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Souvenirs Annamites 2 (Suite)

TONKIN MARITIME Souvenirs Annamites PAR M. VIALLET Missionnaire Apostolique. (Suite 1 ) PAROISSE DE MUC-SON. Histoires de Conversions. Une autre paroisse, de la province de Thanh-hoa, où j'ai eu aussi beaucoup de consolations, mêlées de quelques amertumes, pendant mes sept années d'apostolat dans cette région, c'est la paroisse du Muc-son.
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    TONKIN MARITIME

    Souvenirs Annamites

    PAR M. VIALLET
    Missionnaire Apostolique.
    (Suite 1 )

    PAROISSE DE MUC-SON. Histoires de Conversions. Une autre paroisse, de la province de Thanh-hoa, où j'ai eu aussi beaucoup de consolations, mêlées de quelques amertumes, pendant mes sept années d'apostolat dans cette région, c'est la paroisse du Muc-son.
    Placée à la limite extrême de ce qu'on appelle le pays de plaine, peuplée d'Annamites proprement dits (gens du marché) et à l'entrée des montagnes du Bas Laos habitées par une race à part, qu'on désigne sous le nom de montagnards (ou Thôs), cette paroisse de 2500 chrétiens, disséminés sur une étendue de plus de 40 kilomètres, se compose pour un bon tiers de marchands.
    Ce sont des chrétiens, venus de toutes les paroisses du Ton-kin, et installés provisoirement (au moins dans leur intention première) à l'entrée de la forêt, pour faire le commerce des bois avec les habitants de la montagne ; ce qui fait que, parmi beaucoup de belles âmes et de fervents chrétiens, se trouvent aussi quelques épaves de florissantes chrétientés du Delta, des chrétiens mariés irrégulièrement à des païennes, ou des chrétiennes unies à des païens ou à de mauvais chrétiens.
    Durant mes deux premières années dans cette région, j'ai pu ramener dans la bonne voie ou régulariser l'union de dix-huit de ces ménages douteux ou illégitimes.

    1. Voir Annales de la Soc. des M.-E , u° 63, p. 129.

    1° Le lépreux de Rach. A Rach, chrétienté de 260 âmes, située sur le bord d'un fleuve et composée de marchands, vivant du commerce de bois ou des autres produits de la forêt, cire, tubercules, cannelle, etc, je rencontrai un pauvre lépreux chrétien, nommé Giau. Il vivait depuis 4 ans avec une païenne, mère de deux grands garçons, âgés de 13 et 15 ans. Ce Giau avait été autrefois un fervent catholique et même très instruit, remplissant les fonctions, avant sa terrible maladie, de maître d'école pour enseigner le catéchisme et les caractères chinois aux enfants de la chrétienté. Mais la cruelle maladie, qui avait fait de son corps un objet d'horreur, puisqu'il n'avait plus aucun membre intact, les pieds, les mains, la figure, le nez et les yeux surtout, horriblement rongés par la lèpre, ,avait aussi aigri son coeur. Il était devenu avare et usurier, ayant réussi à amasser un petit pécule avec son métier de mendiant, pratiquée d'une façon quelque peu malhonnête, dans tous les marchés de la région. Dès qu'il apercevait sur le marché un étalage de comestibles, riz, fruits, légumes, viande de boucherie surtout, il s'approchait de la vendeuse, menaçant de souiller de son contact de lépreux toutes ses provisions, si elle ne lui versait pas une dîme généreuse, 4 ou 5 tien (3 ou 4 sous) pour chaque panier. Et cet argent, ainsi acquis par la violence et grâce à l'horreur qu'il inspirait, il le prêtait à la petite semaine, au taux usuraire de 60 à 80 %. Il était délaissé de tous, relégué dans une misérable hutte en dehors du village, quand son petit pécule finit par tenter une malheureuse païenne, mendiante de profession, laquelle consentit à venir vivre avec lui avec ses deux garçons nés d'un précédent mariage. Il s'agissait donc de convertir cette païenne, de l'instruire et de la baptiser, ainsi que ses deux enfants, et de régulariser ensuite son union avec le lépreux. Je fis bien des visites dans le misérable réduit où vivait cette famille, et Giau finit par se rendre à mes exhortations. Après avoir obtenu une séparation temporaire, comme préparation immédiate au baptême et avoir fait enfants de Dieu cette mère et ses deux enfants, je procédai au mariage religieux de ce couple singulier. Et tout d'abord je fis l'enquête réglementaire pour m'assurer de l'état libre de cette veuve païenne. A ma demande : « Qu'est devenu ton premier mari, le père de tes deux garçons? Elle me répondit invariablement « Père, le Monsieur l'a pris. Quel Monsieur lui dis-je enfin ? » Les chrétiens, qui assistaient à l'enquête, se mirent à rire et m'expliquèrent alors que le Monsieur en question était le tigre : cette femme, étant païenne d'éducation, n'osait pas nommer le roi de la forêt par son nom. J'acquis alors la certitude, corroborée par de nombreux témoins, que le tigre avait en effet dévoré son premier mari, un jour que la famille se rendait dans la forêt pour ramasser du bois mort. M'étant encore assuré par ailleurs qu'il n'y avait pas d'autres empêchements, que cette femme n'avait pas eu d'autre mari, en plus du païen dévoré par Monsieur le tigre, je mariai Giau religieusement, dans sa cabane, son état ne lui permettant pas de se rendre à l'église. Il promit aussi de renoncer à son métier d'usurier et de mendiant malhonnête, fit demander publiquement pardon de ses scandales devant toute la chrétienté réunie et vécut depuis en vrai pénitent.
    Mais la lèpre avait fait de rapides progrès, avait même gagné l'aîné des garçons, tandis que la femme et son second garçon restaient indemnes, en sorte que Giau mourut 3 mois après sa conversion. Et pour l'enterrer ce fut toute une affaire ; son village et les villages d'alentour refusaient absolument, même moyennant une forte somme, de laisser déposer sa misérable dépouille sur leur terrain. Il fallut donc transporter son corps, au milieu de la nuit, avec l'aide de deux malheureux, un muet et un idiot de naissance, qui le déposèrent dans une fosse profonde, creusée au milieu du fleuve sur un banc de sable.

    Chrétienté « des Mendiants ». Au chef-lieu de la sous-préfecture, dont dépend la paroisse de Muc-son, mon prédécesseur avait fondé une chrétienté assez curieuse, composée de 10 à 12 familles de nouveaux chrétiens ou d'apostats convertis, qui avaient pour profession principale le métier de mendiants, mais mendiants officiels pour ainsi dire, c'est-à-dire faisant jadis partie de la vaste corporation des mendiants de la province ; car au Tonkin tous les métiers sont syndiqués, même celui de mendiants. Cette corporation, qui a des lois et des statuts particuliers, est gouvernée par un chef, élu à la majorité des voix, lequel mène grand train, a sept laquais à sa disposition et prélève le tant pour cent sur les aumônes et souvent sur les larcins de ses subordonnés. Comme plusieurs familles, appartenant à cette corporation, trouvaient trop lourds les prélèvements faits pour l'entretien du chef et des membres du Conseil et aussi pour les frais de leur culte païen, elles demandèrent à devenir chrétiennes et à entrer dans cette nouvelle paroisse. Un ancien mandarin, ruiné par des procès, vendit un petit terrain d'environ un demi-hectare, planté d'aréquiers et de bananiers ; on y installa quelques cases en bambou, une petite chapelle (qui fut incendiée dernièrement hélas !) Et la chrétienté fut fondée avec ces singuliers néophytes, auxquels on adjoignit une famille de vieux chrétiens pour les surveiller et les instruire.
    Je trouvais là deux cas bien intéressants.

    1° L'ivrogne converti. Un vieil aveugle, fumeur d'opium, et ivrogne invétéré, faisait, avant sa conversion, la terreur du pays. Toujours armé d'un gros bâton il menaçait les marchands sur tous les marchés, pillant leurs produits, renversant leur étalage, si on ne lui donnait pas une grosse aumône ou un grand verre d'alcool de riz. On avait beau le mettre en prison, il insultait le mandarin sous les coups de rotin et, aussitôt libéré, il recommençait ses déprédations. Le sous-préfet de l'endroit en avait une terreur superstitieuse, aussi il vint en personne remercier le missionnaire, quand ce vieil endurci de mendiant eut consenti à se faire chrétien et eut commencé à se corriger de son ivrognerie et de ses brigandages. Sa conversion
    fut du reste radicale. A partir du jour où il fut inscrit au nombre des catéchumènes et doté d'une petite case dans la nouvelle chrétienté, il ne goûta plus ni opium, ni alcool, n'alla plus jamais mendier dans les marchés, se contentant de ce que sa femme, aveugle comme lui, apportait à la fin de sa journée, et passant tout son temps à étudier avec un compagnon et à prier. Il apprit du reste très vite les prières et la doctrine ; mais, miné par ses excès précédents, par l'âge aussi et surtout, je crois, par l'abandon trop brusque et trop absolu de ses habitudes de buveur d'alcool et de' fumeur d'opium, il mourut six mois après sa conversion. Je le baptisai la veille de sa mort, et il reçut tous les sacrements dans d'admirables sentiments. Je découvris alors que sa femme aveugle, que je croyais païenne comme le mari, avait été baptisée à l'âge de trois ans à la Sainte-Enfance de Hanoï. Mais ayant été réclamée, huit mois après son baptême, par des parents éloignés, qui étaient païens, elle n'avait jamais rien appris de la religion. Cependant, par une providence spéciale, elle se rappelait très bien, après 60 ans de vie vagabonde, que ses voisins lui avaient dit qu'elle était baptisée et avait passé près d'un an à la Sainte-Enfance. Et, depuis son veuvage, c'est-à-dire depuis la mort du vieil aveugle qu'elle avait cru être son mari légitime, elle passait toutes ses journées et ses nuits à pleurer ce qu'elle appelait son apostasie. Pauvre bonne vieille Ngu, son apostasie à l'âge de trois ans et demi, le bon Dieu n'a pas dû lui en tenir trop rigueur.

    2° Conversion du hameau de Lang-son. La commune de Muc-son, où se trouve le chef-lieu de la paroisse de ce nom, comprend trois hameaux assez importants, dont deux seulement étaient entièrement catholiques. Quant au troisième hameau appelé Lang-son, il comptait encore douze familles restées païennes. C'était un grand sujet de chagrin pour le missionnaire, de voir que le démon s'obstinait à garder quelques adorateurs sur ce coin de terre, où déjà tant d'ouvriers apostoliques avaient usé leur santé et leur vie. Bien des essais infructueux avaient déjà été tentés pour amener ces familles païennes à embrasser notre sainte religion, mais sans arriver encore à un résultat définitif. Et cependant la conversion de ce groupe païen semblait une chose relativement facile, car, il y avait là, comme chef du hameau, un vénérable vieillard nommé Lieu, véritable patriarche, respecté de tous et qui était bien le païen le plus vertueux qu'on puisse rencontrer. Ce Lieu n'avait qu'un défaut, celui d'être très attaché au culte des ancêtres et du génie tutélaire de son village, mais, par ailleurs, c'était un homme plein de bonté et de douceur, très généreux pour les pauvres, se tenant en dehors de toute dispute, ennemi des procès si habituels chez les notables annamites. Avec cela, chose merveilleuse chez un païen, il ne laissait mourir aucun enfant de son village païen sans appeler un vieux médecin chrétien pour le baptiser avant sa mort. Et c'est précisément de ce sentiment, digne d'un chrétien de race, que je me servis, dans nos nombreuses discussions théologiques pour l'amener à notre sainte religion avec toute sa parenté. En effet ces douze familles, encore païennes, étaient toutes de son sang : ses enfants, petits-enfants ou ses neveux. A force de lui expliquer, combien il était peu logique d'envoyer ainsi les nouveaux-nés en Paradis, tandis que lui et ses parents adultes continuaient à se diriger vers l'Enfer, il finit par se laisser convaincre et par accepter en principe la possibilité de sa conversion. Restait le gros obstacle, qui avait toujours servi de prétexte au vieux Lieu et à sa tribu pour les empêcher de franchir le pas, qui les séparait encore du christianisme. Et cet obstacle, c'était un sentiment d'amertume, (bien compréhensible du reste) contre les deux autres hameaux de la commune, au sujet de la répartition des charges et contributions à supporter par la commune de Muc-son. En effet, pour la distribution de l'impôt foncier et des corvées, le Gouvernement annamite ne fixe pas la quote-part à fournir par chaque individu, mais simplement le total à verser pour toutes les rizières et tous les inscrits de la commune prise en bloc, c'est-à-dire que les rôles d'impôts ne sont pas individuels mais communaux, c'est l'affaire des notables de chaque commune de distribuer ensuite cette somme totale entre tous les habitants. Or, pour Muc-son on avait l'habitude, de temps immémorial, de diviser l'impôt foncier, la quote personnelle et les corvées en trois parties égales, une pour chaque hameau, sans tenir compte que le hameau de Lang-son était moins favorisé que les deux autres comme quantité et qualité de terrains cultivables, et surtout comme nombre de corvéables. Je pris donc sur moi de refaire le cadastre, c'est-à-dire de mesurer tous les champs de la commune et de dresser une nouvelle liste complète des inscrits ou corvéables. Ayant fait authentiquer ces nouveaux rôles par les autorités locales, on régla la répartition des charges et de l'impôt au prorata des rizières et des inscrits de chacun des trois hameaux. Le hameau païen de Lang-son se trouva de ce fait dégrevé d'un tiers de son impôt et de ses corvées. Les deux autres villages murmurèrent bien quelque peu de ce reversement sur leurs têtes de la partie dégrevée à Lang-son ; mais, leur ayant fait comprendre la justice de cette nouvelle répartition et surtout le mérite qu'ils auraient de coopérer ainsi à la conversion de leurs concitoyens, ils se soumirent ensuite de bon coeur. La conversion des douze familles fut donc une chose décidée, et j'y établis de suite un catéchiste pour commencer l'instruction des nouveaux catéchumènes. Il restait cependant un obstacle : à savoir le maintien, dans le hameau converti, de la pagode ou temple païen et de la tablette du génie tutélaire, et mon catéchiste me disait même qu'il y avait encore une nuée de diablotins dans l'air, et que ses élèves resteraient distraits et préoccupés tant qu'on laisserait subsister ces vestiges du culte païen. Je pris alors une grande résolution : celle de proposer à ces convertis d'hier de démolir leur pagode et de rendre au mandarin la tablette du génie tutélaire, qui n'avait plus d'adorateurs, et aussi le diplôme royal constatant la désignation faite par le roi de ce génie tutélaire comme patron dudit village. Car, en Annam, c'est le roi lui-même qui fixe à chaque village son patron ou son génie particulier, et les Annamites ont presque autant de respect pour cet écrit royal, indiquant le génie affecté à la garde de leur hameau, que pour le génie lui-même. Mes braves gens de Lang-son acceptèrent assez facilement cette proposition y mettant seulement deux conditions : 1° que je me charge de décrocher moi-même la tablette du génie, de peur qu'il ne se vengeât du téméraire qui oserait y porter la main ; 2° que je remette moi-même tablette et diplôme au mandarin et en obtienne un recru, en bonne et due forme, constatant, qu'à partir de ce jour, ils n'étaient plus astreints à aucune participation en nature ou en argent, pour les cérémonies païennes. Vous pensez si j'acceptai volontiers ces deux conditions ; et, cette opération terminée, ils se mirent à étudier avec une telle ardeur qu'au bout de huit mois ils étaient prêts pour le baptême. J'eus un beau groupe de quarante-deux adultes, baptisés le même jour.
    La cérémonie du baptême, qui dura quatre heures, fut suivie immédiatement de la première communion et de la confirmation des grandes personnes, et aussi de la bénédiction nuptiale pour tous les ménages convertis. Après la messe, j'invitai tons ces nouveaux baptisés, ainsi que leurs parrains et marraines et les notables de la commune, à un festin en règle. J'avais acheté une génisse d'un an pour 8 piastres (environ 25 fr.) quatre paniers de beau riz blanc, une grosse jarre de vin de riz, puis des fruits et des gâteaux en abondance. Ce fut une fête complète. On vint me féliciter de tous les coins du district, et tous ces invités de hasard m'apportant de petits cadeaux : poules, oeufs, bananes, etc., il fallut aussi les inviter à prendre part au festin qui dura jusqu'à la nuit. La génisse n'ayant pas suffi pour nourrir plus de 200 convives, qui vinrent successivement s'asseoir à ma table ce jour-là, je dus y ajouter deux porcs et une chèvre. Avec ces douze familles de Lang-son je baptisai aussi ce jour là deux jeunes garçons de 15 et 17 ans, lesquels avaient été jadis domestiques (gardiens de buffles) chez un brave colon Européen de la région. Quand j'annonçai à ce cher compatriote que ses deux anciens serviteurs allaient recevoir le baptême et faire leur première communion, il me fit cette réflexion épique : « Oh ! Père, la première communion et la confirmation, très bien, mais pour le baptême, ils sont trop grands maintenant, il faut les exempter ». Pas très au courant de l'ordre et de la place respective de nos sept sacrements, ce digne homme ! Mes baptisés de Lang-son persévèrent depuis tantôt six ans et donnent toutes sortes de consolations à leur pasteur. Pour les encourager un peu, j'ai, quelques mois après leur baptême, racheté à mes frais 4 ou 5 hectares de rizières communales, que le village avait aliénées dans un moment de gêne, et les ai distribuées aux 5 ou 6 familles les plus indigentes. Mais celles-ci ont tenu à me rembourser à peu près la valeur complète en trois annuités consécutives, de peur qu'on dise qu'elles s'étaient converties pour se procurer des rizières.
    1908/293-300
    293-300
    Vietnam
    1908
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