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Situation actuelle

Situation Actuelle
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    Situation Actuelle

    Comme j'ai eu occasion de le dire, actuellement, c'est-à-dire après sept ans d'existence dans sa forme définitive, l'oeuvre des catéchistes comprend douze sujets qui vont enseigner à des titres différents ; ils ont évangélisé déjà plus de 50 chrétientés, et chacune d'elles pendant une moyenne d'un semestre. Ils seraient vingt s'il n'y avait pas eu à faire la part de la mort et à enregistrer quelques défections, inévitables dans toutes les oeuvres. Ils ont été envoyés dans presque tous les districts et sur les points les plus éloignés de la mission. Les changements fréquents de poste, les allers et retours à la communauté au district et vice versât ne sont pas pour déplaire aux Annamites ; quant à la vie qu'ils mènent en chrétienté si elle a ses côtés pénibles, elle offre aussi des adoucissements. Le catéchiste, dans son poste, fait l'école aux enfants, instruit les catéchumènes deux fois par jour au moins ; entre temps il fait ses exercices de piété et dans les temps libres il reçoit les gens et va les voir. Le local est plus ou moins délabré, il pleut parfois dans le logement, les visiteurs sont grossiers, peu avenants, peu disposés à s'instruire ; les enfants ne viennent jamais au complet et se couvrent de la protection paternelle pour manquer de soumission ; la nourriture est mal préparée, parfois insuffisante malgré les cinq piastres d'allocation mensuelle que reçoit le catéchiste en campagne ; les chemins pour aller se confesser sont presque impraticables, ou bien il faut louer cher, quand on peut en trouver, une barque pour se rendre à la résidence du Père ; le climat local est malsain, la fièvre et d'autres maladies visitent te jeune homme ; tout cela est un échantillon des misères du métier ; mais, hâtons nous de le dire, la Providence est là, c'est-à-dire que tout arrive doucement et peu à peu. Et puis il y a des consolations : un païen se convertit, les catéchumènes sont dociles, ont confiance dans le catéchiste, lui rendent de petits services ; une lettre du supérieur arrive, une visite du missionnaire et la perspective d'un prochain retour à la Communauté avec l'inconnu toujours agréable d'une autre destination.

    Les missionnaires qui emploient ces jeunes gens sont très généralement contents d'eux. Il est évident que tous n'ont pas les mêmes capacités, le même savoir faire ; ç'a été une de mes illusions autrefois de vouloir les rendre tous capables d'enseigner dans la perfection, de renverser les objections sans hésiter, de dirimer les difficultés de la vie à la Salomon, de chanter comme des artistes, de savoir l'harmonium, la couture, etc. Chaque missionnaire désire tout cela plus ou moins, et il est si agréable de faire plaisir aux confrères ! Après des efforts de plusieurs années, car je n'ai pas cédé tout de suite à l'insuccès, j'y ai renoncé et je me contente de donner à chacun ce qu'il peut porter, les uns plus, les autres moins.

    Ces dernières réflexions font entrevoir que le missionnaire a besoin de catéchistes, non seulement pour évangéliser, mais pour l'aider dans sa besogne de maître de maison. En mission il faut faire un peu tous les métiers, mais rien ne nous use et ne nous énerve plus vite, sauf de rares exceptions, que la direction et la surveillance du train de maison. Les confrères aimeraient à être déchargés, sur un homme de confiance, de tout souci matériel, pour ne garder que la haute direction. Or je n'ai encore trouvé parmi mes catéchistes, outre « le Vieux» dont il a été question plus haute, qu'un seul qui eut des aptitudes et du goût pour ce genre de travail. Je parle d'aptitude, car si les Annamites sont foncièrement pratiques, c'est surtout pour eux mêmes et pour les relations ordinaires ; mais la fonction de majordome, chez un Européen surtout, suppose un esprit pratique, du tact et un dévouement qui doit cire inné ; l'éducation le développe mais ne le donne pas ; et puis, outre une certaine conformité de caractère entre le Père et son catéchiste, il faut que le Père sache prendre son homme et le diriger, sans lui témoigner de défiance, l'abaisser devant le public, ni lui ôter la liberté d'action nécessaire. En pratique, tout cela est difficile et partant assez rare sans cesser d'êtres bien désirable. Un de nos jeunes gens « le Marjordome » mérite de servir de modèle du genre. « C'est pour moi, me dit le missionnaire qui l'emploie chez lui, le type du catéchiste. Je suis gâté. Il soigne mes affaires, à l'oeil à tout, range le mobilier, surveille les petits domestiques quand ils préparent la table, leur apprend à servir la messe, prépare mon bagage soit que j'aille en barque ou en char à boeufs, et à mon retour, remet tout en place sans que j'ai à m'inquiéter de rien. Il instruit les enfants, fait le catéchisme un peu tous les jours, mais peu... car il est poitrinaire, crache le sang assez souvent ; néanmoins il continue toujours son service, sans avoir de relations avec personne, sans attendre un ordre ou un encouragement ; c'est une manie chez lui de rendre service, mais quelle belle manie ! »

    Il y a une chose qui peut toujours augmenter chez eux, c'est l'esprit de foi, de piété et le zèle pour le salut des âmes ; ils ont cela, mais comme pour tout ce qui est surnaturel, ils ne savent pas par eux-mêmes la pratique ; il faut, et c'est du reste vrai pour tous les Annamites, que le secours extérieur, la parole, les exhortations du missionnaire, du supérieur, supplée à la vie intérieure toujours peu développée en eux. Mais un missionnaire qui sait gagner leur con- fiance les diriger suivant l'esprit de leur vocation, obtient des résultats très consolants tant pour leur avancement personnel dans le sérieux et l'esprit de foi, que pour l'évangélisation des païens. Il faut, pour tout dire d'un mot, les lancer : un Annamite est fait pour travailler en sous-ordre, il est bon inférieur, surtout quand on le prend par les motifs de fui auxquels il est toujours sensible.

    Et ceux chez qui ils exercent le ministère, les aiment-ils ? Je n'hésite pas à dire oui, car bien des faits le démontrent ; disons de suite que l'affection n'est pas égale pour tous ; certains sont préférés aux autres à cause de leurs qualités exceptionnelles, et d'autre part quelques-uns aussi passent comme inaperçus, sans conquérir, sinon l'estime, du moins l'affection de leurs subordonnés. Voici quelques marques qui permettent de se renseigner à ce sujet. Généralement les Annamites, pour complaire au catéchiste, parlent en termes peu avantageux de son prédécesseur ; or si les critiques ne portent que sur quelques défauts extérieurs (qui en est exempt ?) sont mélangées de paroles de sympathie, de regret même de la part des mauvais que le catéchiste a du souvent gronder, il y a lieu de croire que vraiment le catéchiste était aimé. Bien souvent les fidèles grands ou petits, écrivent au catéchiste qui les a quittés ; ils vont le voir à son nouveau poste ; parfois même ils font une pétition pour qu'il revienne parmi eux, etc. Or, j'ai eu la consolation de constater que ces témoignages de sympathie sont fréquents à l'égard des catéchistes d'An duc. Pendant la période de 3 à 4 mois où le choléra a sévi l'an dernier, les catéchiste éparpillés un peu partout sont restés à leur poste et se sont prodigués pour soigner les catéchumènes moribonds ; j'en connais un qui, pris de vomissements avant-coureurs du fléau, n'en continua pas moins pendant plusieurs nuits à veiller les malades pour les disposer à bien mourir. Il y a parmi eux deux ou trois poitrinaires déclares ; ils ne cessent point pour cela de travailler, et il faut leur demander des nouvelles de leur santé pour en savoir quelque chose, tant ils semblent s'oublier eux-mêmes. L'Annamite ne redoute pas la mort comme nous, mais il n'en est pas moins vrai qu'en temps d'épidémie, les païens consignent leur porte et que les chrétiens ordinaires ne laissent voir souvent que de la frayeur en face du choléra, la terrible maladie, que l'on n'ose souvent pas nommer, tant elle inspire de terreur. Il y a donc, si je ne rue trompe, chez ces jeunes gens, une estime réelle de leur vocation et une disposition plus qu'ordinaire à se dépenser pour le salut du prochain.

    Tous ces détails auront peut-être paru fastidieux à mes lecteurs ; qu'ils me pardonnent ; on parle longuement de ce qu'on aime, et il y a bientôt sept ans que mon frère et moi unissons nos efforts, tant pour diriger cette petite Communauté que pour évangéliser les nombreuses chrétientés qui avoisinent An-duc. Des dépenses considérables ont été faites pour l'installation matérielle de l'oeuvre ; le typhon qui a sévi en mai 1904 a tout anéanti. Mais ces malheurs sont de ceux que l'on regrette le moins. Par ailleurs que d'inquiétudes, que d'angoisses parfois viennent assaillir celui qui a la charge de ces enfants, soit pendant leur noviciat, soit pendant leurs longs séjours en chrétienté ! Car même âgés et placés prés d'un missionnaire, ils ne se maintiennent point s'ils ne restent en relations avec leur Communauté. Quelle chose mystérieuse que la charge d'âmes pour un prêtre ! Un mot des supérieurs suffit à faire peser sur ses épaules un poids lourd comme un monde, comme aussi un mot suffit à l'en délivrer tout à coup ! Et puis cette oeuvre, si délicate en elle-même, a besoin du concours de tant de bonnes volontés pour prospérer ! Si les simples chrétiens, par manque d'esprit de foi, lui marchandent leur estime, elle périt faute de sujets ; si les prêtres manquent de bienveillance et se montrent, non pas défiants ou hostiles, mais seulement froids et indifférents, les jeunes gens se déconcertent ; car voués par vocation au service des Pères, ils considèrent à bon droit comme leur véritable et unique récompense la sympathie que ceux-ci leur témoignent. Aussi nous nous croyons en droit de demander aux lecteurs des Annales le secours de leurs prières pour les catéchistes de la Cochinchine Occidentale ; et en retour nous prierons les Bienheureux Martyrs d'Annam, principalement le Bienheureux Philippe Minh, sous le vocable duquel est placée cette oeuvre, de bénir tous ceux qui s'intéresseront au salut de ses compatriotes !
    1905/309-312
    309-312
    Vietnam
    1905
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