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Souvenirs Annamites 1

TONKIN MARITIME Souvenirs Annamites PAR M. VIALLET Missionnaire Apostolique. Le missionnaire qui a écrit ces pages n'est plus ; il est mort à l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu (Paris) le 10 octobre dernier. Nos lecteurs auront une prière pour cet apôtre qui fut fort zélé et pour les chrétiens qui le pleurent.
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    TONKIN MARITIME

    Souvenirs Annamites

    PAR M. VIALLET

    Missionnaire Apostolique.

    Le missionnaire qui a écrit ces pages n'est plus ; il est mort à l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu (Paris) le 10 octobre dernier. Nos lecteurs auront une prière pour cet apôtre qui fut fort zélé et pour les chrétiens qui le pleurent.

    La maladie m'ayant obligé de revenir temporairement en France, je me console de mon exil forcé, loin de mes chers Annamites, en revivant, par la pensée, les souvenirs tantôt gais tantôt tristes de mes 12 années de Mission, dont 5 passées dans la province de Ha-noï et 7 dans celle du Thanh-hoa.
    Et je demande à glaner quelques-uns de ces souvenirs pour les communiquer aux lecteurs si sympathiques des ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ETRANGÈRES.
    J.P.V.
    MAI-JUIN 1908, N° 63.

    I° FAMINE DE 1896. Ce fut une terrible année pour nos Annamites, cette année 1896, car, la sécheresse, persistante pendant de longs mois, amena une famine effrayante par tout le Tonkin. On ne put rien ensemencer dans les vastes plaines du delta. Aussi c'était un spectacle navrant de voir, à perte de vue, les rizières en friche et brûlées par le soleil, et de rencontrer par tous les chemins de longues files de mendiants, à la figure hâve et émaciée, allant dans les grands centres dans l'espoir de trouver quelques grains de riz ou un travail quelconque, leur permettant de se procurer au moins un maigre repas par jour. Car, pendant près de 9 mois, les travaux chômant complètement dans les champs, par suite de la sécheresse extrême, on trouvait des ouvriers qui non seulement n'exigeaient pas un centime de salaire, mais se contentaient d'un seul repas par jour, avec une écuelle de riz cru à emporter pour tromper la faim de la femme et des enfants, laissés à la maison. De toutes les productions du pays la patate seule put pousser malgré le manque de pluies, et c'est grâce aux patates que des milliers et des milliers d'Annamites purent échapper à la mort.
    La Mission du Tonkin Occidental, sans parler des distributions gratuites de tout le riz disponible à des centaines de mendiants qui se présentaient, chaque jour, à la porte de toutes nos résidences, s'entremit encore et se porta caution pour emprunter 12 000 piastres (environ 30 000 f.) à la Banque IndoChinoise. Cette somme fut partagée entre toutes les paroisses où la famine se faisait sentir plus intense ; mais qu'était cette somme, relativement énorme, partagée entre plus de 20000 familles? Et, il faut ajouter que beaucoup des pauvres emprunteurs oublièrent de rapporter, à la prochaine moisson, leur quotte part de la somme empruntée, et que la Mission fut obligée de payer à leur place au jour de l'échéance.
    J'étais alors vicaire du Père Ca laque, dans le vaste district de Son-miêng, et justement, quand survint cette famine, j'avais depuis quelque temps le désir irrésistible, comme une idée fixe, d'acheter un cheval, pour m'aider à faire, plus rapidement et à moins de frais et de dérangement pour nos chrétiens, les courses aux malades dans les 3 arrondissements qui composaient cette immense paroisse. En économisant sou par sou, depuis 2 ans, j'étais parvenu à faire une petite réserve de 40 piastres (environ 120 fr.) que je m'apprêtais à échanger contre le petit cheval bai d'un chef de canton voisin. Mais la famine fit bien vite prendre une autre direction à ma modeste provision. C'était le Carême, le temps de la visite pastorale dans toutes les chrétientés de la paroisse. J'arrivai à Kim-bai, petite chrétienté comprenant 18 familles dont cinq seulement, moins misérables, avaient de quoi se payer le luxe de deux maigres repas chaque jour. Quant aux 13 autres il fallait ou les nourrir moi-même en partie ou renoncer à l'espoir de les voir suivre les exercices de la mission, « car ventre affamé n'a pas d'oreilles », et elles ne pouvaient pas cependant se contenter, pour unique soutien de l'âme et du corps, de la parole de Dieu, pendant les 10 jours que dura ma visite.
    Trois familles, plus dignes de pitié encore par la détresse affreuse où elles étaient réduites, attirèrent spécialement ma commisération :

    1° Antoine Lap. Un jeune père de famille. Il arriva le premier soir, avec ses 3 enfants, dont le dernier, âgé de 5 mois, suçait une patate crue en guise de sucreries et était d'une maigreur effrayante. Ayant demandé au pauvre père pourquoi il laissait ce petit innocent endurer la faim de la sorte : « Sa mère n'a donc point de lait pour le nourrir, lui dis-je, ou bien le riz est-il complètement épuisé à la maison que vous n'en ayez plus pour ce pauvre bébé? » Je reçus cette réponse : « Oh ! Père, il y a déjà plus de 2 mois que nous n'avons mangé autre chose que des patates, sans un grain de riz ; même le petit nouveau-né est obligé de se contenter de cette misérable nourriture et, depuis hier à midi, nous n'avons même plus une seule patate à la maison. La mère du petit est morte il y a 1 mois. J'avais une dette de 200 ligatures (environ 90 fr.) que mon prêteur païen me réclamait avec férocité et je n'avais pas un sou pour le rembourser. Aussi, à la naissance de mon dernier, j'envoyais sa mère à la ville se placer comme nourrice chez un interprète, afin que ses gages m'aident à payer cette dette. Et voilà, qu'il y a 1 mois, ma pauvre femme est morte de la fièvre et aussi d'ennui d'avoir quitté ses enfants ; et ses maîtres n'ont rien voulu me verser de ses gages, prétendant que les frais des funérailles avaient tout absorbé. Hélas ! Je suis bien désolé de n'avoir pas même le moyen de faire célébrer une messe pour son âme. Père, ayez piété de moi ». Vous avouerez qu'il aurait fallu un coeur de pierre pour ne pas secourir promptement cette extrême détresse, d'abord en acquittant, par charité, si dette de piété conjugale envers la pauvre défunte, en plaçant ensuite le petit bébé dans une famille charitable en renouvelant à ce malheureux père sa provision de patates et en lui procurant même un peu de riz pour quelques semaines.

    2° Paul Ngoc. Un jeune homme, celui-là sans famille et sans charges, mais tout aussi malheureux, attira également ma pitié. Ngoc avait suivi plusieurs années, en qualité de domestique, les soldats de la Légion étrangère sur la frontière de Chine, avait ramassé dans ce milieu toutes sortes de vices et de maladies, et, par dessus le marché, revenait chez lui dans la dernière détresse sans habits et sans la moindre provision. Ce ne fut qu'au 3e jour de la mission qu'on me le signala, car, entre autres maladies, ramassées au cours de sa vie errante, il avait gagné une espèce de chancre ou plaie annamite au pied, ce qui l'immobilisait dans sa cabane. De plus, hélas ! Il avait complètement abandonné ses devoirs religieux depuis 10 ans, en sorte que, moitié indifférence, moitié respect humain, il n'osait solliciter ma visite. Ayant réussi à enrayer sa plaie gangreneuse par un traitement énergique, à la teinture d'iode d'abord, à l'eau boriquée et à l'iodoforme ensuite, lui ayant procuré quelques provisions et des vêtements, en même temps que je priais une brave chrétienne de remettre un peu d'ordre dans son misérable réduit, j'eus bien vite trouvé le chemin de son coeur. Et voilà un pauvre malheureux qui retrouva à la fois la santé de l'âme et du corps grâce à la famine.

    3° Marie San. La 3e misère que j'eus à soulager fut une pauvre veuve qui, poussée par la détresse, avait eu le malheur de vendre sa fille unique, âgée de 10 ans, à un païen des environs. Dans ces conditions, impossible de s'approcher des sacrements, avant qu'elle eut retiré son enfant des mains du païen. Voilà déjà plusieurs années que la pauvre mère était éloignée de la confession pour ce motif.
    Grâce à la famine, dont souffrait aussi mon païen, il se montra très raisonnable pour le prix du rachat de la petite chrétienne ; je m'en tirais donc avec 20 ligatures et quelques médecines. Et la mère et la fille purent aussi faire leur mission en paix, c'est-à-dire que la petite fille put faire sa 1re communion. D'ailleurs, comme la chrétienté possédait 12 enfants capables de recevoir le bon Dieu, j'organisais une première communion solennelle suivie de la Confirmation et, le jour de la clôture, après la communion générale, je fis un repas commun pour toute la chrétienté, ne voulant pas que ces pauvres gens eussent à endurer la faim le jour de la visite du bon Dieu. Et voilà cornaient l'achat d'un cheval fut renvoyé à une époque plus favorable.

    VOL A KE-LUONG. Le 4 avril 1898, je donnais la mission à Ke-luong, gros bourg de plus de 6000 habitants, mais ne comprenant qu'un petit noyau de 120 chrétiens, dis perses au milieu des païens. Cette chrétienté ne possédait alors qu'une toute petite chapelle, une espèce de hangar ouvert à tous les vents, et à peine suffisant pour abriter les fidèles réunis. En sorte que (comme cela se pratique du reste dans beaucoup de nos chrétientés), j'avais établi mon confessionnal au presbytère, c'est-à-dire dans la petite case qui me servait de demeure Oh ! Un confessionnal bien rudimentaire, consistant en un treillis ou claire-voie en bambous, adaptée à l'unique ouverture de la maison. Ce jour-là j'avais confessé très tard dans la soirée, aussi, quand le dernier pénitent se fut retiré et que j'eus reçu l'assurance de mon catéchiste qu'il n'y avait plus personne à attendre, bien que j'entendisse encore rôder autour de la maison, je me couchai, un peu à ta hâte, sur le lit de camp (trois planches placées sur deux tréteaux et recouvertes d'une natte) qui m'avait servi toute à l'heure de siège de confessionnal. Dans ma hâte à me coucher, j'oubliai de retirer le treillis en bambous et de refermer la porte de ma case, mais, par une providence spéciale et contre mon habitude, j'avais mis sous clé, dans une caisse placée à la tête de mon lit, et ma montre et les quelques piastres qui me restaient. Le lendemain matin, à mon réveil, étonné de ne pas entendre sonner, comme d'habitude le premier coup de la messe, j'appelai mon catéchiste qui arriva tout effaré et me dit : « Père, les voleurs sont anus cette nuit. Ah ! Et quelle famille ont-ils dévalisée, est-ce une de nos familles chrétiennes? Père, c'est chez vous qu'ils sont venus, toutes vos soutanes ont disparu, plus une paire de souliers et une pèlerine ; les voleurs ont aussi emporté votre boîte des objets pour les malades contenant les trois vases en argent des saintes huiles, une custode dorée, le surplis, l'étole, le rituel, encore une autre petite caisse contenant sans doute vos papiers et votre argent et quelques menus objets. Les voleurs ont dû entrer dans le village à la tombée de la nuit en se mêlant aux chrétiens qui venaient se confesser ». Je compris alors pourquoi, le soir, j'avais cru entendre rôder autour de ma case, bien que le catéchiste m'assurât qu'il n'y avait plus aucun pénitent. Jugez de ma stupeur en constatant ce vol : tous les objets disparus étaient placés à proximité de mon lit, et je n'avais rien entendu. C'était peut-être providentiel, du reste, car, réveillé en sursaut, j'aurais sans doute appelé au secours et qui sait! Un coup de coupe-coupe, dont sont toujours armés ces voleurs de nuit, m'aurait peut-être attiré un plus grand malheur que la perte de mon mobilier et de mon vestiaire. Heureusement que mon calice et mes ornements de messe avaient été épargnés, les voleurs ayant cru faire une prise suffisamment fructueuse avec mes deux boîtes qu'ils supposaient, sans doute, remplies de piastres. Je pus donc quand même célébrer la sainte Messe, prêcher, faire tous les exercices ordinaires de la mission, mais je me souviens que je fus obligé d'emprunter la soutane de mon catéchiste, les miennes ayant toutes été emportées par les voleurs.
    Après la messe, commença le défilé interminable de gens venant m'offrir leurs condoléances et m'assurer de leur innocence. Comme c'était justement jour de marché dans cette grosse bourgade, la nouvelle du vol, dont j'étais victime, se répandit comme une traînée de poudre et avec les inexactitudes et les exagérations habituelles. On allait répétant partout que j'avais été volé de mon calice, de tous mes ornements et que ma perte totale s'élevait au moins à 10.000 piastres. Hélas ! Il aurait fallu toute ma fortune, réunie à celles des chrétiens de la paroisse pour faire cette somme. Dans la soirée je reçus successivement la visite des deux chefs de canton de la région, du sous-préfet (mandarin) de l'arrondissement et du garde principal, gradé Européen, commandant un poste de milice dans les environs. Tous ces Messieurs venaient m'offrir leurs services pour m'aider à retrouver les voleurs. J'étais bien touché de leur sympathie, mais c'était pour moi un surcroît de fatigues et de dépenses de recevoir convenablement ces visiteurs. Aussi je commençais à être plus ennuyé des conséquences du vol que du vol lui-même, surtout quand le sous-préfet annamite m'avoua que, pour mener à bien une enquête et la découverte des voleurs, il fallait commencer par mettre en prison tous les notables de ma chrétienté, responsables, d'après le Code annamite, du vol commis. Mes pauvres chrétiens vinrent alors me supplier, en secret, de ne pas les compromettre, de ne pas faire de plainte officielle qui exigerait des poursuites en règle, s'offrant à m'indemniser en partie et à rechercher les voleurs. Je pris donc le parti de me taire pour ne pas faire molester la chrétienté ; je gardai même le silence quand l'autorité provinciale de Hanoi, à la suite d'un article qui avait paru dans les journaux sur cet incident, me fit demander, en sous-main, quelle suite je comptais donner à l'affaire. Mais je ne renonçais pas pour cela à rechercher mes voleurs. J'avais mis saint Antoine dans mes intérêts, promettant 10 francs pour le pain des pauvres, et une messe pour les défunts, s'il me faisait découvrir les voleurs, ne serait-ce que pour éviter la profanation des vases sacrés et aussi pour ne pas enhardir par trop les voleurs à l'avenir. Et voilà que le 11 avril, sept jours après le vol, je suis réveillé à minuit par l'arrivée intempestive d'un pauvre jeune homme, chrétien d'une paroisse assez éloignée, qui me dit : « Père, ce matin je suis allé au village de Do, de l'autre côté du fleuve, pour acheter des os et des cornes de buffles destinés à faire mes manches de couteaux, car je suis coutelier de mon état. J'ai rencontré deux individus, deux cousins je crois, qui, me prenant à part et ne sachant pas que j'étais chrétien, me proposèrent mystérieusement de me vendre, à bas prix, deux petites statuettes en bronze, trois vases en argent et une petite boîte comme une montre, ressemblant assez à la boîte dont vous vous servez pour porter le saint Viatique aux malades, ils ne demandaient que 5 piastres du tout (environ 12 fr.). J'ai compris de suite que c'étaient des objets volés et des objets sacrés, mais, pour ne pas éveiller les soupçons, j'ai répondu que je n'avais pas assez d'argent sur moi en ce moment et que je reviendrais demain pour conclure le marché. Le curé de ma paroisse, à qui j'ai raconté le fait, m'a dit que ce devait être vos objets volés et je viens vous prévenir ». Il fallait prendre une décision tout de suite. Justement j'avais en ce moment dans mon village quatre tirailleurs tonkinois, que le garde principal du poste voisin m'envoyait toutes les nuits pour veiller à ma sécurité. Je les fis déguiser en villageois et, conduits par mon brave coutelier, ils se rendirent sur le champ au village incriminé.
    Malheureusement, à leur arrivée, tous les chiens du quartier se mirent à aboyer, donnant ainsi l'alarme au village et les deux voleurs, se sentant la conscience peu en sûreté, eurent le temps de prendre la fuite. Les quatre tirailleurs purent cependant s'emparer de quelques objets volés, laissés dans la maison et m'amenèrent le lendemain matin la vieille grand mère des deux voleurs, affublée d'une de mes soutanes déjà adaptée à sa taille et trois notables du village. Je fis conduire ces otages chez le mandarin et, alors, l'affaire marcha rapidement. Le sous-préfet, flairant là une belle occasion de récolter des piastres pour lui-même, tout en se faisant une réputation d'habile policier auprès des autorités provinciales, eut bien vite forcé le village à s'emparer des voleurs coûte que coûte et à retrouver les objets disparus. Des deux voleurs, l'un réussit à s'échapper complètement, mais fut tué quelque temps après, dans une nouvelle affaire de vol nocturne ; l'autre fut pris, conduit, la cangue au cou, à Hanoi condamné par le tribunal correctionnel de cette ville à 15 mois de prison, et son oncle, le principal receleur, eut 10 mois de prison. La plupart des objets volés me furent restitués, mais les vases aux saintes huiles avaient été vidés et profanés et ma custode toute dédorée et rendue inutilisable ; quant à mes soutanes elles avaient aussi toutes perdu leur forme primitive pour être transformées en confortables habits annamites. La justice oublia complètement de me faire indemniser pour les objets détériorés ou entièrement disparus. Quand j'en parlai au juge de Hanoi il m'expliqua que le législateur en faisant les lois, « planait sur une haute montagne et avait eu bien soin de ne pas mettre les coupables par trop à la merci des plaignants ». Heureusement que le village des voleurs, dans un bon mouvement d'honnêteté, m'offrit de lui-même, une petite indemnité de 10 piastres, « afin que je ne garde pas rancune à la commune ». Il va sans dire que je m'acquittai de bon coeur de mes promesses à saint Antoine, et depuis cet accident, les voleurs ont toujours respecté ma propriété et ma tranquillité.
    (A suivre).
    1908/130-137
    130-137
    Vietnam
    1908
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