Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Soeur mouk première religieuse des sauvages Bahnars »

Soeur mouk première religieuse des sauvages Bahnars » L'Institut indigène des « Amantes de la Croix » fondé par Mgr Lambert de Lamotte en 1669 au Tonkin, en 1671 en Annam, en 1672 au Siam, a fait l'objet d'un article de fond dans la « Revue d'Histoire des Missions », septembre 1930. J'y renvoie le lecteur que la question des origines pourrait intéresser.
Add this
    Soeur mouk
    première religieuse des sauvages Bahnars »
    L'Institut indigène des « Amantes de la Croix » fondé par Mgr Lambert de Lamotte en 1669 au Tonkin, en 1671 en Annam, en 1672 au Siam, a fait l'objet d'un article de fond dans la « Revue d'Histoire des Missions », septembre 1930. J'y renvoie le lecteur que la question des origines pourrait intéresser.
    Je me borne à noter ici qu'aux deux premiers siècles de son existence, l'Institut des Amantes de la Croix essaima dans presque toutes les provinces du Royaume, au Tonkin, en haute et moyenne Cochinchine, notre Annam actuel et en basse Cochinchine, notre colonie de Saigon, et que, dans cette même période, il partagea le sort commun de l'Eglise annamite : persécution ouverte ou tolérance tacite, éversion ou rétablissement des couvents, dispersion ou regroupement des moniales, et, aux plus mauvais jours, la prison, l'exil, la mort pour nombre d'entre elles.
    Mais il faut arriver au règne de Tuduc pour que leur beau nom d'Amantes de la Croix prenne toute sa signification. « Ce nom, écrivait le P. Louvet, elles l'avaient bien mérité! Aux jours de la persécution sanglante, elles furent les premières à la souffrance et à l'immolation. C'était le plus souvent leurs maisons qui servaient d'asile aux persécutés ; c'étaient elles qui se glissaient dans les cachots pour porter aux confesseurs de la foi la nourriture et les petits soulagements qu'on pouvait leur procurer ; plus d'une fois, comme aux jours de la primitive Eglise, ces vierges intrépides furent chargées d'apporter au martyr qui allait verser son sang pour Jésus-Christ le viatique du dernier combat. Là où le prêtre ne pouvait pénétrer, elles allaient hardiment, protégées par leur habit de femme et le rayonnement de leur charité. Elles consolaient les affligés, secouraient les faibles, relevaient les apostats. Aussi, comme nous allons le voir, la haine des tyrans leur fit l'honneur d'une persécution particulière : on les traqua de tous côtés, on ferma leurs pauvres monastères et on les livra aux tortures raffinées et à la mort ».
    Parmi les nombreux édits de persécution qui se succédèrent de 1857 à 1861, l'un fut lancé en juillet 1860 contre les Amantes de la Croix. En voici quelques passages:
    « Les chrétiens sont une canaille bien endurcie; il est bien difficile de les ramener à de meilleurs sentiments. Ils se servent de femmes perverses qu'ils appellent vierges et soeurs, pour recéler les objets de culte et porter des nouvelles d'un lieu à un autre. Il faut faire usage des catalogues qu'on a dressés dans chaque province pour les surveiller... Si donc on vient à arrêter encore de ces mauvaises femmes qui vont sans cesse d'un lieu à l'autre, il faut se conformer aux sentences déjà portées contre elles, dans les provinces de Hanoi et de Phuyen, pour les punir, afin qu'elles se corrigent ». Or ces sentences n'impliquaient pas moins que l'exil à perpétuité et la servitude dans les maisons des mandarins, et ceci indépendamment de la peine de mort qui frappait ceux qui introduisaient dans le royaume des prêtres étrangers ou donnaient asile à tout « chef de religion ».
    Cette dernière clause mérita la palme du martyre à deux religieuses du couvent de Phanrang, Agnès Soan et Anna Tri, dont la cause de béatification est pendante en cour de Rome (1).
    En résumé, les quatre années de cette persécution qui, dans l'histoire religieuse de l'Annam, porte le nom sinistre de « la Dispersion » des chrétiens dans les villages païens et sous leur surveillance, virent la destruction de quatre-vingts couvents et la dispersion de deux mille religieuses ; une centaine donnèrent leur vie pour la foi.
    Vingt-quatre ans après, vinrent les massacres en masse de « l'Année terrible » (juillet 1885-juillet 1886) qui mirent à feu et à sang les missions des douze provinces du Nord, Centre et Sud Annam : je ne parlerai ici que des six provinces de ma vieille mission de Quinhon, de la frontière de la Cochinchine au Col des Nuages où commence la mission de Hué.
    Dans les dernières années qui précédèrent l'horrible tuerie, la moyenne annuelle était, à Quinhon, de 2.000 conversions d'adultes et d'environ 10.000 baptêmes d'enfants in articulo mortis, et ce dernier chiffre donne la mesure du zèle des Amantes de la Croix et de leurs baptise uses. Or, sur 450 de ces moniales, 270 furent massacrées, 10 de leurs couvents sur 12 et 17 de leurs orphelinats sur 19 complètement anéantis, en même temps que 8 missionnaires, 7 prêtres indigènes, 60 catéchistes et théologiens, 24.000 chrétiens avaient été décapités, percés de lances, noyés, enterrés vivants, brûlés dans leurs églises ou leurs paillotes.
    Voici le martyrologe de ces couvents :
    Phanrang, au Sud Annam, possédait à la chrétienté de Dinhthuy une petite communauté d'Amantes de la Croix. La supérieure et deux religieuses se trouvant dans leurs familles au Khanh-Hoa échappèrent aux massacres en gagnant Saigon. Six autres trouvèrent un refuge chez les Chams compatissant, opprimé qu'ils étaient eux-mêmes par leurs conquérants annamites. Les six dernières furent jetées dans le puits du couvent, où on les couvrit de fumier. L'une d'elles, se trouvant au-dessus de ses compagnes, put respirer pendant deux jours. Suffoquée et dévorée de soif, elle appela au secours. Un païen passant par là, répondit par des injures.

    (1). Les Martyrs du Sud Annam. Cf. Annales des Missions Etrangères : no 187, mai juin 1929.

    « J'ai trois piastres cousues dans mon habit, lui dit-elle, retire moi d'ici, elles seront à toi ». La cupidité obtint ce que n'avait pu la compassion. Mais la haine reprit vite le dessus. Après avoir dépouillé celle qu'il prétendait sauver, le misérable la jeta dans le brasier d'un tas de bois préparés pour la construction d'une nouvelle église. Et voyant qu'elle se débattait encore, il lui écrasa la tête sous un madrier.
    Du même couvent, une vieille religieuse en retraite dans sa famille, ne voulut pas suivre sa parenté en fuite vers la montagne. Elle récitait paisiblement son rosaire quand les égorgeurs se présentèrent à la maison. A leur entrée, elle se mit à genoux, courba la tête et fut décapitée, tenant toujours son chapelet à la main.
    Un fait plus caractéristique encore de saint entêtement dans la poursuite du martyre, nous est rapporté par le P. Héry, de la mission de Hué : « J'avais, écrit-il, recueilli les orphelines de la Sainte Enfance de Trung-Quân. Seule la vieille soeur Luong est restée opiniâtrement à son poste où elle a trouvé le martyre. Les centaines de petits anges qu'elle a envoyés au ciel en les baptisant souvent au péril de sa vie, lui auront ménagé l'entrée la plus triomphale au paradis ».
    Nhatrang (Khanh-Hoa), province au Nord de Phanrang, avait un couvent à Binhcang, dont les religieuses purent échapper à la mort, ainsi que 800 chrétiens sur 2.800, grâce à deux navires de commerce envoyés sur les côtes d'Annam par la mission de Saigon.
    Au Phuyen, province plus au Nord, ce fut l'extermination presque complète : ses deux missionnaires, les PP. Iribarne et Châtelet, ses trois prêtres indigènes et 5.800 chrétiens sur près de 7.000 furent massacrés impitoyablement. Deux couvents d'Amantes de la Croix existaient, Manglang et Hoavong, ainsi que deux orphelinats très florissants. Quelques religieuses de Manglang purent s'échapper à temps, du moins pour aller mourir ailleurs. Un petit groupe qui avait cherche refuge sur une colline à l'est et tout proche de la chrétienté, y fut découvert et massacré séance tenante. Jeune missionnaire, j'ai visité en 1888 les ruines carbonisées de ce qui fut le beau couvent et le magnifique orphelinat de Hoavong deux aréquiers étaient encore anormalement penchés sur la margelle d'un puits : « C'est à ces arbres, me dit-on, que furent pendues la supérieure et son assistante, et dans ce puits profond que furent précipitées les autres religieuses... »
    La grande province centrale de Binh-Dinh, grâce à la proximité du port et de la garnison française de Quinhon, put sauver par la fuite les deux communautés de Gothi et de Langsong : les trois autres furent anéanties. C'étaient, en remontant vers le Nord :
    Une communauté d'Amantes de la Croix, proche du Grand Séminaire de Nuoc-Nhi. Le P. Macé, supérieur, tente un commencement de résistance : les torches incendiaires en ont vite raison : les religieuses sont massacrées dans la chapelle du couvent, avec 50 personnes qui s'y étaient réfugiées ; le Père est égorgé dans la chapelle du Séminaire.
    A Thacda, plus au Nord, un couvent et un orphelinat : les Amantes de la Croix, à très peu d'exceptions, sont brûlées vives dans l'église où le P. Barrat a réuni sa chrétienté centrale pour s'y préparer à la mort.
    A Giahou, tout au Nord, le plus beau couvent et les deux plus grands orphelinats de la mission : le P. Dupont, avant d'être complètement investi tente une trouée dans la direction de Quinhon, deux grandes journées de marche en traînant à sa suite vieillards, femmes et enfants. Mais à peine à quelques kilomètres de son point de départ, il est cerné au pied de la colline devenue notre « Montmartre, Mons martyrum » et massacré avec presque toutes les Amantes de la Croix et 1.700 chrétiens qui, sous une dernière absolution, s'étaient agenouillés sur la route mandarine pour s'offrir au martyre.
    Dans la province suivante, le Quang-Ngai, plus des 5/6 des chrétiens furent la proie des persécuteurs : un millier seulement, après une défense héroïque, fut sauvé par le P. Maillard, venu de Tourane sur un aviso français.
    Deux couvents et quatre orphelinats dans cette province, une centaine d'Amantes de la Croix. En ce qui concerne le couvent de Phuhoa, « le vérité m'oblige, écrivait un de mes confrères, d'ajouter ici un détail typique (et heureusement fort rare en Annam) : la plupart des religieuses elles étaient près de quarante furent massacrées sous les yeux du P. Guégan après avoir été entièrement dépouillées. Ainsi l'avait ordonné la rapacité, ou mieux la malice diabolique des égorgeurs ». Puis ils achevèrent le P. Louis Gégan, petit-neveu de Georges Cadoudal, et ancien zouave de Charette.
    Le second couvent, à Phuong-Chuôi, comprenait plus de 60 Amantes de la Croix. Au point du jour la chrétienté est cernée. Tous les fidèles qui avaient passé la nuit à se préparer à la mort, se réunirent à l'église pour attendre à genoux le coup qui les fera martyrs. Bientôt des maisons voisines le feu prend au lieu saint, couvert comme elles de simples paillotes. Alors, le P. Garin, revêtu de son aube et de son étole, se lève et, du haut du palier de l'autel, donne à ceux qui vont mourir une absolution commune.
    « Encore un instant de souffrances, leur dit-il, et nous serons tous au ciel! » Puis, saisissant le crucifix de l'autel, il les bénit une dernière fois en s'écriant : « Seigneur, daignez envoyer vos saints anges recevoir les âmes de vos martyrs ! » (1)
    En résumé, et, pour cette seule mission de Quinhon du 18 juillet (couvents du Quang-Ngai) au 20 août (couvents du Phu-yen), en cette année 1885, sur 12 maisons d'Amantes de la Croix deux seulement échappèrent à la destruction : ce furent les couvents de Trakieu et de Phuthuong, clans la province de Quang-Nam. La relative proximité de Tourane et l'aide matérielle qu'on y put trouver permirent d'organiser la résistance dans ces deux chefs-lieux de district où 5.000 fidèles s'étaient réfugiés. Ceux qui ne purent rallier à temps, au nombre de 500 environ, furent massacrés dans leurs églises ou, comme à Vandoa, enterrés vivants dans le sable de la dune et leurs villages livrés aux flammes. On n'eut à déplorer que la mort d'une Amante de la Croix, tuée d'une balle pendant le siège de 23 jours que Trakieu eut à soutenir contre dix mille égorgeurs.
    La paix rétablie, ils avouaient qu'ils attribuaient leurs échecs successifs à l'apparition d'une belle Dame qui planait sur la tour de l'église, et d'une légion d'enfants lumineux qui descendaient du ciel pour les terroriser. Hallucinations païennes ou divines manifestations, je ne sais, mais ne rappelaient-elles pas ces milliers de petits anges que, chaque année, nos Amantes de la Croix envoyaient au ciel, où les rejoignirent, en 1885, par la voie triomphale du martyre, 270 d'entre elles?

    (1). Paroles et faits rapportés au P. Grangeon par des convertis qui furent témoins du drame.

    ***

    Sous le régime du Protectorat français, d'autres religieuses sont venues de France prêter leur irremplaçable concours à l'apostolat missionnaire: Soeurs de Saint-Paul de Chartres, Carmélites, Soeurs de la Providence de Portieux, Soeurs de N.-D. des Missions, et, plus récemment, Soeurs de Saint-Vincent de Paul. Elles ouvrent non seulement des crèches, orphelinats, écoles, dispensaires et hôpitaux, mais encore des noviciats où les vocations annamites ne manquent pas, témoignant ainsi combien la vie religieuse, sous ses formes diverses a d'attrait pour ce peuple et de prise sur sa mentalité.
    Cependant, malgré ses 262 années de date, l'Institut des Amantes de la Croix érigé par un des fondateurs de la Société des Missions Etrangères, est toujours florissant dans nos missions. D'après une statistique de 1928, les Amantes de la Croix en Indochine étaient au nombre de 2.156, ce qui donnerait, en y ajoutant les moniales indigènes des divers Ordres et Instituts cités plus haut, 3.600 religieuses annamites vivant en communauté. Et encore n'avons-nous pas le chiffre certainement élevé des « Tertiaires dominicaines annamites » de Buichu, Haiphong et Bacninh qui succédèrent aux Amantes de la Croix dans ce Tonkin oriental qui, à la mort de Mgr Deydier, son premier vicaire apostolique, fut cédé aux Dominicains espagnols de la Province de Manille.
    Il n'en reste pas moins que pour en obtenir un Meilleur rendement et sauvegarder l'avenir de nos oeuvres, il était de toute nécessité d'adapter nos Amantes de la Croix au nouvel état de choses créé par le Protectorat, exigeant examens et brevets pour remplir certaines fonctions éducatives.
    La belle mission de Cochinchine se devait de donner l'exemple: elle le fit en fondant une Ecole normale de religieuses indigènes sous la direction pédagogique d'une religieuse française prêtée avec une abnégation combien méritoire par la communauté de Saint-Paul de Chartres.
    Le résultat ne put qu'encourager les autres missions à entrer dans la même voie. Le voici, d'après une lettre de Mgr Du mortier
    « Nos quatre couvents indigènes des Amantes de la Croix que la mission de Saigon a conservés tels qu'ils étaient dans le passé se contentant de relever le niveau des études et d'adapter l'ancienne règle au nouveau Droit canonique sont plus florissants que jamais. La plupart des religieuses ont obtenu le certificat d'études élémentaires indigènes ; les plus intelligentes se préparent au certificat d'études primaires franco indigènes, d'abord dans leur couvent respectif, puis à l'Ecole normale des religieuses au Cap Saint-Jacques.
    « Leur certificat obtenu, elles retournent dans leur communauté et sont entièrement à la disposition de leur Supérieure comme les autres religieuses. Les Amantes de la Croix de nos quatre couvents dirigent à elles seules 134 écoles élémentaires ».
    En outre, et sans médire ici de la médecine indigène, de la pharmacopée locale et de l'hygiène ancestrale le contact de leurs soeurs d'Europe ne peut qu'inciter nos soeurs d'Annam à moderniser quelque peu leurs méthodes désuètes sur l'organisation des crèches et la puériculture, le fonctionnement des orphelinats et des ouvroirs, le rôle d'infirmières dans les formations sanitaires, léproseries comprises, leur dévouement va jusque là.
    Dans la mission de Quinhon l'Ecole normale de Gothi n'a été ouverte qu'en 1924: elle fonctionne déjà à plein rendement, bien que, faute de fonds, son installation reste encore fort insuffisante. Mais son aumônier (son vrai fondateur, bien qu'il s'en défende) le P. Sol vignon l'homme de la confiance imperturbable en la bonne Providence va quand même toujours de l'avant, la prison pour dettes ayant disparu de notre législation. Les districts (qui, au besoin, pourront plus tard les récupérer pour leurs oeuvres) lui envoient directement des juvénistes de 13 à 16 ans. Pendant 5, 6 ou 7 années, elles resteront complètement à la charge du Noviciat, jusqu'à l'obtention du brevet élémentaire, les mieux douées jusqu'au brevet franco annamite. Actuellement, la petite communauté, dont soeur Marie de Lorette a assumé la charge, lourde d'impécuniosité, compte 24 professes, 10 novices, 5 postulantes et 40 juvénistes.
    Or (et on m'a bien recommandé de n'en souffler mot), sur ces 45 petites, il y en a près de la moitié auxquelles Soeur Supérieure doit fournir le trousseau, et le souvent renouveler car il ne dure guère ! « Un capital de dix mille francs, qui nous ferait un revenu de 1.500, nous aiderait à les vêtir (oh! Pas dans les prix ni dans les modes de Paris!), et la Supérieure n'aurait pas à grignoter sur son maigre budget ni l'aumônier à rogner... dans les deux sens du mot ». Je ferme ma parenthèse indiscrète.
    Des 14 professes de deuxième année, année canonique, 9 sont déjà institutrices en district, 2 dans un orphelinat, 2 à la léproserie, une à l'hôpital indigène. Les 10 professes de première année sont employées au Noviciat aux classes, ouvroir, économat, cuisine.
    Ce système de recrutement est évidemment onéreux, mais il a'est que transitoire puisque, justement, ces religieuses institutrices formeront dans les paroisses une jeunesse plus et mieux instruite qui ne nécessitera plus, au Noviciat, ce long stage d'un juvénat dispendieux.
    Par contre, ce système aura eu de précieux avantages. En voici un, pour finir. Sans ce juvénat où l'on peut entrer dans la prime jeunesse, les descendantes des « Sauvages Bahnars » du vieux Père Dourisboure n'auraient jamais consenti, n'auraient jamais osé quitter leurs libres montagnes pour descendre dans la plaine, s'enfermer dans le demi clôture d'un couvent annamite. Voici ce qu'on m'écrit de Gothi:
    Quelques semaines avant l'arrivée des Soeurs de Saint-Paul en mai 1924, nous reçûmes quatre jeunes filles bahnars, amenées par l'institutrice annamite de Kontoum qui avait passé cieux ans de formation à notre hôpital indigène de Kimchau. C'est le bon P. Kemlin, provicaire de Kontoum, qui nous envoyait ces enfants de la forêt. C'était pour elles une vie bien étrange qui commençait, et combien dure, sous une règle chose insoupçonnée là-haut disciplinant tout, même les instincts les meilleurs! De fait, dès le lendemain, on les rencontra devant la maison avec un paquet de linge sous le bras. « Où allez-vous? Au fleuve ». On eut quelque peine à leur faire comprendre que ce n'était pas tout à fait comme à Kontoum, et que le couvent avait tous ses locaux appropriés.
    L'acclimatement fut bien difficile et long. Pourtant des conseils de patience dans les premières épreuves et des rappels de fidélité à leur vocation leur venaient de là-haut, combien touchants dans leur naïveté. En voici la traduction :

    « Bonjour Mouk,

    « Voilà bien longtemps déjà que tu n'es plus ici, plus de cieux mois déjà! Aussi ta mère et moi pensons à toi ; et je vais t'écrire pour causer avec toi un moment. Ta mère et moi nous ne faisons que penser à toi. Figure-toi une vache que l'on a violemment séparée de son petit veau. Son sein la fait souffrir et elle a le coeur gros. Mais que faire ? Le bon Dieu t'a prise pour travailler pour lui ; que sa volonté soit faite! Nous réprimons nos sentiments les plus intimes qui nous font penser à toi, et nous nous soumettons à la volonté de Dieu. Aussi, malgré tout, ta mère et moi nous ne voulons pas que tu quittes cette terre d'Annam où tu es comme une orpheline.
    Ta mère me dit de te demander, au cas où il te resterait un sou ou deux, de nous acheter une cuvette. Ta mère désire que ce soit toi qui l'achètes. Ce sera comme si tu continuais à manger le riz avec nous deux comme autrefois.
    « N'oublie pas de prier le bon Dieu de nous aider durant cette année, car tout le monde a la famine et chaque maison en soutire. Nous prions aussi le bon Dieu de vous aider toutes et nous te remettons entre les mains de Jésus, Marie, Joseph ».
    Malgré tout, l'exil pesait lourdement sur nos « sauvagesses » et, les premiers temps, c'étaient des demandes de départ à chaque instant, et le matin, en se levant, on allait voir si elles n'avaient pas pris la fuite pendant la nuit. Elles couchaient à part avec leur ancienne maîtresse de Kontoum et ne se gênaient nullement pour aire des reproches acerbes au P. Kemlin qui leur avait promis de venir les voir : or, on ne le voyait jamais descendre!
    Un jour, je reçus un mot du Père qui, déjà marqué par la mort, partait pour le sanatorium de Dalat et de là... pour le cimetière Saint Pierre de Marseille. La lettre était datée de Quinhon. Le Père s'y excusait de ne pouvoir venir à Gothi, son départ précipité devant avoir lieu le lendemain.
    Vite, je lui envoie un exprès avec un billet ainsi conçu :
    « Cher Père, si vous passez sans venir, je ne réponds plus de rien : vos enfants seront remontées et personne ne pourra les en empêcher. Il faut absolument que vous veniez, sans cela votre oeuvre d'avenir est mort-née ».
    Le lendemain, le P. Kemlin faisait son apparition à Gothi et, aussitôt, les pleurs tarirent et les visages devenaient radieux. Le Père passa la journée avec elles, leur fit une touchante instruction et les confessa en bahnar. Dès le lendemain, changement complet : c'était la joie, la paix ; on ne parla plus jamais de remonter avant l'heure et sans le saint habit des épouses du Christ. La maladie seule a obligé l'une d'elles à rentrer dans sa famille, mais les trois autres ont continué à montrer les plus sincères dispositions à la vie religieuse. Elles ont eu le bonheur de faire leurs premiers voeux le 14 septembre dernier. Pour cette solennité, le P. Decrouïlle était descendu de Kontoum et leur adressa à la chapelle, avant la cérémonie, une petite allocution en leur langue. Elles sont employées au Noviciat et attendent, avec une impatience où le zèle a sa grande part, l'arrivée de Soeurs françaises pour monter avec elles à Kontoum et les aider dans la fondation d'écoles et d'un Noviciat bahnar. « Vivement les Soeurs, s'écrie mon correspondant venez à Kontoum ! C'est le paradis des Missions ! »
    Depuis deux ans, trois autres « sauvagesses » sont venues se joindre aux trois premières. Mais pour elles, l'apprentissage a été facile, ayant trois des leurs pour monitrices : elles donnent également très bon espoir.
    La protection du haut du ciel de leur saint et regretté Père, le bon P. Kemlin, est visiblement sur elles.
    E.-M. D.

    1931/53-64
    53-64
    Vietnam
    1931
    Aucune image