Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Souvenirs Annamites 3 (Suite)

TONKIN MARITIME Souvenirs Annamites PAR M. VIALLET Missionnaire apostolique. (Suite 1).
Add this
    TONKIN MARITIME

    Souvenirs Annamites

    PAR M. VIALLET

    Missionnaire apostolique.

    (Suite 1).

    PAROISSE DE KE-BEN. Dans la province de Thanh-hoa, qui appartient à l'Annam au point de vue civil, mais fait encore partie de la mission du Tonkin Maritime pour la division ecclésiastique, se trouve la paroisse de Ke-ben, comprenant 1800 chrétiens, disséminés dans 25 ou 26 chrétientés, assez distantes les unes des autres. Le chef-lieu de cette paroisse, qui fut ravagé et ruiné de fond en comble lors de la révolte des lettrés en 1884, a maintenant une belle et vaste église, bâtie en 1901, grâce aux aumônes bien méritoires de chaque famille de cette pauvre paroisse et surtout grâce à un don insigne venu de France. J'eus aussi, pour m'aider à achever cette église, qui coûta 7500 francs, le produit d'une loterie que j'organisais avec des objets de piété, des couteaux, des ciseaux, des parapluies, des réveils, etc. loterie où tous les billets étaient gagnants. Et à cette loterie prirent part non seulement les chrétiens de la paroisse, mais encore beaucoup de païens désireux de gagner qui une image, qui une croix de notre culte ; les billets étaient de 5 tien (environ 0 fr. 25) et il y en eut plus de 1800. L'église de Ke-ben fut bâtie à l'occasion de la béatification de nos 49 Martyrs et pour recevoir les ossements de deux nouveaux Bienheureux, enfants de cette paroisse, deux prêtres indigènes, les BB. Jacques Nam et Paul Ngan martyrisés à Nam-dinh sous le roi Minh-mang. Elle fut établie sur l'emplacement même où plus de 90 chrétiens de la paroisse avaient été brûlés vifs par les païens à la révolte des lettrés de 1884.

    1. Voir Annales de la Soc. des M.-E., n° 63, p.129, n° 65, p. 293.

    Conversion des deux frères Muongs de Trai-voc ; Histoires de tigres.

    En parcourant continuellement, dans tous les sens, cette vaste paroisse, pour recueillir les cotisations nécessaires à ma future église et recruter des corvées volontaires pour l'approvisionnement des matériaux : briques, sable, chaux, etc. j'appris un jour qu'il y avait, perdues dans la forêt, au milieu d'une tribu toute païenne, deux familles baptisées, c'est-à-dire deux frères, mariés à des païennes et ayant chacun 4 enfants. Ces deux pauvres égarés étaient chrétiens d'origine (c'est-à-dire avaient été baptisés), ils avaient même fait leur première communion ; mais, chassés loin de leur pays par la famine, depuis plus de 20 ans, ils avaient complètement délaissé la pratique de notre sainte religion et n'avaient même fait baptiser aucun des huit enfants, nés de leur mariage illégitime avec des païennes. Je résolus d'aller les visiter et, suivant le cas, de leur procurer, pendant quelques semaines, un catéchiste, afin de leur réapprendre les principaux points de la doctrine ou de les remettre tout de suite en paix avec leur conscience, s'ils se souvenaient encore un peu de leur catéchisme et de leurs prières. Me voilà donc à cheval, à travers monts et forêts, pour pénétrer dans ce coin sauvage, peuplé de sangliers, de cerfs, de chevreuils et même de tigres. Je trouve mes deux égarés, avec leur vieille mère, bien disposés et très désireux de revenir à la foi de leur enfance, pourvu que je réussisse à les libérer des superstitions obligatoires dans leur nouvelle tribu, et surtout à les mettre à l'abri des vexations de leur chef païen. Je passai trois jours au milieu d'eux dans cette région pittoresque : toutes les nuits nous entendions le tigre rugir et venir rôder autour de l'étable à buffles. Pour reposer un peu mes nouveaux convertis de l'étude aride du catéchismes et des prières, nous causions, à la veillée, de leurs chasses dans la forêt, et nous parlions du tigre, naturellement, puisqu'on l'entendait rôder autour de la demeure.

    ***

    Un soir je demandais à l'aîné des deux frères, Nga, un habile chasseur : « N'as-tu jamais aperçu le tigre, en face, dans tes chasses? Si Père, une fois, pendant une chasse commune, pour le compte du chef de tribu ; je m'étais éloigné de mes compagnons, en poursuivant un jeune chevreuil, quand, tout à coup, je me trouve en face du grand personnage». Il faut dire que les Annamites, les païens surtout, ne nomment jamais le tigre par son nom, ils en parlent avec grand respect, l'appelant ông ou ngai (Monsieur, personnage illustre) persuadés que ces marques de respect les préserveront de ses griffes. « Me voilà donc en face du Monsieur, avec mon fusil chargé, un seul arbre nous séparait. Alors, tu as dû avoir grande peur, je pense ? Non, Père, cependant je pris bien soin de ne pas lui manquer de respect ; après nous être regardés mutuellement je lui dis : « Grand personnage, nous voilà à la merci l'un de l'autre, vous pouvez m'abattre d'un seul coup de vos griffes puissantes, comme aussi je puis vous arrêter avec mon fusil chargé ; mais, je vous en prie, grand personnage, ne nous faisons pas de mal l'un à l'autre. Allez à droite, moi à gauche, et nous éviterons à l'avenir de nous rencontrer. Et tu penses que le tigre t'a compris ? Lui dis-je curieux. Je crois que oui, Père, car il est parti tranquillement à droite, dandinant sa queue en signe d'amitié, et moi je m'en allais à gauche, sans aucune appréhension, certain qu'il ne me manquerait pas de parole. Mais cependant, ajoutais-je, tu aurais dû risquer ton coup de fusil, puisque tu es habile chasseur, et ça t'aurait fait une belle prise. Oh ! Non, Père, car il se serait sûrement vengé dans la suite ; de plus je pouvais ne pas le réduire à l'impuissance du premier coup, car nos fusils à mèche n'achèvent jamais complètement le gros gibier d'une seule balle. Et puis, si je l'avais tué, j'aurais pu manquer d'adresse en le dépeçant, détériorer les griffes, briser un os, que sais-je ? Et alors c'était une grosse amende que m'aurait infligée le chef de tribu ». En effet, les Annamites se servent des os de tigre pour composer une médecine à laquelle ils attribuent une vertu merveilleuse : après avoir lavé et fait tremper les os pendant plusieurs mois, ils les broient et les font cuire pendant 4 jours dans de l'alcool à 90 degrés, jusqu'à ce qu'ils soient devenus une pâte épaisse, espèce de gélatine, qu'ils laissent ensuite refroidir et divisent en petites tablettes qui se vendent 10 à 15 fr. la pièce. De même également pour les cornes encore tendres du cerf (l'axis étoilé) ils en font une drogue qui a la réputation de guérir toutes les maladies. Aussi, ces cornes, alors qu'elles sont encore tendres comme de la chair et d'une longueur réglementaire de 38 à 40 centimètres se vendent quelquefois 120, 150 fr. la paire. C'est un cadeau qu'on réserve au roi ou aux grands mandarins de la Cour. Mais il faut que rien ne manque des formalités indiquées dans les livres et, pour les os de tigre en particulier, qu'ils y soient tous au grand complet. Et voilà pourquoi mon Nga ne voulait pas tuer le tigre pour ne pas s'attirer des désagréments. Il me raconta encore plusieurs histoires de tigres, entre autres celle-ci :
    Un soir qu'il revenait d'un hameau voisin, avec un jeune porc, enfermé dans une corbeille en bambous, il s'arrête chez un ami en laissant sa charge à l'entrée de la cour. Quand il sortit de cette demeure pour rentrer chez lui, il n'aperçut plus ni corbeille, ni porc à l'entrée de la cour, et crut d'abord à une plaisanterie de ses hôtes. Mais, ayant reçu l'assurance que personne n'avait touché à son bien, il se mit à chercher de tous côtés et trouva enfin, à l'entrée de la forêt, sa corbeille, éventrée de la plus belle façon et son porc saigné et mort. Un tigre avait passé et, ayant aperçu cette proie appétissante, l'avait traînée hors du village, l'abandonnant ensuite après s'être repu de son sang. Je passais donc trois jours bien intéressants chez mes braves habitants de la forêt, je pus réconcilier avec Dieu la vieille mère, et baptiser les deux derniers nés de ces deux familles. Leur ayant laissé ensuite un catéchiste pour continuer l'instruction des autres, je pus, au bout de 2 mois, revenir achever complètement cette consolante conversion, baptiser les deux épouses païennes et les enfants adultes et régulariser le mariage des deux frères. Et voilà 12 âmes sauvées et une petite chrétienté fondée dans un coin retiré, où le démon avait été seul adoré jusqu'à ce jour.

    ***

    Un pécheur impénitent. Un autre malheureux apostat de la même chrétienté, mais celui-là riche et honoré dans le monde, vivait aussi en dehors de toutes les règles de notre sainte religion. Il avait du reste de qui tenir, pour être infidèle à sa religion : sa vieille mère étant elle-même apostate depuis plus de trente ans.
    A l'époque de la conquête du Tonkin par la France cet individu nommé Truong avait réussi à gagner la confiance des officiers français, qui l'employaient comme éclaireur, moyennant grosse rétribution, et comme il continuait également à renseigner et à protéger, en secret, les rebelles, il s'était acquis une belle aisance en mangeant ainsi à deux râteliers.
    Avec cela, il faisait aussi la contrebande de la cannelle, ayant réussi aussi à se faire nommer surveillant général de l'exploitation de cannelle réservée au Roi. La fortune le grisa, il devint fumeur d'opium et s'enfonça de plus en plus dans l'endurcissement. La maladie vint sur ces entrefaites : une dysenterie opiniâtre qui le conduisit aux portes du tombeau. Hélas ! Celui-là fut sourd à toutes mes exhortations. Ayant sa pleine connaissance jusqu'à la fin, il me remerciait poliment de la sympathie que je lui témoignais et des remèdes que je lui procurais pour le soulager, mais pour la question de son âme il répondait invariablement : « Père, c'est trop tard ; ma vieille mère, mes deux femmes et mes sept enfants se convertiront après ma mort, quant à moi, il faut me laisser, je suis trop fatigué ». Et il mourut ainsi, impénitent, eut de magnifiques funérailles païennes, mais, après sa mort, plus de 20 chrétiens de l'endroit ou des chrétientés voisines, m'assurèrent que le soir, quand ils se rendaient à la chapelle pour la prière du soir, ils apercevaient des flammes sur son tombeau et entendaient une voix plaintive leur criant : « Oh ! Mes amis, attendez-moi que j'aille prier avec vous ». J'avoue que jamais je n'ai encore rencontré une âme aussi endurcie que celle-là. Cependant, quelques mois après sa mort, sa vieille mère, une de ses femmes et ses enfants se convertirent sérieusement et vinrent aussi grossir le nombre des chrétiens de ce village que leur père avait tant scandalisé.
    1908/345-348
    345-348
    Vietnam
    1908
    Aucune image