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Souvenirs de la persécution de 1868-1870,

JAPON Souvenirs de la persécution de 1868-1870, Par le P. Villion, Missionnaire apostolique. Amené par les circonstances dans la province de Chôshû, il y avait une chose qui me tenait fort au coeur : c'était le souvenir de la persécution de 1868-1870. Le nom de Chôshû avait cruellement résonné à nos oreilles, lors des lugubres préliminaires de la déportation des chrétiens.
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    JAPON
    Souvenirs de la persécution de 1868-1870,

    Par le P. Villion,
    Missionnaire apostolique.

    Amené par les circonstances dans la province de Chôshû, il y avait une chose qui me tenait fort au coeur : c'était le souvenir de la persécution de 1868-1870. Le nom de Chôshû avait cruellement résonné à nos oreilles, lors des lugubres préliminaires de la déportation des chrétiens.
    C'est en Chôshû, dans la ville de Hagi, que la première bande des captifs, 80 pères de famille, avait été déportée. Je me rappelais nos tentatives, pour nous mettre en relation avec les pauvres exilés. Hélas! Tout avait été inutile, tant la garde des samurai de Chôshû était sévère. Par Osaka cependant nous étions parvenus à avoir des détails précis sur le drame lugubre, dont Hagi avait été le théâtre, pour essayer de faire apostasier les 250 chrétiens d'Urakami qui y avaient été déportés.

    Un de ces glorieux confesseurs, Takagi Tatsujirô, de Hira, était parvenu à s'échapper, voyageant la nuit par monts et par vaux, et avait réussi à gagner le rivage de la Mer Intérieure au pays de Bingo, puis, ayant pu à grande peine obtenir passage sur une barque, il avait abordé à Osaka. Là, il s'était mis au service de la mission et, caché dans les dépendances, avait servi les missionnaires pendant quatre ou cinq ans, jusqu'au jour de la délivrance. Il fallait l'entendre raconter tout ce que les malheureux prisonniers avaient eu à souffrir, de la faim surtout. Deux fois par jour seulement, on leur distribuait leur ration de riz cuit, à peine ce que leurs mains étendues pouvaient en contenir. « Aussi, au bout d'une semaine de ce maigre régime, nous disait-il, nos jambes ne pouvaient plus nous soutenir, et quatre d'entre nous ne tardèrent pas à succomber ».
    Mon plus cher désir était donc maintenant d'aller visiter cette terre de Hagi, où le mérite des souffrances de nos héroïques chrétiens m'assurait d'avance une fructueuse moisson.
    Aux premiers jours d'automne de 1889, je me décidai à partir avec mon fidèle catéchiste Paul Kanamori. Nous allions à la découverte, sachant seulement que les pauvres exilés avaient été incarcérés au yashiki d'lwakuni, dans l'enceinte même du château. C'était là les seules données que je possédasse : je comptais sur la Providence pour me guider ensuite. Six heures de bonne course en pousse-pousse nous amenèrent dans cette ancienne capitale de Chôshû, où avait fermenté l'opposition politique durant la longue période de domination des Tokugava.
    Le lendemain de notre arrivée, à une heure matinale encore, nous traversions la ville de Hagi bien déchue de son importance au temps de la féodalité. Hagi était devenue une ville monotone et sans grand intérêt au point de vue politique, sinon par ses souvenirs. L'enceinte immense des fossés du château était un vrai désert, transformé peu à peu en verger, grâce aux plantations de ces orangers citrons, qui sont la spécialité du pays.
    Nous atteignîmes l'emplacement, désert aussi, du yashiki d'lwakuni. Une des rares habitations avoisinantes avait encore une famille installée dans ses murs.
    L'arrivée d'un Européen, espèce rare à Hagi, fut aussitôt remarquée; un samurai à l'aspect affable vint au devant de nous. Après quelques mots de salutation et les compliments d'usage, je lui expliquai le but de ma visite.
    Pendant que je lui parlais, son visage s'épanouit, et il me dit fort aimablement :
    « Si vous cherchez des renseignements sur les pauvres prisonniers chrétiens de Nagasaki, en 1870, vous ne pouvez pas mieux tomber, car ma femme et moi nous sommes de ceux qui ont eu le plus de rapports avec eux. Les dépendances du yashiki d'lwakuni s'étendaient jusqu'ici et venaient aboutir à cette rue qui longe notre habitation. Comme vous le voyez, nous étions juste en face; quand les gardiens ne les surveillaient pas de trop près, ils passaient la tête ou les mains par les soupiraux de leur prison pour prier ma femme de leur acheter des sandales de paille avec les quelques sen qu'ils gagnaient en tressant des aiguilles, du papier ou autres objets de nécessité. Nous ne pouvions pas refuser ces petits services à ces pauvres gens, que nous savions bien n'être pas des criminels, mais plutôt les tristes victimes de la tyrannie de l'ancien régime. Quand, au bout de la troisième année, on leur donna un peu plus de liberté et qu'ils purent sortir le jour pour travailler, ils venaient nous témoigner leur reconnaissance en nous aidant de bon coeur à tous les ouvrages de la maison ou du jardin. Et quand l'édit impérial leur eut rendu la liberté, ils prirent congé de nous en pleurant, braves gens qu'ils étaient ! Les dépendances qui formaient la clôture du yashiki ont été démolies tout dernièrement, mais cette dernière assise de pierres formait les fondations des bâtiments peu confortables, où ils étaient gardés à vue. Nous les entendions matin et soir réciter ensemble leurs prières, malgré les menaces et parfois les coups dont on les accablait. C'était de vrais croyants. Il y avait, dans la cour intérieure du yashiki, de larges pierres massives; c'est sur ces pierres qu'on les exposait, la nuit, aux gelées terribles de février, pour les tourmenter et les faire renoncer à leur religion; mais ils tenaient bon toujours ».
    Et ce digne Yamamoto continuait ainsi à nous raconter les détails émouvants de leur courage et de leur foi. Telle fut ma première rencontre à Hagi.
    Plus tard Yamamoto devint un des amis les plus dévoués de la mission, lorsque en 1895 je vins m'y installer. C'est lui-même qui négocia, très honnêtement et aux meilleures conditions, l'achat de la maison, tant il est vrai que le bon Dieu guide ses missionnaires et leur fait rencontrer les secours nécessaires aux moindres circonstances de leur vie quotidienne.
    Ce n'était pas à Hagi seulement, mais dans une autre ville plus éloignée, Tsuwano, que nos chers déportés avaient eu le plus à souffrir.
    Tsuwano, situé sur les confins de la province, est distant de Yamaguchi de 15 lieues au moins, au fond d'une vallée limitrophe de la province d'Iwami. Je me mis en route, au mois de juin 1890, avec le catéchiste, et, pendant une longue journée en pousse-pousse, nous traversâmes la vallée où coule la rivière Abu, laissant à droite et à gauche de nombreux villages, où le bon Dieu me réservait pour plus tard de douces consolations. Enfin, à la tombée du jour, nous arrivions à cette petite ville, cachée au fond de sa très pittoresque vallée.
    En raison de l'heure avancée, il s'agissait de trouver tout de suite un gîte dans un hôtel tranquille. J'eus la chance de tomber sur une famille, dont le frère cadet était depuis 10 ans en Amérique et membre de l'église presbytérienne ; il était même pasteur, faisant l'office de chapelain parmi les nombreux Japonais établis à San Francisco. J'admirai une fois de plus les voies de la Providence, qui me faisait ainsi rencontrer des assistances si peu prévues, et qui, bien mieux, allait me préparer dans cette famille, dans l'hôtelier lui-même, un de nos meilleurs fidèles.
    Nakashima, c'était son nom, nous reçut avec toutes sortes de prévenances, et ma qualité de missionnaire catholique l'amena aussitôt à se mettre à ma disposition, pour m'aider à retrouver les traces de nos chers chrétiens de Nagasaki, leur prison et la tombe de ceux qui y avaient laissé leur vie.
    Il n'y avait personne, dans cette petite ville, qui n'eût conservé le souvenir de ces braves gens. Aussi la nouvelle de mon arrivée, que Nakashima n'avait pas tardé à répandre, fit-elle dès le lendemain le sujet de toutes les conversations.
    « C'est le bôzu des Kirishitan. Que vient-il faire ? »
    Je vis bien que ma seule présence réveillait les anciens soupçons ; tous les yeux étaient braqués sur moi ; aussi, après m'être concerté avec le catéchiste, nous décidâmes de nous en tenir prudemment aux plus simples démarches : promenades çà et là dans la ville, sans avoir trop l'air de vérifier et de prendre des informations sur l'emplacement du temple qui fut la prison de nos chers exilés.
    Mais, d'autre part, notre hôte fut assez habile pour retrouver un des anciens gardes de la geôle, qui avait surveillé deux années entières nos prisonniers et avait accompagné les convois de plusieurs enterrements de chrétiens. Il nous conduisit sur une petite colline écartée, au lieu de la sépulture de deux ou trois d'entre eux. Honnête paysan d'ailleurs, il nous parla longuement de ses rapports avec les prisonniers chrétiens.
    « Gens bien tranquilles, disait-il, ils nous obéissaient à la moindre parole et faisaient ponctuellement tous les travaux qu'on leur donnait à faire ».
    Il évitait toutefois de rappeler les traitements qu'on leur faisait subir. On voyait bien que sur ce point on ne pourrait réussir à le faire parler.
    Ce premier voyage ne nous donna que des détails incomplets et insuffisants. Il fallait me servir d'autres auxiliaires ; heureusement j'en avais sous la main.
    C'était une chrétienne de ce groupe de prisonniers, alors qu'elle était jeune fille, Joanna Iwanaga. Elle était maintenant femme catéchiste à la mission de Hiroshima, dans la province adjacente à celle de Tsuwano. Mieux que tout autre, elle pouvait me fournir les renseignements les plus précis. Elle avait été emmenée en exil toute jeune encore, avec son père, qui mourut dans la prison même de Kôrinji à Tsuwano. Sans doute elle serait tout heureuse de revenir, plus de vingt ans après, prier sur la tombe de son père. En rentrant à Yamaguchi, mon plan était fait.
    En été je le mis à exécution. Avec le bienveillant agrément de mon confrère de Hiroshima, sa pieuse catéchiste Joanna Iwanaga devait venir à Tsuwano par la route d'Izumo et Iwami, tandis que je m'y rendrais moi-même directement par les routes départementales.
    Une fois arrivés, nous combinâmes notre plan de recherches. Ce voyage était pour la jeune Joanna un pèlerinage d'action de grâces en même temps que l'accomplissement d'un devoir filial, en allant prier sur la tombe de son père.
    Dès le premier jour elle me conduisit hors de la ville, dans une gorge des collines avoisinantes ; un sentier escarpé conduisait à un petit plateau à mi-côte, où, au milieu d'un champ, s'élevaient quelques pierres tombales, stèles à dômes oblongs, sépultures des moines bouddhistes. C'est tout ce qui restait de la pagode de Kôrinji, qui avait servi de prison aux confesseurs en 1869.
    D'abord Joanna eut peine à reconnaître l'emplacement ainsi changé, puis tout à coup elle poussa un cri en désignant le coin d'un champ.
    « Ici, ici, dit-elle, voici l'endroit où se trouvait le magasin du temple, six nattes à peine, où nous étions entassés trente-cinq. C'est ici que mon père est mort ».
    Et elle se prosterna sur l'herbe, le visage inondé de larmes. Le catéchiste et moi nous ne pûmes retenir les nôtres ; nous revivions avec la pauvre fille ces terribles jours d'un passé écoulé depuis vingt-cinq ans. Un long silence nous retint sur ce sol sanctifié.
    A quelques pas plus loin, à l'extrémité de ces rizières, une petite nappe d'eau marquait encore la place de l'étang où avait été plongé dans la glace le « saint », comme nous l'appelions, Dominico Fukahori Senyemon, pendant les nuits d'un froid intense de février 1870. Nous priâmes quelques instants à genoux et, depuis ce jour, chacune de mes tournées à Tsuwano était accompagné d'un pèlerinage à ces lieux sacrés ; j'aimais à venir y réciter mon bréviaire.
    De Kôrinji, Joanna nous conduisit à la vallée du Kabusaka, où la plupart des confesseurs morts en prison avaient été enterrés.
    Puis, le soir, comme j'en avais formé le projet, je me préparai à rappeler à tous le souvenir de ces héros de la foi chrétienne. Des affiches avaient annoncé une conférence publique avec ce titre en gros caractères : « Les chrétiens de Kôrinji ».
    À l'heure indiquée, la salle du théâtre, que nous avions louée, était bondée de la meilleure société du Tsuwano. J'avoue que le sujet ainsi annoncé ne me laissait pas sans quelque émotion et inquiétude. Mais j'avais prié durant l'après-midi à cette intention; et quand, après un exposé de la religion donné par le catéchiste, vint mon tour de parler, je me présentai hardiment sur la scène.
    Après avoir remercié la nombreuse assistance, je parlai des progrès merveilleux dont j'avais été le témoin pendant mes vingt-huit ans de mission au Japon, progrès accomplis depuis la Restauration de 1868 et l'établissement de relations amicales entre ce pays et les contrées d'Europe, c'est-à-dire sous l'influence de la civilisation chrétienne. Je rappelai ensuite les préjugés et les persécutions d'autrefois, et j'en arrivai aux souvenirs que les hommes d'âge mûr pouvaient facilement évoquer au sujet des chrétiens qu'ils avaient vus souffrir pour leur foi dans la pagode de Kôrinji.
    Peu à peu, insistant sur les détails émouvants et les circonstances que tous connaissaient, j'en appelai au témoignage de la pauvre Joanna, qui pleurait à chaudes larmes dans la coulisse, et je ne craignis pas d'interpeller directement l'officier Kanamori Ishi, le juge qui avait alors procédé aux interrogatoires des chrétiens. A ce nom il se fit un mouvement dans le coin où il était lui-même présent.
    Après une péroraison où je me sentais transporté d'émotion et d'enthousiasme à ces souvenirs émouvants, je me retirai au milieu des applaudissements, et quand, à la sortie, des groupes attardés s'entr'ouvraient pour nous saluer avec respect, je sentis que mon cri du coeur avait été compris. Aussi quelle prière d'actions de grâces termina cette journée!
    Quelque temps après, je reçus des lettres suppliantes de plusieurs des chrétiens d'Urakami, restes des groupes d'exilés qui avaient été captifs à Hagi et à Tsuwano. Ils me demandaient avec instances de veiller sur les tombes de leurs parents qui y étaient morts durant la persécution. Ce désir était trop naturel et répondait à celui qui avait motivé mes premières démarches dans ces deux villes. Je leur promis donc de faire tout mon possible pour honorer le souvenir de ces chers confesseurs de la foi.
    Il fallait d'abord m'assurer un solide point d'appui, si je voulais obtenir toutes les facilités nécessaires au succès de l'entreprise. Heureusement, à cette époque, le P. Evrard était encore interprète à la Légation de France et en rapports quotidiens avec les gros bonnets du gouvernement. Je lui écrivis pour qu'il m'obtînt du ministre des Affaires Étrangères, le comte Inoue-Kaoru, une lettre pour le gouverneur à Yamaguchi. Quelque temps après, je recevais une lettre officielle, ordonnant que remise fût faite au P. Villion des tombes des chrétiens de Nagasaki déportés à Hagi en la première année de Meiji. Signature et cachet du ministère ne pouvaient manquer d'avoir leur effet ici; en son pays natal. J'avais ainsi tout ce qu'il me fallait.
    Je mandai, de Nagasaki, un des anciens chrétiens qui avaient été déportés à Hagi, pour reconnaître les lieux, et, un beau dimanche, nous nous y rencontrâmes. Nous fîmes ensemble ce pèlerinage, foulant avec respect le sol qui recouvrait les cendres des confesseurs.
    Dans un champ inculte, sur la colline Tsurudai, à quelque distance de l'ancien yashiki, dont j'avais déjà retrouvé l'emplacement, se trouvaient encore quelques pierres qu'on leur avait permis d'ériger. Plus d'une vingtaine y avaient été inhumés. Mon compagnon, Francisco Kataoka, en avait lui-même accompagné plusieurs.
    Le terrain une fois connu, il me restait la tâche la plus ardue, celle de négocier la rentrée en possession de ces tombes chrétiennes.
    Muni d'une pétition des familles intéressées, dont j'étais en quelque sorte le mandataire, je me rendis chez le gouverneur.
    La lettre officielle du ministre Inoue m'ouvrait facilement les voies. Le gouverneur s'inclina, m'assurant de son désir que réparation fût faite au culte sacré des morts et au droit des familles. Il promit de donner des ordres au chef de la police de Hagi, afin qu'à mon prochain voyage il fût tout à ma disposition. « Tout lieu de sépulture étant de droit propriété de l'Etat, rien, ajouta-t-il, ne serait plus facile que d'en faire la concession à la Mission ».
    En fait, la chose ne fut pas aussi simple. Quelques jours après, je retournai à Hagi ; le chef de la police me reçut aimablement et m'accompagna à la colline de Tsurudai, où se trouvaient les tombes.
    Quelle ne fut pas notre surprise en apprenant que ces terrains incultes, compris autrefois dans l'enceinte d'une pagode détruite au moment de la Restauration, avaient cessé d'être « domaines de l'Etat » et avaient été vendus en bonne forme lors de l'abolition de la féodalité en 1872.
    Le propriétaire actuel, sorte d'Harpagon habile, vit là une bonne occasion d'exploiter un Européen et déclara sa résolution de ne céder son champ qu'à un prix fort élevé. En vain le chef de police fit valoir les meilleures raisons, l'autre ne voulut rien entendre. Il fallut revenir à Yamaguchi, sans rien conclure, et le gouverneur fit piteuse figure en apprenant ce qui s'était passé.
    En présence d'un acte de propriété dûment enregistré, il ne pouvait rien, dit-il, sinon en appeler au Conseil d'Etat, ce qui prendrait beaucoup de temps et coûterait bien des démarches ennuyeuses. De mon côté, fort de la protection du ministre, j'insistai. Les autorités de Hagi s'en mêlèrent ; mais toutes les tentatives pour fléchir mon Harpagon semblaient au contraire l'endurcir davantage.
    Enfin, le gouverneur en vint à me demander si je ne consentirais pas à l'exhumation des restes de nos chrétiens ; dans ce cas, il pouvait forcer le propriétaire à laisser procéder au transport.
    Voyant qu'il n'y avait pas d'autre issue, j'acceptai. Notice officielle de la police en fut donnée au propriétaire, qui s'en mordit les doigts de dépit.
    Mais nouvel embarras : comment reconnaître l'endroit de chaque sépulture, alors que cinq ou six seulement étaient marquées d'une pierre tumulaire, tandis qu'une quarantaine de chrétiens y avaient été ensevelis ?
    L'expérience des gens du métier nous vint en aide : deux terrassiers habitués au travail de fossoyeurs vinrent visiter le champ. Il fut convenu qu'ils se mettraient au travail le lendemain d'un jour de grosse pluie qui amollirait le terrain.
    Leur procédé est des plus primitifs : munis de bambous à la pointe durcie au feu, ils les font pénétrer à deux ou trois pieds de profondeur dans le sol jusqu'à ce qu'ils ne puissent aller plus avant ; c'est un signe qu'il n'y a rien là, et ils recommencent un peu plus loin. Si, après un premier effort, le piquet vient à s'enfoncer tout d'un coup dans le sol, c'est la preuve qu'il y a là une cavité formée par l'emplacement d'un cercueil, maintenant détruit par l'humidité.
    En effet, en creusant là aussitôt, on retrouvait des ossements. Or ce champ se trouvant à découvert et propre à l'écoulement des eaux, nous pûmes, après 27 ans, retrouver les ossements dans un état relatif de conservation. Pieusement recueillis, ils furent enveloppés dans une serviette de cotonnade blanche, puis déposés dans un coffre et rapportés à la mission.
    L'exhumation dura quatre ou cinq jours et vingt tombes furent ainsi découvertes.
    Ce nombre me parut suffisant pour remplir le mandat des chrétiens de Nagasaki, et j'allai, avant de partir, présenter au propriétaire mes remerciements accompagnés d'une petite compensation pécuniaire. Il me reçut plus que froidement, mais accepta le cadeau, bien entendu.
    Enfin mon devoir était rempli. Grâce aux bons offices du gouverneur, un terrain assez vaste me fut concédé dans l'enceinte même des premiers fossés du château, non loin du yashiki où nos chrétiens avaient souffert ; le gouverneur ajoutait : « Ce sera le cimetière de votre Mission ».
    L'inhumation eut lieu solennellement, avec toutes les prières de la sainte Église, et un mausolée de pierres brutes, surmonté d'une grande croix de fer, fut élevé, tandis qu'un énorme rocher de six pieds porte, gravée en gros caractères sur une de ses faces, l'inscription suivante:
    « Précieuse aux yeux du Seigneur la mort de ses Saints ». Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus.
    C'est là que, plus tard, au milieu de nos travaux à Hagi, j'irai souvent puiser le courage nécessaire pour en supporter patiemment les aridités. En attendant, j'obtins et apportai à la mission deux pierres des murs de la prison même des confesseurs. Elles furent placées avec honneur dans le jardin et l'on y grava ces mots : Nos tantam habentes nubem testium (Hebr., XII, I).

    Nos succès à Hagi me donnèrent l'idée de tenter une entreprise semblable à Tsuwano. La lettre du ministre me servit encore. Muni de ce talisman, j'abordai le préfet de la localité.

    A Tsuwano, ville bien autrement civilisée que Hagi, la chose ne souffrit aucune difficulté.
    La catéchiste Joanna nous avait déjà indiqué le lieu des sépultures dans la gorge de Kabusaka. Nous pûmes en obtenir la concession perpétuelle, et, comme à Hagi, un monument funéraire fut élevé en un joli bosquet de camélias. Ici l'épitaphe fut : Beati qui patiuntur propter justitiam.
    Mais une difficulté s'éleva au sujet du mot justitiam, dont le caractère japonais se lit Chugi et signifie « Fidélité ». Or ce mot ne s'emploie que pour désigner le dévouement à l'Empereur. Le scrupule patriotique soulevé par mon inscription me fut signifié par ordre de la Préfecture.
    Ouvrant alors le livre des Evangiles traduit en japonais, je leur montrai comment le texte même (Matth., v) était exprimé par ce même caractère, et que l'édition était revêtue de l'approbation officielle. Ils comprirent qu'ils s'étaient mépris sur le vrai sens du mot « justice » et le texte sacré resta dans son intégrité.
    Après avoir ainsi assuré l'honneur de nos Martyrs aux lieux mêmes témoins de leur vaillance, il nous restait le devoir de proclamer à notre tour cette foi pour laquelle ils avaient souffert. Tsuwano, Hagi, Miya-ichi, Tokuyama devinrent les étapes de nos prédications.
    1924/64-74
    64-74
    Japon
    1924
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