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Silhouettes d'apôtres

Silhouettes d'apôtres La vie de l'Église catholique est admirable, non seulement dans les vertus héroïques des saints et dans les travaux extraordinaires des Benoît, des François d'Assise et des Vincent de Paul ; elle l'est jusque dans l'âme et dans les oeuvres de ses plus modestes serviteurs, de ceux qui passent sans laisser une figure ni un nom dans la mémoire des hommes, de ceux qu'on pourrait appeler les infiniment petits de l'histoire.
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    Silhouettes d'apôtres

    La vie de l'Église catholique est admirable, non seulement dans les vertus héroïques des saints et dans les travaux extraordinaires des Benoît, des François d'Assise et des Vincent de Paul ; elle l'est jusque dans l'âme et dans les oeuvres de ses plus modestes serviteurs, de ceux qui passent sans laisser une figure ni un nom dans la mémoire des hommes, de ceux qu'on pourrait appeler les infiniment petits de l'histoire.
    Le pauvre missionnaire qui consume obscurément son zèle, son intelligence et ses forces, au fond d'un village de Corée ou dans les forêts du Laos, a trop de part aux immolations du Christ pour n'être pas associé à son action et à sa gloire. Il passe, il s'en va se perdre dans cet immense océan humain des peuples de l'Asie et ceux qui l'ont vu partir distinguent à peine, à l'horizon, le geste de cette silhouette qui disparaît. C'est pourtant un geste divin.
    Voilà ce que l'on apprend en parcourant le Nécrologe que la Société des Missions Etrangères publie chaque année et qui sauve de l'oubli quelques noms, quelques faits... Le reste monte vers Dieu seul.
    Jean-Louis Raul n'était pas un grand personnage. C'était le fils d'un paysan, un breton de large carrure, aux traits fortement accusés, au parler rude et franc, au coeur d'or. Le recteur de Hénon avait vu dans ses yeux l'âme d'un homme d'église.
    Le jeune clerc se découvrit une vocation de missionnaire. La terre bretonne est la plus pauvre de nos provinces et c'est celle d'où l'on se déracine le plus douloureusement.

    « O landes ! Ô forêts ! Pierres sombres et hautes,
    Bois qui couvre nos champs, mers qui battez nos côtes,
    Villages où les morts errent avec les vents,
    Bretagne, d'où te vient l'amour de tes enfants ? »

    Jean-Louis eut le courage de s'arracher aux bras de sa mère. Mais il était à peine depuis quelques mois à la rue du Bac, qu'un de ses frères vint le supplier de revenir au pays. Raisonnements, supplications, menaces, rien ne fut épargné pour ébranler sa résolution. Il fallut, à la gare Montparnasse, affronter publiquement une scène de violence douloureuse. Et quand désigné pour la mission de Corée, le jeune prêtre voulut aller faire ses adieux à, sa famille, il dut abréger son séjour, dépister la vigilance des siens et, sans avoir embrassé sa mère, s'échapper une nuit, comme un voleur, de la maison où désormais on le tiendrait pour un ingrat.
    Le coeur saignant mais l'âme affranchie par ce sacrifice, le missionnaire s'embarque plein de vie et d'entrain, rêvant sans doute de chevauchées épiques. Il est condamné en arrivant à une existence de reclus. « A Séoul, les résidences de l'évêque et des missionnaires étaient connues seulement de quelques initiés. On n'y parlait qu'à voix basse ; on n'en sortait que la nuit; on s'y cachait en plein jour comme des malfaiteurs ». Absence de toutes nouvelles du dehors, privations d'exercice au grand air, étude d'une langue abrupte, nourriture étrange, voilà ce qui faisait, il y a quinze ou seize ans, le fond du noviciat de la vie apostolique en Corée. Puis vient la vie dans un district, où il faut grouper les chrétiens en villages, vivre avec eux dans de misérables huttes de boue, obscures et basses. Au moment où le missionnaire commence à voir se multiplier les enfants dans ses écoles, les néophytes dans ses villages, la maladie l'arrête : il lui faut dire adieu à ses chrétiens et devenir directeur d'un séminaire. Là cet homme de caractère s'applique à former des prêtres en développant avant tout, dans ses élèves, la sincérité, la piété franche et un large bon sens pratique. Quand sept années de dévouement à cette oeuvre l'ont attaché au séminaire de Ryong san, il faut le quitter, pour fonder un poste dans le port de Fou-san. Deux ans après, à la veille d'un voyage projeté à Tai-kou chef-lieu de la province, le missionnaire écrit à son évêque : « Le choléra est à Fou-san Limité d'abord aux Japonais il a passé dans la population indigène. En ville et même dans mon village, il y a plusieurs morts. La situation étant telle, je ne vais pas à Tai-kou ». Sept jours après, M. Jean-Louis Rault mourait au milieu de ses chrétiens.
    Que nous parlait-on des hommes de Plutarque ? Il y a dans la vertu stoïcienne même la plus sincère, une attitude orgueilleuse et une dureté égoïste qui la mettent bien au-dessous du courage chrétien fait d'oubli de soi-même, de charité pour ses frères et d'amour de Dieu. Il y a quelque chose de faux qui choque la nature dans la prétention des stoïciens à nier la souffrance. Arria a beau présenter son poignard sanglant à son époux et lui dire : « Petus cela ne fait pas de mal ! » nous ne l'en croyons pas. Le courage chrétien ne nie pas la souffrance, il la brave et il la pare d'une noblesse incomparable par le but qu'il lui donne. Car le péril n'est beau et le malheur n'est grand que s'il est affronté pour une belle cause. Dans l'antiquité païenne, il ne pouvait y avoir de plus sublime sacrifice que de verser son sang pour la patrie :

    Dulce et décorum est pro patria mori.

    HORACE, Odes III, 2, 13.

    On ne savait pas qu'il est possible de souffrir et de mourir pour Dieu. Iphigénie immolée à Aulis n'était touchante que par ses regrets de la vie. Il fallait le mystère du Calvaire, pour révéler au monde tout ce qu'un cur d'homme déchiré par le fer peut répandre de vertu divine. Ne le voyez-vous pas dans la vie d'un de nos plus humbles missionnaires? Antonin Louis Miréchal décédé à 42 ans, après 18 ans d'apostolat au Kouang-tong, n'était encore qu'aspirant à la rue du Bac, quand, à la suite d'une opération, il fut atteint d'une névralgie oculaire extrêmement douloureuse. Il fut bientôt obligé de cesser toute étude, se demandant s'il pourrait suivre sa vocation. « La souffrance ! Écrivait-il, qu'y a-t-il de plus beau que la souffrance supportée avec patience et résignation ! Mais que le bon Dieu me fasse la grâce d'aborder sur la terre étrangère et de convertir au moins une âme et alors je lui dirai : Frappez, mon Dieu, en voyez moi des maux d'yeux, des maux dans tous les membres. Plus je souffrirai, plus je serai content ».
    Deux circonstances, la guerre franco-chinoise et la peste, offrirent à M. Maréchal l'occasion de donner la mesure de son courage. Pendant la guerre, traqué par les mandarins et leurs satellites, il parvient par les ruses les plus audacieuses, à rester dans son district de Chek-cheng. Un soir, épuisé, mourant de faim, il tombe, dans une auberge, au milieu d'une escouade de soldats qui veulent l'arrêter. Le missionnaire leur impose par son sang-froid et parvient à se tirer de ce mauvais pas, grâce à l'appui de la maîtresse de maison, excellente païenne, qui stupéfaite de tant d'audace, répétait sans cesse qu'elle n'avait pas encore vu un homme comme celui-là. O les longues et cruelles journées passées, durant plus de six mois, dans de misérables greniers où, ne pouvant se tenir debout, il est condamné, tout le jour, à une immobilité à peu près complète ! Un matin en disant la sainte messe, il ressentit tout à coup au côté une douleur intolérable, comme si on l'eut brûlé avec un fer rouge. Après avoir achevé le Saint Sacrifice bien péniblement, en se cramponnant à la table qui tenait lieu d'autel, il aperçut, en écartant ses vêtements, un énormes mille pieds qui s'était glissé sous sa longue robe et l'avait mordu à travers son vêtement. A nu, la morsure pouvait être mortelle.
    Cette bravoure de M. Maréchal n'avait rien de la dureté spartiate et ne l'empêchait pas d'être capable des plus délicats sentiments. Pendant plus de vingt ans, il adressa à ses parents et à ses anciens maîtres une correspondance régulière, pleine de la plus filiale affection. Il gardait aussi pour sa patrie la plus vibrante tendresse.
    En 1898 il apprend que les troupes françaises ont débarqué à Kwa-chau-wan. Il rêve d'aller voir nos soldats. Mais il faudrait entreprendre un long voyage que sa santé et son ministère lui interdisent. Alors il fait venir un de ses chrétiens ; il l'exerce pendant plusieurs jours à prononcer trois syllabes françaises. Enfin le pauvre Chinois parvient à retenir assez bien la leçon. Quelques jours après, nos soldats campés à Kwan-chau-wan virent avec étonnement un indigène se prosterner trois fois devant le drapeau qui flottait à l'entrée du port et crier gravement : « Vive la France ».
    C'était le messager de M. Maréchal.
    Ce coeur chevaleresque avait le courage contagieux. Il avait formé à l'apostolat un certain nombre de vierges chrétiennes. C'est avec leur concours que non seulement il travailla à. répandre la doctrine chrétienne, mais qu'il recueillit les enfants abandonnés et lutta pendant dix ans pour secourir les victimes de la peste. Bientôt ayant contracté elles-mêmes le terrible mal, les vierges succombèrent l'une après l'autre dans d'horribles souffrances. Puis, ce fut le tour des petites orphelines qui disparurent, elles aussi, successivement sans qu'il en restât une seule. Quant au missionnaire qui leur avait enseigné cette folie de la croix, il en advint de lui comme il l'avait prévu : « Moi, disait-il, je ne serai pas martyr ; vous verrez que je mourrai sottement, que je mourrai de la peste ».

    * * *

    Si noble qu'il soit de mépriser la mort et de braver la souffrance, je ne sais si ce n'est pas une forme de courage plus difficile et plus rare de garder sans faiblesse la maîtrise de son âme et de pratiquer la douceur sans défaillance.
    « Notre cher et regretté confrère, a-t-on écrit de M. Rieucau, ne s'est jamais impatienté de sa vie... » Ce n'est pas là un éloge banal.
    « Je suis maître de moi comme de l'univers », dit le héros de Corneille. « Le Père Jacques » n'était pas de la famille de César, mais l'empire qu'il avait sur lui-même ne laissait pas de donner à ce modeste enfant du Rouergue l'air d'une âme forte. Soit qu'il fallût apaiser les différends et faire cesser les querelles et les procès entre ses chrétiens, soit qu'il fût nécessaire, pour venir en aide aux pauvres Hindous d'entreprendre des démarches pénibles et multipliées, aucune difficulté, aucun effort ne le rebutait et le résultat, heureux ou malheureux, ne troublait jamais son humeur. On lui disait à la fin d'une audience de la Haute Cour de Tanjore : « Mon cher Père, vous êtes condamné. C'est bien, répondait-il, allons-nous-en. Mais non, du tout, vous avez la victoire, la sentence est en votre faveur. C'est bien, allons-nous en, » répétait M. Rieucau, sans la moindre apparence d'émotion.
    Que cet oubli de soi rend facile le dévouement aux autres ! Aussi, racontent les compagnons de M. Rieucau, « toute âme en peine de son existence, ne sachant que faire ni que devenir s'acheminait comme par instinct, vers la demeure du Père Jacques, .devenu le refuge et l'asile de toutes les infortunes. Moines vagabonds, religieuses rentrées dans le monde, catéchistes protestants en rupture d'emploi, vieilles épaves humaines charriées sous la poussée de la misère, gens de toute provenance défilaient tour à tour devant sa porte, implorant son assistance et sa protection. A tous le Père Jacques se montrait secourable, à tous il distribuait la manne précieuse : aux uns, les bienfaits de la régénération ; aux autres, un emploi de maîtres ou de maîtresses d'école ; à ceux-ci du travail et du riz ; à ceux-là de salutaires conseils... Tout le monde s'en allait content, même ceux qui n'emportaient pour tout viatique que sa bénédiction ».
    N'exagérons rien ; encore une fois, ne parlons pas, si l'on veut, d'héroïsme ni de sainteté éminente. Nous feuilletons simplement, au hasard, le Nécrologe annuel de la Société des Missions Etrangères. Mais si ce sont là des traits de perfection commune et de vertus ordinaires parmi les chrétiens, qu'est-ce donc que le christianisme ? Par quelle force mystérieuse arrive-t-il à faire avec les fils d'ouvriers et de paysans français, comme autrefois avec les pêcheurs de Galilée, non seulement des âmes d'une moralité si pure et si élevée, des âmes si supérieures aux vulgaires passions et si belles d'abnégation et de dévouement, mais des foyers de lumière et de force morale ? Quel courant d'énergie surnaturelle fait-il passer dans cette matière obscure, pour qu'il en jaillisse un rayonnement de vie nouvelle destiné à réveiller le vieux monde de sa léthargie plusieurs milliers de fois séculaire ?
    J'entends bien l'objection que l'on fait à cette affirmation de l'influence civilisatrice du Catholicisme. Il y a, dit-on, deux cents ans que les missionnaires catholiques évangélisent la Chine et le Japon, l'IndoChine et les Indes, y répandent les doctrines, l'or et le sang de l'Europe. L'Extrême-Orient compte plus de 800 millions d'habitants : il n'y a pas trois millions de chrétiens.
    Perspective de myope. Qu'est-ce que deux siècles dans l'histoire de l'humanité ? Après dix-neuf siècles d'efforts, l'Europe elle-même n'est pas encore parvenue à bien connaître la religion de Jésus-Christ, ni à en faire passer les principes dans sa vie sociale. Et cependant quel homme éclairé peut de bonne foi nier soit le progrès de la civilisation en Occident, soit la part de la religion chrétienne dans ce progrès ? Il en ira de même en Asie. Pour en avoir la certitude scientifique, il suffit de constater les résultats de l'apostolat catholique, dans des ouvrages tels que les écrit un vieil ami de quarante ans,... que je ne nomme pas, puisque ici je suis un peu chez lui.
    N'imitons pas les impatients Fils de la Foudre (Marc 3, 17) qui appelaient la malédiction du Christ sur les peuples sourds à sa voix. Laissons faire à Dieu l'oeuvre qu'il accomplit par ses apôtres. Dans son royaume les conquêtes se font lentement parce qu'elles ne se font que par la bonté. Beati mites quoniam ipsi possidebunt terram. Dieu est la Bonté infinie, le Pater miseri-cordiarum, l'Etre qui aime et qui se donne. Jésus est le Sauveur, Celui qui console et qui pardonne, qui guérit et qui ressuscite. C'est pourquoi l'apostolat chrétien est avant tout un ministère de bonté parmi les hommes.
    Les politiques de 1830 nous ont rebattu les oreilles de leur aphorisme : « Le prêtre dans son église ! » C'est là erreur de philosophes qui ne raisonnent que sur des abstractions et veulent asservir la réalité des choses à leurs concepts personnels. Mettre la religion à côté et en dehors de la vie pratique c'est méconnaître aussi bien les besoins de la nature humaine que la notion de Dieu et les principes du Christianisme.
    Sans doute le prêtre n'a pas à se mêler aux agitations du forum pour y poursuivre son intérêt particulier ou pour s'emparer de la direction des affaires publiques, mais sa place est partout où il y a des hommes en présence de Dieu et de sa loi, partout où il y a des hommes à instruire de la vérité divine, à purifier de leurs fautes, à soulager de leurs misères, à aimer enfin et à sauver. C'est dire que le prêtre a un rôle social à remplir et ce rôle est presque sans limites dans les civilisations primitives et rudimentaires. Les missionnaires le comprennent bien et ce n'est pas à eux qu'on persuadera qu'ils doivent s'enfermer dans leurs églises pour y faire seulement de l'eau bénite.
    « Le Pallam était une jungle, sise dans la profonde vallée du Cavéry. Là, les brigands et les tigres régnaient en maîtres absolus ; la fièvre attaquait les imprudents colons qui essayaient de s'y établir : aussi, effrayés des difficultés de tout genre qu'ils rencontraient à chaque pas, ces derniers abandonnèrent ils finalement cette terre fertile, il est vrai, mais pour ainsi dire inhabitable.
    « Ce que les colons n'avaient pu faire, M. Berthon osa l'entreprendre. Il était alors à l'apogée de sa carrière apostolique. La langue tamoule n'avait plus de secrets pour lui ; son corps s'était endurci par huit années de courses et de fatigues sous un ciel de feu ; les Indiens l'estimaient et l'aimaient ; il partit, emmenant une caravane composée d'une quinzaine de personnes, dont 8 enfants, et s'établit dans un endroit de la forêt qui parut favorable. Les premiers abatis et les premiers travaux de nivellement accomplis, la petite colonie entra, je pourrais dire, dans l'arche de Noé.
    « Imaginez vous un vaste toit de feuillage abritant à la fois le missionnaire, les ouvriers, les enfants et les animaux de la ferme: N'était-ce pas là une image de l'arche de Noé renversée ? Le dimanche, on tendait une toile entre les animaux et les fidèles et sur une simple table, le missionnaire célébrait la sainte messe dans ce long vaisseau, où poules, veaux, moutons, chèvres, buffles venaient souvent, par une visite indiscrète, troubler le recueillement des enfants... et des grandes personnes.
    Le Père avait choisi l'extrémité du hangar pour s'y installer, au milieu des provisions, instruments aratoires, ustensiles de ménage, outils de charpentier, caisses de vêtements. C'était, chez lui, un pêle-mêle inexprimable ; on eût cru se trouver chez un marchand de bric-à-brac. Cependant M. Berthon était joyeux, il allait, venait, donnait des ordres, stimulait les paresseux par des corrections parfois un peu rudes, mais toujours méritées, et recueillait dans son arche les épaves de la terrible famine qui arrivaient chaque jour plus nombreuses.
    « A l'oeuvre, mes enfants ! » criait le Père d'une voix formidable, qui faisait résonner les échos d'alentour ; et aussitôt tout le monde s'en allait défricher et ensemencer les vastes terres des environs. « A l'oeuvre, mes enfants ! » et les païens étudiaient les prières, et les paillotes se multipliaient, et l'église se bâtissait, et des constructions plus solides remplaçaient l'arche de Noé. « A l'oeuvre, mes enfants ! » et les forêts vierges, repaire des serpents et des tigres, étaient abattues, et les bêtes féroces étaient repoussées, et les fièvres devenaient de moins en moins fréquentes.
    « Ce travail opiniâtre, cette immolation de tous les jours dura quarante ans ».
    Voilà un exemple du modeste pionner de la civilisation.
    Voici un type du vrai fondateur, de l'organisateur intelligent et infatigable.
    M. Grosgeorge arriva au Cambodge en 1870, à 24 ans. Dès 1873 il fonde à Cu-lao-gieng un séminaire. Les débuts de l'établissement furent bien modestes : une simple paillote abritait, tout le personnel ; des parois en feuilles séparèrent la chambre du jeune supérieur des salles occupées par les élèves ». Mais le séminaire était fondé et quelques années plus tard l'ancienne paillote avait fait place à un solide bâtiment pouvant contenir 80 élèves.
    M. Grosgeorge ouvre ensuite deux orphelinats, l'un pour les garçons à Chau-doc, l'autre pour les filles à Sa-dec. Il les confie aux religieuses de la Providence de Portieux ; et pour aider ces dévouées et trop rares religieuses, il établit un noviciat de sueurs indigènes qui, en vingt ans, donne à la mission 80 religieuses.
    En 1879 notre missionnaire fonde à Cu-lao-gieng encore le premier hôpital de la mission. Au bout de quelques années 200 malades étaient reçus et soignés gratis.
    Le nombre des orphelines s'étant considérablement augmenté, il fallut leur trouver du travail. M. Grosgeorge organise une filature de coton. Il rêve de fonder une école normale d'instituteurs et une école professionnelle pour les orphelins. Dans toutes ses entreprises, il utilise ses connaissances scientifiques pour veiller de très près à l'exécution de ses plans. On l'a vu plus d'une fois diriger lui-même la fabrication des briques ou en surveiller la cuisson comme eut fait un homme du métier.
    Malgré ces travaux matériels, il s'occupe activement du séminaire, fait ses classes aux heures marquées, prêche des retraites, compose un catéchisme de persévérance en langue annamite et travaille à la composition d'un dictionnaire cambodgien français. Devenu en 1896 Vicaire apostolique du Cambodge et évêque titulaire de Tripoli, Mgr Grosgeorge commence par visiter sa mission. Il passe dans les moindres postes de chaque district, afin d'étudier la topographie du pays, les moyens d'existence des indigènes dans chaque province, les qualités et les défauts tant des païens que des chrétiens. Il interroge les missionnaires, les prêtres indigènes et les fidèles sur une foule de questions, notant avec soin les réponses. Ainsi préparé, il donne libre cours à son zèle, veille à tous les moyens d'assurer l'avenir de sa mission et fonde un nombre considérable de chrétientés nouvelles.
    Quelle joie pour cet homme d'action, pour cet apôtre, de voir monter autour de lui et mûrir la moisson des âmes.
    Il y a un homme plus grand peut-être que celui à qui il est donné de jouir du succès de ses efforts et de ses sacrifices ; c'est celui qui, à l'exemple du Christ, reste cloué à la croix, en face d'un peuple obstiné à repousser son Sauveur.
    Ce fut la destinée de Mgr Félix Biet. Il resta trente cinq ans aux portes du Thibet, dont il était Vicaire apostolique, sans pouvoir pénétrer sur cette terre des dieux (Lhassa). Jeune homme il avait fait rééditer les oeuvres de l'austère Jean de la Croix et sa vie tout entière fut une « Nuit obscure », une « Montée » du Calvaire. Frère de trois missionnaires, d'un trappiste et de plusieurs Filles de la Charité, quand M. Félix Blet voulut se vouer lui aussi à l'apostolat, la maladie faillit l'arrêter au départ de la rue du Bac et à son arrivée en Asie. Il brave cette importune et la dompte ; mais, cruelle compagne, la souffrance physique ne le quittera plus. Il pénètre par Lhamdung jusqu'à Bonga. Les Lamas l'accueillent avec des cris de fureur et des menaces sauvages ; finalement ils ruinent la mission et chassent le missionnaire, au mépris du protectorat français. Retiré sur la frontière, à Bathang, puis à Yerkalo, M. Biet s'obstine à sa tâche. Il prépare les Bouddhistes à la foi en se faisant leur médecin ; il est, au prix de fatigues et de dangers sans nombre, le fourrier des autres missionnaires. Il étudie la langue, les traditions, les usages du Thibet et prépare les moyens de pénétrer dans ce mystérieux pays si redoutable aux étrangers. A force d'énergie il se fait respecter des mandarins. Mais les Anglais exploitent grossièrement sa bonté et attirent sur lui la persécution. Les Français le suspectent pour avoir un jour demandé l'appui d'un explorateur français. Il souffre et il attend. Il mourra, comme Moïse, sans avoir pu entrer dans la terre de la promesse ; mais lui, du moins, n'aura jamais douté de la parole de Dieu.
    Qui oserait penser, que, dans ce monde où rien ne se perd, pas même « un cheveu de notre tête », a dit le Maître, un tel effort de foi et d'amour puisse demeurer stérile ? Non, ces humbles missionnaires sont nos professeurs d'espérance.
    Ils nous disent de croire au triomphe de la foi et de la civilisation chrétienne et de le préparer par une vie de sacrifice et de charité. Le souffle des lointains rivages d'Extrême-0rient qui nous apporte le bruit de leur dernier soupir, nous fait entendre l'écho de la voix de Jésus-Christ : Confidite ! Confiance !

    JULES CROULBOIS

    1904/6-16
    6-16
    France
    1904
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