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Sous la menace des Idoles

Chine Sous la menace des Idoles
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    Chine

    Sous la menace des Idoles

    Les Annales ont annoncé le nouveau volume : « Sous la menace des Idoles », dans lequel notre confrère le P. Flachère donne la suite de celui qu'il publiait l'année dernière : « En route vers les Idoles ». Ce dernier nous avait conduits de Paris à Chengtu ; celui d'aujourd'hui nous livre les plus touchants souvenirs de quinze années d'apostolat au Setchoan. Avec la permission de l'auteur nous extrayons de son dernier volume quelques pages : elles donneront à nos lecteurs une idée d'un ouvrage que S. Em. Le Cardinal Baudrillart a qualifié de « livre remarquable par les qualités du coeur et de l'esprit ».

    ***

    L'automne arrive, saison des travaux pressants, saison pluvieuse où il faut au plus vite récolter le maïs et battre les gerbes de riz, une par une, les frappant à tour de bras contre les parois d'un grand baquet de bois, dans la rizière.
    Un courrier descend de Yang-Lieou-Pa :
    Père, je vous invite à venir voir un malade.
    Grave ?
    Très grave.
    Mon chrétien me remet le témoignage du catéchiste. Depuis quelque temps, j'utilise cette garantie ; trop de malades déjà m'ont fait courir inutilement, de jour, de nuit, à la moindre alerte d'un danger imaginaire.
    Il est midi : un coup d'oeil sur les pics couronnés de nuages blancs, signe certain d'un orage qui éclatera dans quelques heures. Partons vite.
    Je donne à mon chrétien la mallette de cuir qui renferme le nécessaire toujours prêt : surplis, étole, rituel, saintes Huiles.
    Il court le premier, rapidement, annoncer mon arrivée. Je pars ensuite, ayant pris la custode d'argent pour me rendre au tabernacle, dans l'église. Une petite prière, courte adoration, mais qui se prolongera des heures, dans l'intimité du coeur à coeur, avec le fardeau divin.
    La pochette de soie repose maintenant, dissimulée sous un vêtement, sur ma poitrine. En selle !
    J'ai traversé sans mot dire le marché bruyant, franchi le pont, suivi des contours de rizières ; voici la montagne.
    Ma monture grimpe, courageuse, s'arrêtant de temps à autre essoufflée. Où suis-je ? Je l'oublie ; le Maître est là... Celui qui est partout, même au bout du monde, le Même toujours, Celui qui a entendu Pierre sur le Thabor : Il fait bon ici, restons-y » ; Jean, dans la pénombre, sur les bords du lac : « C'est le Maître » ; Madeleine éperdue, près du tombeau : « Rabboni ! Bon Maître ! » ; Saul le persécuteur, effondré dans la poussière : « Qui es-tu, Seigneur ? »
    A sa suite, qu'importe la longueur du chemin, la fatigue, le danger ? « On peut m'envoyer où l'on voudra, me disait un ami de Séminaire au jour de son ordination, quelques instants avant son assignation, ce ne sera jamais ni trop loin, ni trop dur ».
    Maître, bon Maître ! Lheure viendra aussi de vous rencontrer, comme tant d'autres qui l'ont ardemment désiré. « Il est temps de nous voir ! » s'écriait Thérèse privilégiée. Oui ! Ce jour-là... il fera bon vous avoir cherché, vous avoir aimé, vous avoir porté, et enfin... se jeter dans vos bras ! »
    Quelques efforts encore et le col sera franchi. Route étroite, escaliers de pierre ; soudain, une volte-face imprévue ! Je suis resté en selle. « Du calme, Pégase, du calme. » La pauvre bête souffle, hésite, se retourne et repart.
    Volte-face encore, les naseaux dilatés. Qu'y a-t-il donc ? Jamais elle n'a pris peur, cependant elle tremble.
    Une fois encore, j'insiste. En avant ! Malheur !... Dans un écart brutal de ma monture, je suis tombé, mon pied chaussé d'une sandale, sur la crête du rocher, et je vois mon pied qui pend tout de travers. Je m'adosse au talus, à demi étendu, et j'attends, incapable de me relever. Un homme grimpe sur la route que je suivais, menant un enfant à la main. Vite, qu'il vienne. Le voici. Il me voit souffrir, saisit mon pied, l'agite dans un mouvement répété. C'est intolérable : un claquement d'os ; ah ! Cela va mieux. Mais comment partir ?
    Il m'aide à remonter en selle, une jambe ballante hors de l'étrier ; il prend les rênes et conduit le cheval : « Père, s'il a eu peur, c'est qu'une panthère peut-être est là dans le fourré... » Nous passons. L'orage gronde ; il éclate. Le col franchi, reste la descente : cinq ou six kilomètres dans le terrain détrempé, glissant, dangereux, sous la pluie torrentielle. Il est nuit quand j'arrive à la résidence ou m'attend le catéchiste Ly.
    Mauvaise route, Père ?
    Pas très bonne !
    Mais je suis encore en selle, il faut m'aider à descendre, me soutenir et vite me faire asseoir.
    Comment va le malade ?
    Très mal, Père, il ne passera pas la nuit.
    La route est-elle praticable pour le cheval ?
    Non, Père, impossible. Il faut traverser le torrent sur une planche et monter à pic à deux lis de distance.
    Je regarde ma blessure. L'enflure gagne à vue d'oeil, distend les cordelettes de la sandale de paille qui deviennent insupportables.
    Alors, comment faire ? Trouve-moi un porteur.
    Un moment après, Ly le catéchiste ramène mon plus solide montagnard : « Ten Lan Koua Ten « la courge », ainsi nommé d'un sobriquet qui peint sa simplicité d'esprit et sa force massive.
    C'est lui que ses compagnons chargeaient des blocs de pierre les plus lourds pour la construction des murs d'enceinte de ma résidence. Ten Lan Koua m'a pris sur ses épaules, Ly le catéchiste nous précède, une torche allumée d'une main, de l'autre, quelques brandons de rechange.
    Cinq cents mètres de descente dans la boue d'un terrain de maïs dont les plants, de temps à autre, heurtent mon pied douloureux, et nous arrivons au torrent. Sans le voir, on l'entend gronder. Quelques blocs de pierre en escaliers supportent la planche hors de la prise des eaux : escaliers difficiles. Ly le catéchiste dirige un à. un les pas de mon solide porteur, le tire, le pousse, le soutient. De toute la force de mes bras et de mes genoux, je me cramponne.
    Nous voici sur la passerelle ; on n'en voit pas le bout ; elle oscille... « Siao sin, siao sin rapetissons le coeur, attention ! » Un élan de confiance cependant : « Bon Maître, protégez-moi ! Si nous y restons... ne soyez pas trop long à me recevoir ».
    Ly, le catéchiste, avance lentement, prudemment, par petits pas, jusqu'à l'extrémité opposée, à cinq ou six mètres. Mon porteur ne lève pas les pieds ; il les fait glisser. Les oscillations prennent de l'amplitude ; il s'arrête. L'équilibre rétabli, il recommence, et plusieurs fois ainsi. La planche, sous le poids, rompra-t-elle en son milieu ? Nous y sommes. Elle résiste ; je respire. Encore trois mètres... Sauvés ! Nous les avons franchis. Détente... action de grâces. Oui, mais maintenant, quelle ascension ! Mon porteur s'arrête tous les dix mètres, se cramponne des mains aux rochers, aux arbustes, tiraillé, poussé, secondé par Ly le catéchiste. Un kilomètre à franchir, deux heures d'efforts désespérés. Enfin, enfin ! Un petit terre-plein sur un bout de terrain cultivé, la maison, la famille, le malade. Il vit encore ! On m'a déposé près de son lit, des cierges sont allumés, la famille se retire. Il a toute sa lucidité, s'est confessé, ses larmes coulent : larmes de reconnaissance ou de douleur ?
    Aux prières maintenant pour le Viatique, pour l'Extrême-Onction. La parenté nous entoure, agenouillée, récitant les formules à haute voix. La custode repose entr'ouverte sur le linge sacré déplié sur une petite table.
    J'ai pris entre mes doigts l'hostie blanche, ce petit rien qui est Tout, dans la vie du monde, dans la vie de l'homme, à l'instant surtout du passage de vie à trépas : « Reçois, frère, le viatique du Corps de Notre Seigneur Jésus-Christ ; qu'il te défende contre l'Esprit du mal et te conduise à la vie éternelle ».
    Pieusement les lèvres se sont closes et les yeux fermés. L'onction sacramentelle a suivi, les prières des agonisants sont commencées. Quand on les termine, un homme s'est endormi dans la paix du Seigneur, sans un cri, sans un geste. Un cadavre, un mort de plus, mais une âme, un chrétien de plus qui a pris simplement son essor vers ces régions éternelles où l'on ne meurt plus...
    J'ai passé la nuit comme j'ai pu, tranquille, apaisé, joyeux de cette joie « qui dépasse tout sentiment », dans la satisfaction du devoir accompli.
    A. FLACHÈRE.


    1939/119-123
    119-123
    Chine
    1939
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