouve une sensation de froid dans la partie droite de la poitrine... puis il sent quelque chose de chaud qui coule sous sa chemise... puis il voit cette poignée de baïonnette là droit sous son nez ; d'un geste il arrache la baïonnette et la jette dans le fleuve... tout cela fut l'affaire d'un instant... Après un moment il se trouve mal ; des camarades qui passent l'ai lent à rentrer. Le médecin du fort lui applique un premier pansement, et profite du passage d'un bateau en partance pour embarquer notre blessé et le faire conduire sous la garde de deux de ses camarades à l'hôpital de Saigon.
    Quand je le vis pour la première fois, le malheureux avait une forte fièvre ; il était sous l'empire d'une violente surexcitation nerveuse, ne reconnaissait personne, et poussait continuellement des cris que rien ne pouvait arrêter. Peu à peu la fièvre diminua sans que pour cela il cessât de crier jour et nuit, presque sans interruption. Cet état dura plusieurs semaines et on se demandait où le malade trouvait des forces pour crier si haut et si longtemps. Enfin il redevint plus calme, et finit par avoir conscience de ce qui se passait autour de lui.
    Un matin comme le venais le voir :
    Bonjour, M. l'Aumônier, comment cela va-t il ce matin ?
    Mais, mon brave Feugère, c'est à vous qu'il faut demander cela ? Comment vous trouvez-vous ?
    Cela va mieux, mais que je suis fatigué !
    Je le pense bien. Pourquoi donc avez-vous crié comme un enragé pendant 15 jours et 15 nuits pour le moins ?
    Je ne sais pas : je n'avais guère conscience de ce qui se passait autour de moi. Je criais sans le savoir ; il ne faut pas m'en vouloir.
    Vous en vouloir oh ! Non. Tout le monde est content de vous voir plus calme et espérons que tout ira bien, et que vous guérirez. Il ne faut pas vous fatiguer à parler, à cause de votre blessure. Bon courage ! Je reviendrai vous voir tantôt pour vous tenir compagnie. Au revoir donc.
    Merci, M. l'Aumônier, venez, venez cela me fera grand plaisir, je vous attends ».
    La conversation se faisait à voix basse et ne durait que quelques instants pour ne pas fatiguer ce brave garçon. Nous devînmes les meilleurs amis du monde : je lui apportais des douceurs avec autorisation du docteur, des cigarettes de 1re, comme il disait.
    Ah ! M. l'Aumônier, voilà qui est chouette ce que vous faites-là pour moi. Vous savez, vous êtes un chic type !
    Je riais de ses réflexions qui partaient comme des fusées.
    Vrai, je vous dis que vous êtes un chic type !
    Allons, tant mieux, mon bon ami : tout le monde s'intéresse à vous, et on va tout faire pour vous tirer de là.
    Les docteurs, c'est aussi des chic types : mais ils n'auront pas ma peau.
    Qu'il était drôle et intéressant tout à la fois !
    Et les Surs, Feugère ?
    Les Surs, c'est encore les plus chic types de la bande.
    Il disait cela de prime saut. Je vis alors des larmes dans ses yeux e sais que plus d'une fois il en a mis aussi dans les yeux des autres.
    Ah ! Le brave garçon !
    « M. l'Aumônier. Asseyez-vous là : que je vous raconte mon histoire.
    Mais, mon brave Feugère, cela va vous fatiguer de causer. Votre poumon percé...
    Zut pour mon poumon ! Je vais causer tout bas, comme à confesse ; et puis quand je sentirai la fatigue je fermerai ma boîte : ça sera fini pour ce jour-là.
    Et le voilà parti.
    Il faudrait un volume pour écrire l'histoire lamentable et pittoresque de notre Feugère. Je ne puis qu'en indiquer en deux mots les principaux traits jusqu'à son arrivée à l'hôpital, où il allait faire sa première communion, recevoir la confirmation et devenir un bon et fervent chrétien.
    Feugère à 10 ou 11 ans ne put faire sa première communion : son père, homme violent et impie s'y opposa. A 13 ou 14 ans il fut mis en apprentissage. Il perdit sa mère peu de temps après : c'était une brave femme et bonne chrétienne, qui eut beaucoup à souffrir de la part de son brutal de mari. Quand Feugère eut atteint 16 ans ses grands parents maternels l'exhortèrent à fuir, il était assez grand pour gagner sa vie : fuir était ce qu'il avait de mieux à faire pour éviter les mauvais traitements et les mauvais exemples de son père. A 18 ans Feugère était ouvrier dans la grande usine métallurgique Cail à Paris ; il s'engage pour trois ans au 2e zouaves. Son temps de service accompli aux zouaves, notre homme s'engage dans l'Infanterie coloniale, il voulait voir du pays. Il fut envoyé en Cochinchine où nous le rencontrons.
    A l'hôpital de Saigon il y a une chapelle d'assez belle apparence où peuvent tenir environ 200 personnes. Tous les dimanches la messe y est célébrée à 8h 30m pour les soldats que la maladie ne force pas à garder le lit. Une seconde réunion a lieu dans l'après-midi, une instruction est faite aux soldats par l'Aumônier et suivie de la bénédiction du Saint-Sacrement. La chapelle est remplie à la messe comme à la bénédiction où nos soldats chantent avec un bel entrain nos chants religieux de France.
    C'est un souvenir de leur enfance, de leur paroisse qui leur parle au cur.
    Pour Feugère c'était presque du nouveau.
    Quand il put se lever il venait me trouver : nous passions une heure ensemble à faire du catéchisme. Il était fort intelligent, et n'oubliait rien, son instruction chrétienne allait bon train, il s'y appliquait de tout cur. Nous lisions l'Evangile, et mon Feugère, qui avait naturellement le style héroïque des militaires, quand nous en fumes à la Passion, de s'écrier :
    Ah ! Les sales Youpins ! Si on pouvait leur f...lanquer une bonne tripotée : ils ne l'auraient pas volée.
    Clovis n'avait pas trouvé mieux.
    Il se prépara admirablement à faire sa première communion : le même jour il reçut la confirmation. La chapelle était pleine ce jour-là plus que jamais, et jamais non plus nos soldats ne chantèrent avec plus d'entrain que ce jour-là qui fut véritablement un jour de fête pour tous mes paroissiens : c'était de la meilleure camaraderie, la camaraderie militaire chrétienne.
    Il y avait plus de six mois que Feugère était à l'hôpital. Il avait subi plusieurs opérations avec un grand courage. « Avec des gaillards ayant l'énergie de Feugère on peut tout oser, me disait le médecin dans le service duquel se trouvait Feugère, on peut tout entreprendre et espérer réussir. Son poumon droit est tout ratatiné et actuellement pas plus gros que le poing ».
    Feugère non guéri fut embarqué pour la France. Quand il me quitta il pleurait toutes ses larmes.
    Votre mère, lui dis-je, ne vous a pas oublié : elle a prié le bon Dieu pour vous : c'est à elle que vous devez votre retour à Dieu ».
    Il me répondit par ses larmes et en se jetant à mon cou :
    Merci, M. l'Aumônier, je ne vous oublierai pas non plus. Au revoir. Vous m'écrirez».
    Nous restâmes en communication pendant quelque temps. Il avait été reçu à bras ouverts dans la famille de sa mère. On fut pour lui aux petits soins. Une dernière lettre m'apprit qu'il était allé à l'hôpital militaire du Val de Grâce à Paris pour une nouvelle opération jugée indispensable... Puis je n'eus plus de ses nouvelles J'écrivis au Directeur de Val-de Grâce pour savoir ce qu'était devenu Feugère. Ma lettre s'est-elle égarée, ou bien la réponse s'est-elle perdue en route, je ne reçus jamais de réponse. Aucune autre lettre de Feugère ne m'est parvenue J'en ai conclu que Feugère était mort à Paris des suites de cette dernière opération.
    Adieu, mon brave Feugère : tu vois que je ne t'ai pas oublié. A bientôt à nous revoir auprès du bon Dieu et ce sera pour ne plus nous quitter.

    Le maréchal des Logis Wagner

    Un dimanche soir, à l'hôpital de la marine à Saigon, un infirmier se présente à mon logement et me dit que la Soeur de la salle 8 me fait demander pour le n°24 c'était la formule ordinaire le n° 24 était le numéro du lit où se mourait un soldat de l'infanterie coloniale, et le soldat lui-même était dans le service courant désigné par le numéro de sa couchette. L'infirmier ajoute, en son jargon de demi civilisé, me parlant du n° 24 :
    Ça lui, mon Père, beaucoup ma lasse (malade), beaucoup fatigué.
    Tu crois ?
    Ça lui, core bedi beu, ça lui fini thiét1 (mort).
    Jamais la Faculté ne s'est prononcée dans un cas désespéré avec plus d'assurance que cet infirmier annamite. Du reste il nous donne tout de suite ses titres à prononcer une sentence sur le sort d'un ma lade :
    Ça moi, mon Père, beaucoup longtemps infirmier, ça moi connaisse ». Allez donc douter après cela !
    Je te crois, va ! Allons, vite ! Filons...
    Et nous voilà partis.
    Il était environ 7 h. 1/2 : les malades avaient terminé leur dîner depuis quelque temps : ceux d'entre eux qui pouvaient se lever étaient dans les varandes de leur salle, les uns se promenant, les autres assis et prenant le frais en attendant 8 h, l'heure du coucher.
    Pour arriver à la salle 8 j'avais à parcourir toute la série des varandes des salles intermédiaires, la salle 8 étant à l'étage du bâtiment le plus éloigné de mon point de départ.
    La première salle devant laquelle je devais passer était la salle des sous officiers : sergents de l'infanterie coloniale, maréchaux de logis de l'artillerie de marine, sous-officiers des équipages de la flotte.
    J'arrive près d'eux : ils étaient là une dizaine environ, la plupart depuis quelque temps à l'hôpital : c'étaient des connaissances.
    Bonsoir, Messieurs. Comment cela va-t-il, ce soir ?
    Bien, M. l'Aumônier, merci, et vous ?
    Je ne fais que passer parmi vous pour vous souhaiter le bon soir, et je file à la salle 8 où l'on m'appelle. Bonsoir donc, à demain.
    Bonsoir. M. l'Aumônier, à demain alors !
    Je continue ma route.
    A la salle 8 je trouve mon malade bien affaissé, la journée avait été pénible, le matin il avait reçu le saint Viatique ; j'avais pensé devoir attendre pour lui donner l'Extrême-Onction, tout espoir de le sauver n'étant pas perdu. La Soeur infirmière de la salle voyant le malade s'affaiblir de plus en plus m'avait fait appeler : « Je crains bien, me dit-elle, que notre pauvre malade ne passe pas la nuit ». Le malade lui-même ne se faisait pas d'illusions sur la gravité de son état. Je m'approche de lui et après quelques paroles d'encouragement je lui annonce que je vais lui donner l'Extrême-Onction. D'un signe de tête il me fait savoir qu'il était prêt, et il me remercie de ce que je faisais pour lui. La bonne soeur se met à genoux auprès du lit : autour de nous cinq ou six soldats, les voisins de salle du malade nous entourent se tenant debout, et assistant de leur présence leur camarade qui allait partir. Les braves garçons faisaient ce qu'ils pouvaient, plus d'un parmi eux avait la larme à l'oeil.

    1. J'écris thiét comme on le prononce : l'orthographe admise étant chêt.

    Ils pensaient sans doute à la patrie, à la France là-bas lointaine, à une mère, à un père, à la famille que le mourant ne reverrait plus, à qui il ne pourrait faire les suprêmes adieux : eux, ici, ne représentaient-ils pas cette famille absente. Ce qui était le cas de leur camarade aujourd'hui, aurait pu être le leur.... qui sait ? Le serait peut-être demain !
    Je récitais les dernières prières, quand un soldat se glissant doucement parmi les assistants s'approcha de moi et me dit à l'oreille : « Pardon, M. l'Aumônier, de vous déranger... un mot seulement pour vous dire que la Soeur de la salle des sous-officiers vous prie de passer à son cabinet, quand vous aurez fini : il y a là quelqu'un qui veut vous parler ». D'un signe de tête je remercie le commissionnaire, et j'achève de réciter les dernières prières de l'Extrême-Onction.
    Puis, après quelques paroles adressées au malade pour l'exhorter à s'abandonner entièrement, en toute confiance entre les mains du bon Dieu, je prends congé de lui en lui faisant savoir que l'on m'appelait ailleurs Il me remercie encore une fois et me tend la main.... Ah ! Ces poignées de main de soldat mourant, loin de son pays, loin des siens ! Je dis un mot aux camarades qui sont toujours là, et veulent rester à veiller, ou plutôt à accompagner le malade : tous comprennent tous, sans mot dire, sentent la gravité, la grandeur de ce qui se passe devant eux. Ils sont émus plus qu'ils ne veulent le laisser paraître, les braves garçons ! Je prends congé d'eux et je pars pour aller où l'on m'appelle.
    Je refais en sens inverse la route que j'avais suivie en venant, mais cette fois par l'intérieur des salles, pour n'être pas retenu chemin faisant et aller directement au cabinet où l'on m'attendait.
    Là je trouve un maréchal des logis de l'artillerie coloniale, grand, sec, la figure énergique mais toute émaciée par la maladie, la fameuse cochinchinite, qui l'avait envoyé à l'hôpital.
    « M. l'Aumônier, je vous prie de vouloir bien m'excuser de vous avoir dérangé en vous faisant prier de venir ici ; je vous remercie d'être venu et de n'avoir pas tenu compte de ma maladresse que j'ai aperçue trop tard : car enfin c'est à moi d'aller chez vous, et non pas à vous de venir ici à ma demande, quand je puis me remuer encore. Vous êtes venu tout de suite, je veux vous en remercier et sans plus tarder vous prier de m'excuser. Voilà pourquoi je veux vous parler : je suis bien ennuyé de ma situation ; j'ai pensé que vous voudriez bien m'aider à en sortir. Je ne sais par où commencer pour vous dire mon affaire ».
    Je l'encourage de mon mieux et commence par lui dire qu'il a bien fait de me demander de venir là où il lui était le plus facile, à lui malade, de me voir sans se déranger.
    « Voyons ; de quoi s'agit-il ? Vous savez qu'ici à l'hôpital je suis votre homme, tout à vous 24 heures par jour, pour vous rendre tous les services en mon pouvoir ».
    Mes paroles produisaient une détente dans l'esprit de ce brave homme, et le mettaient à l'aise.
    Sa voix était émue quand il reprit :
    « Je le sais bien, M. l'Aumônier ; aussi j'ai confiance que vous allez me tirer d'affaire».
    Qu'allait-il me dire ?
    « M. l'Aumônier, à 18 ans je me suis engagé dans l'artillerie de marine, comme on disait en ce temps-là : j'ai toujours tenu à bien faire mon service. J'ai eu de bons officiers qui m'ont aidé, qui m'ont poussé, qui m'ont fait travailler et je suis devenu sous-officier dans ma batterie.
    Bravo, lui dis-je, voilà qui est excellent ».
    Il continue à me raconter son histoire, son odyssée : il était allé à Madagascar, au Tonkin, à Cayenne, à la Nouvelle-Calédonie, à Tombouctou, et pour finir le voilà en Cochinchine.
    Jusqu'à son entrée au régiment il avait été bon chrétien, mais de puis ce temps-là il y avait rudement des manques à l'appel. Il n'était pas plus mauvais que les autres, mais il ne valait pas mieux. Et puis souvent il avait été dans des pays où il n'y avait pas de prêtres... ou bien s'il y avait des missionnaires ce n'était pas toujours facile de les rencontrer, souvent on ne savait pas où aller les prendre.
    Il avait fait de temps en temps quelques prières, et dans le danger, au feu, il ne manquait jamais de faire son acte de contrition..... Bref ! ... il se confesse : puis lentement tous deux nous récitons l'acte de contrition, et je lui donne l'absolution ; séance tenante je lui fais réciter sa pénitence sacramentelle que pour plus de sûreté et pour l'aider je récite avec lui.
    Vous dire la joie de mon sous-officier !
    Il n'était pas un démonstratif ; tranquillement il me dit :
    « M. l'Aumônier, je ne pourrai jamais assez vous remercier de ce que vous venez de faire pour moi. Je ne mérite pas de vous embrasser ; mais laissez-moi vous donner une poignée de main ».
    Oh ! La belle poignée de main ! Et franche et généreuse ! Et qui valait tous les discours qu'on eut fait dans toutes les langues du monde.
    Mon bon ami, lui dis-je, dans quelques jours nous serons à Pâques : cette année vous ferez vos Pâques... vous viendrez demain et les jours suivants à mon logement nous causerons : je vous rappellerai ce qu'il est nécessaire que vous sachiez pour bien faire vos Pâques qui seront pour vous, véritablement et deux fois la grande fête de la Résurrection. Ce sera le bouquet, le couronnement de l'oeuvre commencée aujourd'hui. Allons bon courage ! L'heure du coucher est passée depuis un moment ; allez vous reposer maintenant, et avant de vous endormir ne manquez pas de remercier le bon Dieu de ce qui vient de se passer entre nous, de la grâce qu'il vous a faite : le bon Dieu a daigné nous faire savoir qu'il attend de nous comme une sorte de récompense, si l'on peut ainsi parler notre reconnaissance nos remercîments pour les bienfaits dont il nous comble.
    Je n'y manquerai pas, M. l'Aumônier, vous pouvez y compter.
    Bonsoir, mon ami, et bonne nuit je vous souhaite.
    Bonsoir, M. l'Aumônier : encore une fois merci ! »
    Les malades, convalescents, camarades de Wagner, venaient de se mettre au lit. Mon Wagner rentre tranquillement à sa place. Personne dans la salle ne se doutait de ce qui venait de se passer dans le cabinet voisin... Une heure après tout le monde dormait de son mieux.
    Le lendemain matin, après la messe dite, je venais de rentrer à mon logement, quand je vois arriver deux sous-officiers d'artillerie tout émus, qui me demandent si je sais ce qui vient d'arriver à leur salle.
    Non, quoi donc?
    Au lever, tout à l'heure, nous avons trouvé un de nos camarades morts dans son lit. C'est Wagner, un vieux maréchal des logis de l'artillerie, qui avait 15 ans de service. Il devait rentrer en France par le prochain transport, et allait prendre sa retraite. Nous sommes tous sens dessus dessous à la salle là haut. Quand vous êtes passé hier soir au milieu de nous, il était là assis sur une chaise longue, pas plus malade que d'habitude. Quand vous nous avez eu quittés pour aller à la salle 8, l'un de nous ne s'est-il pas avisé de demander à Wagner depuis combien de temps il ne s'était pas confessé? « Il y a longtemps, répondit Wagner : Je me suis confessé la dernière fois avant de partir au régiment, j'avais 18 ans. Dame ! Depuis ce temps-là j'ai été partout, à Madagascar, au Tonkin, à Cayenne, à la Nouvelle-Calédonie, à Tombouctou pour finir avant de venir ici. En bourlinguant dans tous ces pays de sauvages je n'ai guère pense à aller à confesse. Tu as été à Tombouctou ! À Cayenne ! Eh bien ! Mon vieux colon, ce que tu dois en avoir un sac et long, et lourd, et noir ! Tiens, si j'étais que de toi, avant de partir j'irais porter cela à l'Aumônier : il connaît le militaire, et te prendrait ta marchandise à bon compte. » Tout le monde part de rire, vous pensez bien ; puis l'un, puis l'autre de plaisanter gentiment Wagner sur son sac à péchés. Mais, vrai ! M. l'Aumônier, soyez sûr que ce n'était point pour nous moquer de la confession ni de la religion : entre nous ça ne prendrait pas. On blaguait Wagner qui avait 15 ans de service aux colonies et un joli compte à régler, voilà tout. Wagner était un excellent camarade à qui pour rien au monde personne n'aurait voulu faire de la peine. Il le savait bien ; aussi il s'était contenté de sourire aux plaisanteries de l'un et de l'autre. Un peu avant 8 h, l'heure du coucher, il se leva, nous souhaita le bonsoir et nous quitta pour aller se reposer. A 8 h. comme d'habitude tout le monde en fit autant. Mais voilà que ce matin vers 6 h, tout à lheure, nous avons trouvé ce pauvre Wagner mort dans son lit. Celui d'entre nous qui s'en aperçut le premier n'en voulait pas croire ses yeux : il crie tout haut : Wagner est mort ! Trois ou quatre de nous entendant cela, sautent vivement à bas de leur lit, accourent au lit de Wagner, espérant qu'on s'était trompé : un instant après toute la salle était là, personne ne voulant croire à la réalité : quelques-uns disaient que Wagner avait eu une faiblesse. On se mit à le frictionner pour le faire revenir ; il était encore chaud... rien n'y fit. Le médecin de garde, prévenu, arrive pour constater que notre pauvre Wagner était mort, bien mort ! »
    L'un de ces deux sous-officiers s'adressant à son collègue : « Te souviens-tu, hier soir, nous lui disions des blagues à propos de sa confession de 15 ans en retard ? Qui aurait pensé alors à ce qui devait arriver ce matin ».
    « M. l'Aumônier, tout le monde là-haut a fait cette remarque, et je vous assure que maintenant personne n'a plus envie de rire. Nous sommes accourus tout de suite pour vous prévenir ».
    Les braves garçons étaient tout émus et avaient peine à retenir leurs larmes en me parlant.
    Eh bien ! Mes amis, à mon tour de parler. Vous venez de m'apprendre ce qui s'est passé entre vous hier soir, après que je vous eus quittés. Je n'en savais absolument rien avant de vous entendre. Ecoutez bien maintenant ce que je vais vous dire: « Je leur raconte comment j'avais été appelé au cabinet de la Soeur par Wagner, et mon entrevue avec lui. Je leur dis, je leur fais voir que le bon Dieu s'était servi d'eux, les camarades de Wagner, « de vous tous, mes bons amis, sans que vous vous en doutiez, pour rappeler à Wagner qu'il était chrétien et qu'il avait un compte à régler. Wagner n'a point été sourd à cet avertissement, à ce rappel à l'ordre, qui lui arrivait si inopinément et d'une si singulière façon. Il a écouté l'appel d'En Haut, et s'y est rendu tout de suite. Pas plus que vous, pas plus que tous vos camarades, pas plus que moi qui vous parle, Wagner ne se doutait que dans quelques heures il rendrait à Dieu son âme réconciliée, pardonnée. Voyez donc si le bon Dieu est bon ! » Mes deux sous-officiers pleuraient : l'émotion me prenait, m'étreignait aussi et je crois bien que j'avais peine à retenir mes larmes.
    M. l'Aumônier. Merci, Ah ! Merci pour ce que vous nous dites. Laissez-nous courir vite à la salle dire aux camarades ce que vous venez de nous apprendre. Ce qu'ils vont être contents ! »
    La mort de Wagner et les circonstances qui l'accompagnaient furent vite connues dans toutes les salles de l'hôpital.
    Aucun sermon, si éloquent qu'on le voudra, n'aurait à beaucoup près si bien fait ressortir la Providence, la bonté du Père qui est aux Cieux.
    Tout le monde entendit, tout le monde comprit. Pour le prouver tous les soldats que la maladie ne retenait pas de force dans leur lit tinrent à assister à l'enterrement de Wagner. Jamais la chapelle de l'hôpital ne vit plus nombreuse assistance de braves gens qui se sentaient chrétiens, et comme tels, à leur manière, remerciaient le bon Dieu de ce qu'il venait de faire pour l'un d'eux.
    N'est-ce pas ce que faisait, à sa manière pittoresque, un de mes gentils marsouins (infanterie coloniale) quand il apprit le cas de Wagner : « Mince de veine, alors ! » s'écriait-il.
    Ai je raison de dire en terminant : « Ah ! Les braves gens! Comment ne pas s'intéresser, ne pas s'attacher à eux ? »

    (A suivre)




    1912/113-125
    113-125
    Vietnam
    1912
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