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Souvenirs du premier de l'an Chinois à Machang-Buboh

ANNALES DE LA Société des Missions Etrangères SOMMAIRE
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    ANNALES
    DE LA

    Société des Missions Etrangères

    SOMMAIRE

    SOUVENIRS DU PREMIER DE L'AN CHINOIS A MACHANG-BUBOH par M. Cardon, — LES PRÊTRES DU DIOCÈSE DE PARIS DANS LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ETRANGÈRES. — DANS LA BROUSSE CORÉENNE, par M. Cadars. — Birmanie méridionale : LA MISSION CHINOISE A RANGOON, par M. Allard. — Siam : UN PETIT VOYAGE APOSTOLIQUE. — EN ARABIE : LETTRE DE M. Saulot, — NOUVELLES DES MISSIONS, Setchoan oriental, Thibet. — LES ANNAMITES CATHOLIQUES EN FRANCE. — EXVOTO. — CITATIONS A L'ORDRE DU JOUR,

    Souvenirs du premier de l'an Chinois

    à Machang-Buboh

    (DIOCÈSE DE MALACCA)

    PAR M. CARDON

    Missionnaire apostolique

    Depuis une quinzaine de jours chacun prépare sa maison avec entrain, cap le premier de l'an « Kuo-nhen », le « Sin-nhen » ainsi qu'on l'appelle en dialecte hak-ka, est pour tous les Chinois le jour de l'année le plus important, et partout, de toutes les fêtes, la plus grandiose ment célébrée.
    Mais pour parer aux dépenses qu'exige ce grand jour, et elles sont nombreuses, il faut de l'argent. A Machang-Buboh, la population se compose exclusivement de planteurs, c'est donc des plantations qu'elle tire les ressources nécessaires, Voilà pourquoi dès le début du douzième mois, le « thau-ke » ou chef de famille a pris soin que tous les produits du sol, venus à maturité, soient récoltés et vendus.
    En cette fin d'année, l'occupation la plus absorbante, comme aussi la plus rémunératrice pour la généralité de mes cultivateurs, est celle de la cueillette des noix d'arec. Dans la province de Wellesley et dans la zone limitrophe du royaume de Kedah l'aréquier abonde ; à une époque encore récente il fut même la principale richesse de la contrée.

    JANVIER FÉVRIER 1918, N° 119.

    Donc, aux approches de la douzième lune, c'est-à-dire en fin décembre, commence la grande saison des pinang (aréquiers), celle où les arbres portent à leur cime un diadème de grappes mûres, dont l'or rouge enserre à sa base le bouquet vert sombre des palmes. Le soleil, que quatre longs mois de pluies presque incessantes tenaient en exil, reprend définitivement sa place dans un ciel désormais bleu. Les plantations à nouveau s'animent. Avec une serpe fixée au bout d'une longue perche de bambou, les coolies vont d'arbre en arbre et détachent les grappes de noix mûres. D'autres coolies les recueillent dans de larges corbeilles et les portent sous un hangar d'étapes 1. Là ces noix sont aussitôt détachées, fendues une à une, puis exposées pendant un ou plusieurs jours au soleil qui les dessèche et les rend plus aptes à être décortiquées par des mains patientes. A ce dernier travail de longues heures s'écouleront fastidieuses, tenant rivée autour des tas de noix à la peau racornie toute la maisonnée, jeunes et vieux. Et la besogne continuera à la lueur fumeuse de lampes primitives, souvent fort avant dans la nuit.

    1. L'étape est une palme qui croît dans les endroits marécageux et qui sert à couvrir les maisons.

    ***

    Chaque matin, devant l'échoppe de mon voisin Kou Theou Khong, au bas de ma résidence, s'alignent, pleins à en crever, les gros sacs de noix d'arec prêtes pour le marché. Chaque matin, toujours à la même heure, j'entends les cris de Youn Fatt et de Youn Sen, les deux fils aînés de Theou Khong, chargeant ces sacs sur la charrette qui s'en ira conduite par l'un d'eux, vers le bourg voisin, au pas lent des boeufs. Chaque matin, se tiendront des conciliabules interminables auxquels parfois je prends part. Tout le monde s'inquiète du prix des pin long noix d'arec, des ie noix de coco, et du ie kon chair de la noix de coco sèche. La vieille Tchong Kiok Ma affirme avec des airs mystérieux que Liou Ah That a trouvé, pour ses premiers sacs de noix d'arec, acquéreur à 5 piastres 35 les cent livres ; tout le monde s'extasie. Les cocos, par contre, si l'on en croit Miao Ah Vou, le plus cossu des planteurs de la région, ont fléchi à 46 piastres 60 les mille, pris sur place, tels quels, non débarrassés de leur bourre : j'en vois parmi les auditeurs dont la mine tire sur le vert ; quant à la chair de noix de coco, à peine mérite-t-elle une mention puisqu'elle ne paie que tout juste la main-d'oeuvre, Ce dernier renseignement vient de Liou Tchok le maître d'école, qui accompagne son dire d'une moue significative et d'une paire d'yeux navrés, comme seul sait faire un Chinois qui n'a pu tirer d'un marché tout le bénéfice qu'il escomptait. En somme, bien que de février à juin le soleil ait inflexiblement grillé plantes, bêtes et gens, il faut convenir que cette année-ci, pas plus que la précédente, ne donne motif à des plaintes justifiées. Grâce à la brise qui n'a cessé de souffler du nord, cocotiers et aréquiers ont bellement fructifié. La note dominante est donc, malgré tout, celle de la satisfaction, car, non seulement on pourra payer les impôts, mais encore célébrer largement le premier jour de l'an.
    Alors que déjà les charrettes à boeufs cheminent vers Buket-Mertajam, éveillant, à chaque tour de roues, les paillotes éparses tout le long de la route, le chef de famille achève de faire sa toilette. Une veste et un pantalon bien repassés font place à la veste et au pantalon fripés des jours de travail. L'humble chapeau en bambou tressé, qui protège tour à tour contre les averses et les coups de soleil quotidiens, reste pendu mélancolique à son clou, et c'est un feutre européen, symbole de civilisation raffinée, qui auréole aujourd'hui le chef du patron. De la poche de la veste émergent, éclatants de blancheur, les plis d'un mouchoir. Il servira au Thau-ke pour essuyer son nez par quelques coups légers et rapides. C'est à quoi se borne par ici le rôle d'un mouchoir.
    Pendant que le bonhomme achète de boutonner sa veste, la bourgeoise apporte une grande corbeille, y dépose d'abord le sac à grosse monnaie, puis à côté les souliers en cuir qui datent de l'année précédente et servent à rehausser, avec le feutre, la prestance de son seigneur et maître. Celui-ci d'ailleurs ne s'en embarrassera qu'au moment d'entrer à Buket-Mertajam, après avoir passé l'église Sainte-Anne, à la descente qui dévale entre l'hôpital et le temple hindou.

    ***

    Les premiers papillons volent à peine à travers la buée du matin, que notre homme suit, à travers sa plantation, le petit sentier qui serpente et gagne la route. Il marche jusqu'à la station de police de Machang-Buboh. Là, rangés sur les bornes de la route, une dizaine de tireurs de pousse-pousse attendent la clientèle avec une patience toute orientale, n'ayant rien autre à faire que fumer, rire et causer. Mais à peine la silhouette endimanchée du voyageur a-t-elle surgi, là-bas, au tournant, que d'un bond la bande est sur pied, et se dirige à fond de train vers l'unique client. Dans la chanson de ferraille des roues sur la route cahoteuse, on entend un brouhaha de cris:
    « Vingt-cinq cents jusqu'au bazar ! »
    « Vingt-deux ! »
    « Dix-huit ! »
    « Quinze !.. » glapit un vieux qui arrive bon dernier. L'élu, c'est lui, qui parcourt le moins de milles à l'heure. A lui la préférence parce que le moins exigeant. Pendant que les autres vont reprendre le fil des heures d'attente, le Thau-ke case sa personne sur le coussin fait de bourre de coco mal cardée ; il glisse entre ses jambes un de ses paniers tandis que le tireur du pousse-pousse arrime l'autre à l'arrière de la voiturette. Puis quand le tireur a consolidé à ses pieds ses sandales de paille, qu'il a serré autour de ses reins le pitoyable caleçon rapiécé, déteint par la sueur et les averses, alors tout est paré, il n'y a plus qu'à partir. On arrivera d'ailleurs quand on pourra, Mes Chinois ne connaissent guère le proverbe : Le temps est de l'argent, mais pratiquent en revanche le Che va piano des Italiens. Ils sont gens très posés ; est-ce un défaut souvent ?
    Au soir, quand il a vendu son stock de noix d'arec et terminé ses emplettes pour l'an nouveau, le Thau-ke revient, C'est la charrette à boeufs d'un voisin qui le ramène au logis.

    LA VEILLE DU GRAND JOUR.

    Dans chaque maison, les derniers préparatifs marchent bon train. On veut que rien ne manque à cette fête. Dans l'armoire en bois de teck ou le coffre en bois de camphre, attendent tout pimpant neufs, et soigneusement pliés, les habits pour chacun des membres de la famille: culottes et vestes pour le père et les garçons ; kabaya, sorte de longue camisole, et sarong, pagne malais, pour la maman et les filles. A moins d'être le dernier des gueux, c'est en effet tout de neuf habillé qu'il convient de faire accueil à l'an nouveau. Les bijoux : bracelets en jade, boucles d'oreilles, épingles à cheveux, bagues, krosang, broches qui servent à attacher la kabaya, sont rachetés du mont-de-piété ou des mains du créancier.
    La maison elle-même a subi un nettoyage qui répond à l'idéal plus ou moins parfait que se font ses occupants de la vertu de propreté. Dans la pièce principale, celle où l'on reçoit les visiteurs, le salon si vous voulez, le goût décoratif de nos Chinois s'est donné libre carrière. Chez les chrétiens, devant un petit autel court une garniture en papier rouge découpé, parfois même une dentelle au crochet ; les chandeliers en bois ont de larges collerettes frisées et des bougies neuves ; lés images pieuses arborent aux quatre coins de menus éventails coquettement plissés et dentelés ; sur sa croix, la tête du Christ s'incline doucement dans les splendeurs d'une rosace trop grande. Et tous ces décors, de style un peu lourd, sont en papier rouge, parce que le rouge est la couleur symbolique des jours de fête.
    Sur les deux battants de la porte d'entrée, sur le linteau et les montants lui l'encadrent, on a gratté les vieux liens en papiers ornés de sentences. De nouveaux, calligraphiés par le meilleur pinceau des alentours, ont pris leur place ; et ces caractères aux angles d'une netteté impeccable, aux proportions harmonieuses dans leurs traits multiples, s'enlèvent en noir sur un fond rouge constellé d'or, et sont déjà une vraie fête pour l'oeil. Ils sont le joyeux bonjour qui de loin salue les hôtes à leur venue.

    ***

    A l'église aussi, tout Va être en fête. Dès 6 h. 1/2 mes deux coolies débouchent sur la terrasse. En tête, Ah Thien, le plus ancien et le plus gros ; puis, dans son sillage, You San beaucoup plus humble.
    C'est sur le pas de ma porte que je les reçois, en costume chinois, tout prêt pour les multiples patrouilles qu'il me faudra faire sans cesse et dans tous les sens à travers ma résidence, depuis l'église jusqu'à la cuisine :
    « Que Dieu vous protège, Père ; avez-vous mangé votre riz ? — Oui, et vous? — Merci, Père, nous sommes rassasiés ».
    La réponse sonne clair. Ce sera donc vite fait avec eux de planter les perches de palétuvier où, demain, nous hisserons les oriflammes.

    ***

    Un travail important, toutefois, et qu'il ‘agit de mener à bien dans la journée, c'est, outre les préparatifs au logis, de faire rentrer les créances. Et ce n'est pas là mince affaire pour les commerçants dont la majorité vend à crédit.
    Voyez passer là-bas, sur la route Tchu Nhuk, le charcutier. Il trottine entre ses deux corbeilles suspendues à un joug et maintenues en équilibre sur son épaule. Ses corbeilles sont déjà vides, car aujourd'hui tout le monde s'approvisionne pour quatre jours, laps de temps pendant lequel les boutiques resteront closes. Tchu Nhuk, dont je suis une fidèle pratique, une pratique qui paie comptant, s'arrête pour faire un bout de causette : « Eh bien, Tchu Nhuk, ça va le commerce ? — Pas fort, Père ! » Et après un regard circulaire qui l'assure « que les murs n'ont pas de crevasses et les cloisons pas de fentes ». Franchement, comment voulez-vous que ça aille bien le commerce, quand l'argent ne rentre pas !..... Tenez, il y a Tshai Vutt qui me doit pour douze piastres de viande de cochon ; eh bien, vous croyez qu'il m'a payé....aujourd'hui où tout le monde se fait un point d'honneur d'acquitter ses dettes ?.... Ma foi, quand on n'a pas de quoi acheter du porc, eh bien ! On n'en mange pas !
    — Tu as raison Tchu Nhuk ».
    Tchu Nhuk rayonne, ce lui est une véritable consolation de constater que le Père partage son avis.
    « Vous comprenez, ajoute-t-il, je n'irai pas dire à tout le monde qu'il me doit douze piastres ; ça lui ferait perdre la face, à Tshai Vutt.
    — Et aujourd'hui, demandé-je un tantinet railleur, il t'a encore acheté ?
    — Mais certainement, je lui ai encore vendu trois livres de porc...
    — Qu'il te paiera au dernier jour de la 12e lune de l'année prochaine, hein ? »
    Tchu Nhuk rit de toutes ses dents, glisse son épaule droite sous le joug qui relie les deux corbeilles, et sans rancune pour ma pointe malicieuse :
    « Allons, au revoir, Père.
    — Au revoir, Tchu Nhuk ! »
    Et comme je suis son pas tranquille qui côtoie l'ornière du chemin, certain proverbe me revient en mémoire : « Qui paie ses dettes s'enrichit », et en même temps je revois ce chromo du commerçant ruiné devant un coffre-fort vicie : « Il vendait à crédit » explique la légende. Tshai Vutt ignore l'un ; Tchu Nhuk oublie l'autre. Tous deux, un beau matin, quoique par des voies différentes, se trouveront logés à la même enseigne.
    Dans l'ombre des caoutchoutiers, je grimpe le raidillon qui mène à l'église. Des plantations toutes proches, par salves brèves, arrivent les éclatements des pétards. C'est la fête qui prend son élan.

    ***

    Entre la maison d'école et l'église, les orphelines vont et viennent, portant à pleines brassées banderoles et oriflammes. Les orphelins, avec la même activité fébrile, s'emploient au charroi des pots de fleurs, et pours les plus petits, c'est là travail presque herculéen. Ah En, ce bambin là-bas, dont la tête dépasse à peine le sommet de mon rotin, n'est-il pas amusant avec le pot de caladiums aux feuilles piquetées de rouge, qu'il tient sur son ventre, entre ses deux bras trop courts? Le torse rejeté en arrière pour maintenir l'équilibre, la tête engoncée entre les épaules, les dents qui tantôt mordent la lèvre, tantôt se desserrent pour laisser passer la langue, tout dans sa mimique dénote le maximum d'efforts. A chaque dix pas, une panne. Ah En s'arrête, pose son pot de fleurs, se redresse, renifle, et remonte sa culotte qui, mal assurée par un noeud sommaire du fu-sheu (pièce d'étoffe qui forme le tour du haut du pantalon chinois), obéit impérieusement à la loi de la pesanteur et semble toujours prête à déserter le poste que lui assignent les lois des convenances. « Eh marche donc! » lui lance son aîné en passant.
    Ah En placidement réplique : « Passe devant, toi ; moi, j'ai le temps ! » Le fait est qu'il le prend et largement, à tel point que seul un rappel à l'ordre de la gourou (maîtresse d'école), réussit à remettre le pot de fleurs entre les bras de Ah En.

    ***

    Dans l'église on travaille activement. C'est plaisir d'entendre, répercuté par la voûte, le bruit des pieds qui claquent sec sur le ciment de la nef. On ne marche plus, on ne court pas encore, mais il y a de l'un et de l'autre dans la démarche de nos petits travailleurs.
    La décoration du choeur plus particulièrement m'intéresse. Des tentures rouges frangées de larges galons jaunes en drapent le pour tour, et suivant les angles de la muraille vont encadrer les deux autels latéraux. Le maître-autel, que la teinte sombre de ses boiseries fait à l'ordinaire si grave, si sévère, semble aujourd'hui paré de rayons lumineux échappés du Paradis. Le drap d'or d'un conopée orne le tabernacle. De chaque côté, les grands chandeliers dorés, et les candélabres ciselés, brillent parmi les gerbes et les bouquets de fleurs artificielles. Plus discrète et très pure se glisse la blancheur de vases fluets, où demain viendront reposer corolles simples ou doubles d'hibiscus roses menues, soeurs lointaines des opulentes roses de France, touffes de lauriers roses, et grappes blanches de jasmins de Malaisie. Tout autour du palier et s'échelonnant sur les degrés de l'autel, des arbustes s'accrochent, se pressent, comme les arbres au flanc d'une montagne : palmiers qui inclinent le large éventail de leurs feuilles ou arrondissent en arceaux légers les fines folioles de leurs palmes ; fougères dont le jet de dentelle vert pâle s'épand par-dessus la masse des caladiums. Je ne puis m'empêcher de sourire à ces arbrisseaux d'espèces diverses qui se parent, grâce au talent de la maîtresse d'école, d'une floraison aussi abondante qu'inattendue de mignonnes, roses en papier.
    Le jour décline. Dans l'église, seuls quelques paroissiens psalmodient encore à mi-voix les prières après la confession. Et tandis qu'au fond de sa niche romane s'enveloppe en des plis d'ombre la statue du Sacré Coeur, les rayons du soleil couchant tirent dans les verrières un dernier feu d'artifice. Maintenant à genoux, les coudes sur la table de communion, je dis à Notre Seigneur le bonsoir accoutumé. De tout coeur et d'une façon plus spéciale je le remercie, parce que nombreux parmi les chrétiens de Machang-Buboh sont ceux qui en cette fin d'année sont venus s'incliner pour implorer de Lui l'oubli sur les fautes passées, et qui demain viendront, là même où je suis, offrir à l'Hôte divin, avec l'hospitalité d'un coeur pur, les prémices de l'année nouvelle. Je me laisse aller au charme qui jaillit des deux vitraux où se dressent, dans une apothéose de couleurs, les images des deux Princes des Apôtres. A droite de l'autel, c'est Pierre au front couronné de cheveux blancs, et dont l'or des clefs symbolique repose sur le rouge grenat d'un manteau aux revers orange ; à gauche, c'est Paul avec sa longue barbe qui retombe en reflets fauves sur des plis de velours vert. Soudain, la mosaïque lumineuse, que dessinaient sur la surface grise du ciment les rayons obliques descendus des vitraux, se ternit, s'efface ; l'étincelante féerie des verrières s'évanouit, et l'église est brusquement plongée dans le bref crépuscule particulier à notre Extrême-Orient, que les ténèbres vont presque aussitôt suivre.
    Les cloches sonnent à toute volée. Les pétards continuent leurs salves, et d'une propriété éloignée, habitée par une famille païenne, les coups répétés du tam-tam se suivent avec une intensité toujours égale et une énervante monotonie.

    L'ANNÉE PASSE... ELLE EST PASSÉE

    SA DERNIÈRE NUIT.

    Dans la maison, sur la table qu'éclaire la lampe, s'amoncellent les cadeaux apportés par les chrétiens à l'occasion du Sin-nhen. Tout autour, les enfants font cercle, ravis en extase à la vue de ces montagnes de fruits, de ces collines de gâteaux. Je suis sûr que toutes ces richesses gastronomiques sont à leurs yeux un paysage aussi féerique que ceux de l'Ile Fortunée, si doctement décrits par Mgr Fénelon en l'une de ses fables ad usum Delphini, description qui fit travailler mon imagination d'enfant et l'occupa bien plus gravement, je l'avoue, que la Géographie physique de la France de Foncin. Ils vous diront sans broncher le nom de chaque gâteau, aussi bien de ceux qui sont faits de pâte de riz et si joliment colorés en vert, en rouge ou en bleu, que des autres confectionnés avec des oeufs, de l'huile de coco et de la farine de froment, et dont la forme comme le goût rappellent nos pâtisseries de France. Par contre, les fruits offrent peu de variétés : la saison d'ailleurs n'en est pas encore venue. Il y a des tchikous habillés de gris comme d'humbles pommes de terre en robe de chambre ; des ramboutans à la peau rouge ou jaune ornée de longs poils; des cœurs de boeuf ainsi nommés à cause de leur forme ; des djambous qui ressemblent à des pommes sans en avoir la saveur; et enfin des bananes de toutes espèces, de toutes livrées, depuis le pisang mas délicieusement parfumé dans sa gaine d'or, jusqu'au pisang hidjau toujours habillé de vert, même lorsqu'il est complètement mûr.
    Du fond de la vallée, monte un lointain murmure de grelots scandé par le trot d'un cheval : « C'est la voiture de Koupou-Sami », me dit Yok-Sit. Avec toute la bande à sa suite comme une volée de moineaux, Yok-Sit traverse la terrasse et dévale jusqu'à la route. La chanson des grelots se précise, grandit ; on entend maintenant le clic-clac des fers sur les pierres.
    A l'entrée de l'avenue de caoutchoutiers, l'attelage stoppe. Les gamins se précipitent pour recevoir le mince bagage du P. Laumondais, directeur au Collège Général de Pinang depuis plus de 40 ans. Sa longue expérience des gens et des choses ont fait de lui l'homme de bon conseil que tous aiment à consulter. Jamais le missionnaire de Machang-Buboh n'a fait appel à lui, sans qu'il ne réponde aussitôt, avec tout son dévouement, et nombreux parmi les chrétiens sont ceux qui lui doivent une aide efficace. Entouré de cette universelle sympathie, le « Lau tong ka shin fu » s'est acquis droit de cité parmi nous, et voilà pourquoi une fête n'est pas complète s'il n'est là pour présider.
    Nous soupons, nous parlons du passé, de l'apostolat de mes prédécesseurs qui fondèrent la chrétienté de Buket Tambun, le foyer d'où sortirent successivement comme autant de filiales les églises de Buket Mertajam, Matang Tinggi, et enfin Machang-Buboh. Je le mets au courant des petits événements de ma paroisse.
    Le couvre-feu sonne. A mon appel, les enfants qui font la causette apportent leurs nattes et leurs couvertures qu'il déroulent sur le plancher, closent à grand fracas les fenêtres, et tandis qu'au pied d'un grand crucifix, ils chantent la prière du soir, nous récitons notre chapelet. Les gamins se signent, les Thien Tchou pao iou Shin-fou se croisent hâtifs. C'est le « Dieu vous protège » du soir, la « Bonne nuit, Père ». Quelques chuchotements, puis le silence règne ; chacun repose sur sa natte.

    ***

    « Il y a loin de la coupe aux lèvres » assure le proverbe. Allez donc dormir avec le crépitement des pétards qui vient de partout, qui saute de jardin en jardin, qui dégringole en cascade les pentes de la montagne pour courir au creux de la vallée ; allez dormir avec les dzim-dzim du gong, notes monotones que malgré moi je groupe par six et compte machinalement comme les croches d'une mesure en 6/8, avec la régularité impitoyable d'un métronome remonté à fond. Agacé, je me lève. A ce moment, des Chinois passent sur la route s'éclairant de torches de dammar (feuilles enduites de résine). Tel un feu de bengalie, la lueur rouge danse sous la masse sombre des grands signas, grimpe sur les troncs des cocotiers, détaille la fine dentelle des haies de bambous. Nos promeneurs nocturnes sont gais. Les échos répètent leurs vocalisations au timbre aigu, réminiscences du théâtre en plein vent. Voilà des gaillards qui mènent joyeusement les funérailles de l'année et ne s'inquiètent guère de ce que leur apporte la nouvelle. Leurs sandales de bois claquent sur les planches du petit pont au coin de ma résidence, et ils entrent dans une maison amie. Je regagne ma natte, et cette fois, enfin, je m'endors.

    ***

    Minuit sonne... fracas général. Cela vient de partout à la fois. A côté de l'église, chez Miao Ah Vou, les pétards éclatent par séries interminables. L'éclatement brutal des bombes en bambou coupe irrégulièrement ce crépitement endiablé. Il est riche, mon voisin, et sa poudre bien sèche. On s'en aperçoit. La maison de Kok Thong Lim, celle de Kou Fouk, celle de Theou Khong et les trois boutiques qui bordent le chemin, apportent, elles aussi, leur contribution à ce branle-bas général, tandis que Lou Ah Yet, à un demi mille plus loin, déchaîne à lui seul un roulement de mitraille. Pendant vingt minutes, je vis noyé dans un charivari formidable.
    Sur leurs nattes, les orphelins éveillés se communiquent leurs impressions. Elles sont excellentes, cela va de soi. Bon sang ne peut mentir, n'est-il pas vrai ? De là ce charme indéfinissable qu'a pour eux la poudre qui parle. « Hé, Père, dormez-vous? Demandai-je à mon hôte. Pas moyen, me répond-il. — Allons, tant mieux, bonne année alors ! — Bonne année ! » C'est l'année chinoise qui commence ; la nôtre, l'année d'Europe est déjà âgée de quelques semaines. Peu s'en est fallu, cependant, que la révolution chinoise ne simplifie les choses. Le nouveau gouvernement de Pékin ne s'avisa-t-il pas un jour d'adopter et d'imposer à ses fidèles le calendrier grégorien! Résultat pratique : nos farouches révolutionnaires de Malaisie s'entêtèrent à suivre comme ci-devant l'ancien calendrier, celui de la dynastie mandchoue. Avec enthousiasme ils firent tomber la tresse incommode, avec plus d'enthousiasme encore se tiennent-ils raccrochés au vieux calendrier et à son cycle de fêtes et de rites ancestraux. Seuls, quelques rares Célestes ont poussé la logique jusqu'au bout, faisant du 1er janvier le point de départ de l'année nouvelle. C'était une position embarrassante pour les éditeurs de calendriers qui ne savaient quel cycle adopter, le solaire ou la lunaire. Finale- ment il s'est produit ceci : que les calendriers chinois paraissent aujourd'hui avec les deux computs : le grégorien et le mandchou. Comme cela chacun s'arrange à sa façon et tout le monde est content.

    LE 1er JOUR DE L'AN.

    J'ai célébré la première messe, celle qui rassemble autour de la sainte Table mes plus proches voisins. C'est à l'aube que j'entrai dans l'église, alors que les burong-murai (l'oiseau appelé dominicain) à la robe blanche endeuillée d'un manteau noir commençaient à la cime des grands sénats leurs trilles tapageurs. La journée s'annonce superbe. Pas un nuage dans le ciel. A l'orient, le soleil monte rapidement au-dessus de la masse altière des trois Gmong-Bintang, montagnes du royaume de Kedah ; il jette de douces clartés d'or sur la tête des aréquiers qui moutonnent au penchant des collines. Les gamins hissent au sommet des mâts les banderoles que l'usage a défraîchies. Là-haut, à la balustrade des tours, claquent les couleurs de France et celles d'Angleterre ; la France, grande pourvoyeuse de missionnaires ; l'Angle- terre, nation protectrice et civilisatrice de la presqu'île de Malacca.
    Sept heures : les cloches envoient leur premier appel pour la messe solennelle, Par-dessus la vallée, les vibrations passent ; elles se voilent, s'affaiblissent et puis meurent en un murmure lointain : « Hâtez-vous, disent-elles à ceux qui déjà cheminent par les replis profonds des collines abruptes, à ceux qui franchissent les plaines où, lourdes de sommeil et de rosée, les grandes herbes s'inclinent recueillies. Hâtez- vous, pressez le pas ! L'heure s'avance. Hâtez-vous, bonnes gens de Buket-Seraia, bonnes gens de Tarek, de Thai-Sand, de Djournjong, d'Ayer-Poutek et autres lieux, allons, vite en route, « Eamus ad Beth-leem ! » Par petites caravanes, les chrétiens dociles à l'exhortation des cloches se dirigent vers l'église. Au milieu de l'avenue de caoutchoutiers qui conduit à l'église, les groupes se scindent, les hommes continuant jusqu'à la maison de doctrine, pendant que les femmes se dirigent vers l'école des filles.

    ***

    Quelle féerie pour l'oeil c'était jadis de voir arriver mes chrétiens dans leurs habits de gala : costume des hommes où le noir et blanc voisinaient avec le bleu et le jaune pâle, costume des enfants aux couleurs plus vives, plus variées, plus gaies. Le petit air drôle qu'ils avaient ces bambins chinois, dont le crâne, bien lisse sur le devant, s'ornait à l'arrière d'une tresse noire comme du jais, et terminé par le rouge du thao-trang-be (laine rouge qui s'entrelace à la tresse de cheveux et la termine). Combien délicieusement gauches me les faisaient paraître leurs vestes si amples et leurs culottes plus amples encore, En toute sincérité, je les aimais ces petits magots habillés de violet épiscopal, d'azur céleste, de jaune impérial. Déjà cependant, les souliers européens avaient remplacé la chaussure chinoise à épaisse semelle de feutre blanc, trop salissante. Si toutefois on m'eût dit qu'à bref délai, les habits sobres ou étriqués d'Occident remplaceraient la bigarrure poétique et l'ampleur des costumes orientaux si bien adaptés à notre soleil de Malacca, je me serais refusé à le croire. Aujourd'hui c'est chose faite. Sitôt qu'il peut tenir seul sur ses jambes, tout marmot chinois est affublé d'un complet européen de coutil blanc ou kaki. En bien considérant ce petit être, vous êtes cependant obligé de convenir qui si par le costume il n'a plus rien d'un Chinois, sa physionomie ne la classe pas du tout parmi les descendants de Japhet.
    Je n'ai jamais pu me faire à cet « Européanisme » poussé à outrance, qui tue le pittoresque, et enlève à une race son esthétique personnelle pour lui en imposer une autre complètement étrangère.
    Les petites filles, elles non plus, n'ont pas échappé à cet engouement pour les modes occidentales ; toutefois il faut convenir que les robes blanches bordées de dentelles et les chapeaux de paille ornés de fleurs et de rubans ne nuisent pas trop aux charmes de leur enfance. Malgré tout, c'est au costume national malais, au sarong et à la kabaya, adoptés parla majorité des femmes chinoises, que vont mes préférences. Le sarong ou pagne malais est en étoffe chargée d'arabesques. Il est maintenu à la taille par une ceinture, et tombe jusqu'à la cheville en dessinant sur le devant un large pli. La kabaya, généralement en indienne, parfois en soie, est une sorte d'habit large avec des manches qui vont en se rétrécissant, et dont les pans retombent sur le sarong qu'ils cachent presque complètement. La kabaya se ferme sur le de avant au moyen de trois broches appelées kroçangs.
    Alors que le sarong se confine dans une tonalité discrète, la kabaya étale sur un fond de couleur vive un riche semis de fleurs qu'animent oiseaux et papillons aux formes fantaisistes. Ça et là, jetant sur ces teintes gaies une note plus sobre, passent de rares femmes cantonaises restées fidèles à leur costume national, pantalons larges et longues vestes d'un noir uniforme.
    Sans cesse, la foule s'accroît de nouveaux contingents, les gamins serrant de leur menotte la main du papa, les fillettes cramponnées à la kabaya maternelle. Les tout petits chevauchent sur la hanche de la grande soeur ou se tiennent paisiblement dans un morceau d'étoffe qui les maintient sur le dos de leur maman. Tout ce monde se salue, se congratule à l'occasion de l'an nouveau.
    Près, du portail de l'église, les enfants de l'école stationnent, et ce n'est pas sans sourire que je détaille ce groupe de jeunes élégants figés par la crainte de détériorer leurs beaux habits neufs. Où sont-ils ces petits diables turbulents que chaque dimanche il me faut rappeler à l'ordre ? Avec quelle gravité de sénateurs ils font disparaître gâteaux de riz, cornets de sucre noir, galettes fourrées de lard, petits pruneaux saupoudrés de sucre et de sel, poires de Chine confites dans du vinaigre, nougats aux grains de millet et à la noix d'arachide. A voir la quantité de friandises qu'ils absorbent, on reste stupéfait ! En vérité, les petits Chinois sont de grands gourmands.

    ***

    Les cloches viennent couper court au goûter ; elles invitent au chant des prières qui précède la messe. En un clin d'oeil l'église se remplit ; les femmes se rangent du côté de l'évangile et les hommes du côté de l'épître. Dans les premiers bancs, les fillettes se tiennent groupées autour de la maîtresse d'école, et les garçons tremblent devant les terribles lunettes du vieux catéchiste Liou Tchok. Quand les cloches se sont tues, lorsque dans la nef les bruits de pas se sont éteints et que chacun est bien recueilli à sa place, la voix légèrement voilée de Liou Tchok commence le signe de croix. Puis on n'entend plus que la psalmodie douce et bien rythmée de Ave qui s'échappe par les fenêtres grandes ouvertes. Des retardataires arrivent encore et je les salue au passage, de la terrasse, où tout en allant et venant, je mets la dernière touche à mon sermon. Soudain un bruit de pas derrière moi m'enlève à mon sujet : « Tiens, Ah Tchong ». C'est un de mes meilleurs catéchumènes, très fidèle aux cours de catéchisme chaque dimanche et que j'ai espoir d'admettre bientôt au baptême. « Eh bien, Ah Tchong, tu viens toi aussi fêter la nouvelle année ? — Oui, Père, et voici là-bas, trois de mes amis qui voudraient bien entrer avec moi dans l'église... si toutefois vous le permettez, Père ? — Si je le permets ? Comment donc ! » Avec Ah Tchong je m'avance vers les amis en question, trois braves païens qui nous attendent et m'accablent de salutations du plus loin qu'ils nous voient venir : « Et alors, vous voulez voir les cérémonies des chrétiens ? Allons, venez avec moi, c'est on ne peut plus facile... Tenez, asseyez-vous là et ne parlez pas trop haut ». Si j'en juge par l'étonnement qu'ils manifestent à leur entrée dans l'église, ils auront beaucoup de choses à se dire. Tout est nouveau pour eux ; cette profusion de verdure et de fleurs autour de l'autel, de tentures rouges au fond du choeur, cette double rangée d'oriflammes qui tapissent la nef, cette église remplie de chrétiens qui chantent leurs prières ; tout est pour eux la révélation d'un monde inconnu. Le sens des cérémonies qui se dérouleront sous leurs yeux leur restera forcément impénétrable ; mais cette pompe religieuse si pleine de gravité frappera leur attention et, qu'ils le veuillent ou non, d'eux-mêmes ils établiront une comparaison entre le culte chrétien et celui de leurs idoles. Ce fut par curiosité, pour voir, que Zachée grimpa sur le sycomore au bord du chemin. Puissent-ils, ces trois visiteurs, voir comme lui, et comme lui répondre au premier appel du Maître.

    ***

    Une dernière fois, les cloches sonnent à toute volée, étouffant le chant des litanies qui fait suite à celui du rosaire. Puis quand elles font silence, le P. Laumondais, précédé des enfants de choeur, s'avance vers l'autel. La messe commence.
    En Malaisie où la végétation ne se repose jamais, où la brise rencontre toujours une feuille pour babiller, des pétales de fleurs pour jouer, et des fruits à caresser, les grandes fêtes chrétiennes forment les seuls jalons qui permettent de distinguer entre elles les diverses époques de l'année. Elles sont aussi pour nos chrétiens autant d'occasions d'affermir, par la réception des sacrements, leur foi encore novice et si fort à l'épreuve dans un milieu païen. C'est avec confiance que leurs regards s'attachent sur l'image du Sacré Coeur, avec attention qu'ils suivent le prêtre à l'autel, à mesure que se déroulent les phases du Saint Sacrifice. Ces fêtes sont pour nos fidèles des fêtes chrétiennes dans la pleine acception du mot.
    Aujourd'hui, comme chaque dimanche, mais plus solennelle, la bénédiction du Saint-Sacrement clôt la célébration religieuse du nouvel an.

    ***

    Prêtres et enfants de choeur n'ont pas plus tôt regagné la sacristie, que de nouveau les cloches sonnent, et que les pétards éclatent. Par rangs pressés la foule s'écoule, s'acheminant vers le presbytère que nous gagnons, le P. Laumondais et moi, pour recevoir les traditionnels souhaits de nouvel an. Tout d'abord les hommes. Les femmes ne viendront qu'après ; ainsi l'exigent les moeurs chinoises. Il semble que chacun se fasse un point d'honneur d'arriver au plus vite. Même le vieux Li Sam Pak, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, joue des coudes vaillamment. Pour lui venir en aide, je lui tends la main que ses yeux presque éteints ne voient pas : en vain je l'appelle, il est aux trois quarts sourd. Enfin le pauvre vieux arrive à bon port ; il se prosterne, murmure d'une voix cassée des souhaits qui se perdent dans le tumulte, et me baise la main. Les deux lutins de Loui Vou Liong prennent immédiatement la place laissée par Li Sam Pak. En hâte ils prononcent le souhait rituel : « Bonne année, Père, que Dieu vous protège », saisissent ma main et ensemble s'inclinent.
    Les hommes ont terminé leurs salutations. A leur tour, les femmes s'avancent. La langue chinoise cède le pas à la langue malaise et l'atmosphère se charge des lourds effluves de l'huile de coco. L'huile de coco ne sert pas en effet qu'aux diverses combinaisons de la cuisine et de la pâtisserie indigènes. Si l'Indien est fier de sa peau d'un noir d'ébène bien luisant, si la femme malaise, chinoise ou indienne, réussit à assouplir ses cheveux et en faire un élégant chignon, c'est à l'emploi de l'huile de coco qu'elles en sont redevables. Alors, à quelle somme se peut chiffrer dans le budget d'En Fuk le chapitre huile de coco ? Je me pose la question, en considérant le groupe de ses fillettes qui approchent, les plus grandes en kabaya comme leur mère, les plus jeunes en robes européennes. C'est une belle famille que celle de En Fuk, et, Dieu merci, dans la chrétienté de Machang-Buboh, les familles nombreuses ne sont pas rares.
    Avec calme, les mamans entourées de leurs plus jeunes enfants défilent. De temps à autre, quelque incident imprévu excite la gaieté de tous, quand par exemple, ce gros bébé, profitant de l'instant où sa mère me salue, s'accroche des deux mains à ma barbe. Le geste s'accompagne du plus aimable sourire, il est vrai, mais me fait passer un moment quelque peu désagréable.
    La cérémonie a pris fin. Sur la terrasse embrasée par le soleil, les derniers groupes sortent lentement ; chacun regagne son logis où il achèvera les fêtes du nouvel an.
    Encore quelques heures et la voiture de Koupo Sami m'enlèvera le P. Laumondais, puis une à une les oriflammes seront détachées des mâts, et du sommet des tours de l'église les couleurs de France et d'Angleterre descendront. Ma résidence reprendra son aspect tranquille. Qu'ils passent avec rapidité les jours de fête !

    ***

    Ce n'est pas sans émotion que, de la manutention improvisée au centre de l'Orléanais où je remplis les fonctions d'interprète, j'ai évoqué ces souvenirs; ils sont récents et pourtant combien tout ce qui m'entoure les place dans un indéfini lointain. Qu'il me soit donné de revoir mon église là-bas, si loin, mon Evêque, mes confrères, mes chrétiens et ces paysages aimés de Malaisie ; je l'attends avec confiance de la divine Providence. Mais si long que puisse être encore l'exil, il n'affaiblira en rien la vivacité de mes souvenirs, et ne brisera pas davantage les liens qui m'attachent à tous ceux que j'ai quittés.
    Avec joie je reprendrai le sillon là où il me fallut l'abandonner. « Quand le Père reviendra, disait Liou Tchok, mon vieux catéchiste, ce sera comme un beau lever de lune dans un ciel calme ».

    1918/342-355
    342-355
    Malaisie
    1918
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