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Sorcière de « Tambour Fleuri »

La Sorcière de « Tambour Fleuri » Tambour Fleuri est un coquet petit village perdu au milieu des bois. Les habitants de la région, lorsque leurs affaires les appellent à Suifu, la préfecture, sont obligés de le traverser, mais ils passent rapidement, sans s'y arrêter, comme s'il était habité par le diable. Sa réputation, en effet, est des plus mauvaises. On parle de voyageurs dévalisés ou même disparus sans laisser de traces de leur passage.
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    La Sorcière de « Tambour Fleuri »

    Tambour Fleuri est un coquet petit village perdu au milieu des bois. Les habitants de la région, lorsque leurs affaires les appellent à Suifu, la préfecture, sont obligés de le traverser, mais ils passent rapidement, sans s'y arrêter, comme s'il était habité par le diable. Sa réputation, en effet, est des plus mauvaises. On parle de voyageurs dévalisés ou même disparus sans laisser de traces de leur passage.
    Dans le chemin creux qui conduit à Tambour Fleuri, un de mes catéchumènes, alors chef des gardes nationaux du district, faillit périr, l'an dernier, avec les trente hommes qui l'accompagnaient. Il était chargé de convoyer une caravane transportant à Suifu l'argent des impôts et des taxes militaires. Cinquante brigands cachés dans les fougères au bord de la route, à un kilomètre du village, ouvrirent soudain un feu nourri sur les porteurs, qui s'écroulèrent ; mais cette fois, au lieu de fuir selon leur habitude, les gardes nationaux ripostèrent avec ensemble et mirent les pillards en fuite.
    La première fois que je passai à Tambour Fleuri, l'endroit me fit une assez triste impression. Je venais de faire une longue route par des sentiers ombragés de bambous géants, le long de frais ruisseaux bordés d'iris bleuâtres ; la nuit approchait quand j'aperçus le petit village. Heureux d'être arrivé, j'admirais de beaux lis blancs embaumant l'air du soir et que la brise balançait au-dessus d'une tombe, simple tertre de terre recouvert d'herbe, lorsque soudain surgit du fond d'un ravin une grande diablesse de femme, un squelette, les vêtements en lambeaux. Les cheveux au vent, un gros gourdin à la main, elle se mit à tourner autour de la tombe en gesticulant et en proférant des paroles incohérentes. Elle me fit l'effet d'une vraie sorcière. Dans la misérable auberge où je passai la nuit on me conta sa triste histoire.
    Il y a quelque trente ans habitait à Tambour Fleuri une famille chrétienne composée de trois personnes. Sans être riche, elle était assez à l'aise, possédant plusieurs collines plantées de bambous et dirigeant une fabrique de papier. Le jeune ménage était heureux, car mari et femme avaient tous deux bon caractère ; ils avaient une mignonne fillette âgée de huit ans, appelée Thérèse, très pieuse, priant comme un ange, et c est cette enfant aux yeux rieurs qui avait entraîné ses parents à se convertir.
    A l'époque du premier de l'an chinois, elle était allée avec sa mère chez une tante habitant près de Wangtatsui. Chez cette parente déjà chrétienne elle avait vu une image de la Sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses bras. La petite prédestinée avait demandé à sa tante ce que représentait ce tableau et avait bientôt décidé sa mère à aller se faire instruire par le Père de Guébriant, alors curé de Wangtatsui.
    Le père de la petite Thérèse n'avait pas tardé à suivre l'exemple de sa femme et de sa fille : il avait brûlé ses poussahs, mais, fort occupé pour le moment, il avait renvoyé à plus tard l'étude du catéchisme ; Thérèse et sa mère furent seules baptisées. A la veillée, l'enfant apprenait à son papa le Pater et l'Ave Maria, ainsi que les éléments de la doctrine. Le brave homme aurait fini par être suffisamment instruit pour recevoir le baptême, mais un grand malheur vint fondre sur lui : sa femme tomba soudain malade d'une fièvre maligne qui l'emporta en quelques jours. La petite Thérèse, profondément chagrinée de cette mort, demandait au bon Dieu de la réunir bientôt à sa maman dans le Paradis. Elle devait être exaucée, mais elle aurait auparavant à supporter bien des souffrances.
    L'année suivante, on apprit que le père de Thérèse pensait à contracter un nouveau mariage. Aussitôt entremetteurs et entremetteuses de se mettre en campagne. Il faut savoir, en effet, qu'en Chine nombre de gens ne vivent que de ce métier qui, en réalité, consiste à soutirer le plus d'argent possible aux candidats au mariage, même en les trompant cyniquement. L'occasion était belle, la fabrique de papier était prospère : les amateurs complaisants accoururent nombreux. Parmi eux se distingua un beau parleur qui décida le naïf catéchumène à épouser une jeune veuve ayant, disait-il, toutes les perfections : bonne ménagère, d'une douceur angélique, promettant de se faire instruire dans la religion catholique et d'élever la petite Thérèse comme son enfant chérie. Hélas ! La vérité était que la perle en question avait un caractère si désagréable que, pour se débarrasser d'elle au plus vite, ses proches n'avaient pas hésité à donner la forte somme à l'entre metteur.
    Aussitôt installée à la fabrique, la nouvelle maîtresse mena choses et gens tambour battant : son mari, la petite Thérèse, les ouvriers, tous furent généreusement gratifiés d'injures et souvent même roués de coups. La mégère ne pouvait supporter surtout de voir Thérèse s'agenouiller et prier folle de rage, elle la frappait sauvagement. Pour se soustraire à sa fureur, la pauvre enfant se réfugiait dans les bois et là, prosternée au milieu des fougères, suppliait le bon Dieu d'envoyer un de ses anges pour la chercher et l'emmener au Paradis près de sa mère. Avant d'obtenir cette grâce, elle obtint celle de baptiser elle-même son père tombé malade et mort de chagrin. La mégère ne pleura guère son mari ; elle se contenta de dire : « Cet imbécile a fini par crever : ce n'est pas trop tôt ! »
    Devenue veuve, la marâtre, désormais unique maîtresse dans la maison, s'acharna contre celle qu'elle avait promis d'élever comme sa fille. A tout prix elle voulut la faire apostasier, l'obliger à faire des prostrations et à brûler des bâtonnets d'encens aux poussahs. Ne pouvant y parvenir, elle annonça à la pauvre enfant que désormais elle n'aurait plus rien à manger tant qu'elle n'aurait pas renoncé à sa religion. Sur le refus courageusement obstiné de sa victime, la mégère se rua sur elle comme une bête féroce, et, à grands coups de bâton, la jeta hors de la maison.
    La petite Thérèse, tout en sang et à bout de forces, ne tarda pas à expirer, sans proférer une plainte contre son bourreau, mais en prononçant les doux noms de Jésus et de Marie.
    Hélas ! Les bourreaux de ce genre ne sont pas rares en Chine. Vous qui lisez cette histoire tristement véridique, remerciez Dieu de vous avoir fait naître en pays chrétien, sous le beau ciel de la douce France !
    Après la mort de la petite Thérèse, les parents et amis de l'horrible marâtre vinrent s'installer à la fabrique et, tous fumeurs d'opium et joueurs enragés, s'y employèrent surtout à faire bombance : dès lors la fortune fut bientôt dissipée et l'usine dut être fermée.
    Ruinée et bientôt abandonnée de tous, la mégère tomba dans le marasme, puis devint subitement folle. Chaque soir, on la vit tourner en brandissant une trique autour de la tombe de sa victime, toute fleurie de magnifiques lis au suave parfum.
    Par les nuits de clair de lune, quand les chiens accompagnaient du concert de leurs aboiements les cris sinistres de la sorcière hurlant autour de la tombe fleurie, l'ensemble formait une cacophonie lugubre à faire dresser les cheveux sur la tête.
    Mais le triste drame est fini : le 31 mai dernier, le corps de la sorcière a été trouvé, près de la tombe de la petite Thérèse, à moitié dévoré par la panthère.

    LECRAM.
    1939/24-28
    24-28
    Chine
    1939
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