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Souvenirs de la France dans l'Inde Cuddaloure et le fort Saint-David

Souvenirs de la France dans l'Inde Cuddaloure et le fort Saint-David Par le P. Bailleau Missionnaire apostolique à Kumbakonam Chef-lieu du district de South-Arcot, Cuddaloure est une agglomération de villages plutôt qu'une ville proprement dite. Les philologues se disputent sur l'étymologie du nom de cette ville. Les uns le font venir de Kathel (mer) et de Our (village). D'après eux, ce nom signifierait le palais des vagues.
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    Souvenirs de la France dans l'Inde Cuddaloure et le fort Saint-David



    Par le P. Bailleau

    Missionnaire apostolique à Kumbakonam



    Chef-lieu du district de South-Arcot, Cuddaloure est une agglomération de villages plutôt qu'une ville proprement dite.

    Les philologues se disputent sur l'étymologie du nom de cette ville. Les uns le font venir de Kathel (mer) et de Our (village). D'après eux, ce nom signifierait le palais des vagues.

    Le nom est poétique, mais l'hypothèse est en contradiction avec l'histoire, car même dans les documents les plus anciens, le nom attribué à la ville a toujours été celui de Couddalour, nulle part on ne trouve celui de Caddalour. D'après d'autres linguistes, c'est le mot Koûdhel qu'il faudrait placer avant celui de oûr. Koûdhel marque l'union, et le nom de Koudhalour (la chambre de l'hyménée) aurait été donné à la ville parce qu'elle se trouve au confluent des deux fleuves le Pounyad et le Gadelam.

    Je laisse à messieurs les savants le soin de trancher le différend.

    Cuddaloure est une ville de 60.000 habitants; elle s'étend sur une étendue de treize milles carrés, on la peut comparer à un Paris minuscule, à un Paris habillé à l'orientale. Ainsi que la capitale de France, Cuddaloure a son quartier latin, c'est Manjakouppam, au centre duquel est construit le Collège S Joseph, la Sorbonne de l'endroit; Cuddaloure a son vieux Paris, c'est Cuddaloure Old Town avec ses rues étroites, ses vieilles maisons, ses bazars, ses souvenirs; son quartier de la Bastille : c'est le fort St-David dont il ne reste presque rien, pas même une colonne, pas même un génie de la liberté; son quartier des Champs Elysées, sans les palais, sans les hôtels:c'est Cuddaloure New Town, dont les larges avenues aboutissent à des bois de filaos comme à un Bois de Boulogne. De ces quartiers, deux seulement nous intéressent car ils tiennent une belle place, l'un dans notre histoire de France, l'autre dans les Annales de la mission de Pondichéry, le premier est le Fort St David, le second est le Collège St Joseph.



    1. Cuddalore, Cudalore, Goudelour.



    LE FORT SAINT DAVID



    Le Fort St David devint la propriété des Anglais en 1690; ces derniers se rendirent maîtres de la petite forteresse en faisant donner la cavalerie de St Georges et en payant à son propriétaire, Rama Raja, gouverneur de Gengee, la somme de 51.500 roupies. En réalité le dit Rama Raja ne toucha de cette somme que 40.000 roupies; le reste se perdit en route; c'est que la distance est assez grande de Gengee à Cuddaloure, les intermédiaires étaient nombreux, un cinquième de la somme totale n'était pas de trop pour stimuler leur zèle et faciliter la transaction.

    Dans l'acte de vente il était spécifié que serait accordé à la Compagnie Anglaise tout le terrain que pourraient survoler des boulets de canon tiré du fort dans la direction des quatre points cardinaux. On ne connaissait alors ni les Berthas, ni les pièces à longue portée, mais les Anglais firent venir de Madras leur meilleure pièce d'artillerie et leurs tireurs les plus habiles. L'ensemble des villages enfermés dans le secteur a parfois été désigné depuis lors sous le nom de « Kondhou gramam », le village des boulets. Ce furent les seuls coups de canon tirés pour la prise du fort St David par les Anglais. La conservation de ce même fort devait leur en coûter bien d'autres.

    En 1691, les nouveaux propriétaires se croient menacés par les Hollandais établis à Manjakouppam. Ils expulsent ces voisins qu'ils jugent encombrants et turbulents.

    En 1698, des maraudeurs musulmans viennent de Gengee visiter le fort et troubler la quiétude dans laquelle reposait la petite garnison. Les assaillants sont repoussés, mais si nous en croyons l'histoire, ils ne s'en retournent pas les mains vides: ils emmènent trois éléphants qu'ils ont réussi à dérober, tout ainsi qu'en certains pays on ferait main basse sur de vulgaires lapins.

    En 1710, c'est le tour des Rajpoutes. En 1713, c'est la garnison elle-même qui se révolte sous la direction de son propre commandant contre la Compagnie des Indes.

    En 1740, les Marathes viennent menacer le fort, ne peuvent s'en emparer, et se retirent après avoir pillé les villages environnants.

    En 1744, éclate entre Français et Anglais une guerre qui devait durer bien des années dans l'Inde. Madras tombe aux mains des premiers et Cuddaloure devient la capitale des Anglais dans l'Inde (1746).

    C'est alors que Dupleix forme le dessein de s'emparer de « Goudalour », ville dont la chute achèverait de ruiner complètement les Anglais à cette côte. Une première attaque faite du côté de la terre échoue le 8 décembre 1746; une autre dirigée du côté de la mer n'est pas plus heureuse, « les assaillants se retirèrent, fatigués comme des chiens de chasse et mouillés comme des canards ». Deux autres tentatives faites l'une en, 1747, l'autre en 1748, aboutissent également à des échecs.

    Dupleix ne devait pas avoir la satisfaction de prendre Cuddaloure. Il était rappelé en 1754, et quand, de nouveau, la guerre reprenait entre Anglais et Français, ce fut Lally-Tolendal qui, le soir du 1er juin 1758, obtint la reddition du Fort St David. Les fortifications en furent rasées, depuis lors elles n'ont jamais été relevées et, de nos jours il ne reste plus rien de ce qui fut pour les Anglais une des principales places fortes sur la côte du Coromandel.

    Faisons maintenant un peu d'histoire religieuse.

    Au moment de la guerre entre Anglais et Français, le commandant du Fort St David chasse les missionnaires catholiques et donne aux protestants l'église qui avait jusque-là servi d'église paroissiale.

    Depuis le temps de Clive des protestants de toutes sectes se sont trouvés représentés à Cuddaloure, et c'est pour lutter contre leur influence que fut sans doute créé le collège St Joseph.

    Le collège St Joseph (St Joseph's secondary school) est situé à Manjakouppam ; construit au centre d'un vaste bosquet rempli d'arbres, des manguiers au sombre feuillage, on dirait un nid enchâssé dans un arbre, un nid dans lequel se fait entendre sans cesse le murmure des oisillons du Bon Dieu. Comme d'un épais rideau l'entourent les branches vertes dont certaines semblent reposer sur le sol; ce rideau le dérobe aux regards du protestant, dont l'église est là tout près, et qui, pareil au vautour, guette sa proie ; il le tient isolé de la place du Maidan, grand tapis de verdure déroulé devant sa porte, écarte les odeurs qui s'exhalent des rues voisines, rues étroites, poussiéreuses ou boueuses.

    Ce jardin contenait jadis un théâtre; de 1806 à 1811 s'y venaient récréer les officiers de la garnison, les cadets de Sa Majesté très gracieuse le roi d'Angleterre. En 1811 s'en vint y loger le colonel commandant « l'hôtel des Invalides ». Puis quand il n'y eut plus ni cadets, ni invalides, en 1852, Mgr Bonnand, Vicaire apostolique de la mission de Pondichéry, fit l'acquisition du terrain et c'est là qu'en 1868, le P. Renevier fonda le collège de St Joseph.

    Actuellement, le corps professoral du collège St Joseph se corn pose de 5 missionnaires français et de 25 laïques, tous Indiens. Le nombre des étudiants s'élève à 830 ; 620 sont des externes, les autres sont des « boarders » (internes).

    Parmi ces derniers, un certain nombre de 'jeunes gens, ceux qui, sous le rapport de la piété et de l'intelligence, offrent pour l'avenir des garanties désirables, sont étudiés au point de vue de la vocation sacerdotale, et, tout en suivant le programme d'études qui est celui des collèges anglais, ils reçoivent de leurs directeurs une formation spéciale : ce sont les petits séminaristes. Au mois de juillet 1923, ils étaient au nombre de 65 dont 22 appartenaient à la mission de Kumbakonam.

    Détachée en 1899 de l'archidiocèse de Pondichéry, la mission de Kumbakonam n'a pas encore pu, vu l'état de ses finances, avoir un petit séminaire à elle, et, jusqu'à maintenant, elle est obligée de faire appel aux missions voisines pour la formation de ses séminaristes.

    C'est à St Joseph, parmi ces séminaristes, qu'à Cuddaloure j'ai rencontrés mon rêve. Mon rêve c'est un peu un cauchemar pour moi. Je l'ai rencontré là, sous la forme de deux séminaristes. Je les ai adoptés tous les deux, me promettant d'en faire un jour deux prêtres. Le premier, Master Abraham, bon enfant toujours rieur, me fut confié par sa famille, celle-ci trop pauvre ne pouvait subvenir aux dépenses de l'éducation du futur prêtre; le second, après être demeuré près de moi en qualité de servant de messe, me demanda à entrer au séminaire, je l'envoyai rejoindre son ami Abraham à St Joseph's College.

    Un troisième élève demeure près de moi ; Aroumeinaden (le monsieur pacifique) demande lui aussi à faire ses études cléricales. Mais en attendant que mes ressources me permettent de l'envoyer au séminaire, ce futur clerc fait actuellement ses études dans une école païenne de la ville. La chose, sans doute, n'est pas bien canonique; il serait temps d'y mettre un terme, ne le pensez-vous pas, lecteurs charitables qui lirez ces lignes ?



    Former des prêtres, voilà le rêve ; mais il faut payer leur pension, et c'est le cauchemar.

    L'entretien de ces jeunes séminaristes pèse d'un poids très lourd sur un budget de missionnaire. Chacun d'eux coûte dix roupies par mois. Dix roupies, c'est bien peu, direz-vous? Pardon, les termes de peu et de beaucoup sont, je pense, des termes tout à fait relatifs, ils dépendent surtout de la somme totale avec laquelle on les compare, et cette somme totale elle-même sera grande ou petite selon la condition de celui qui la possède et l'emploie. Or, un axiome trop souvent vérifié, c'est que pour un missionnaire toute somme est petite quand il la reçoit, car les besoins sont grands auxquels il doit faire face.




    1925/71-75
    71-75
    Inde
    1925
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