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Silhouettes Annamites

Silhouettes Annamites Cô-Loá (Demoiselle l'Aveugle) s'en va à travers les rues de Thanh-Hoa, tâtonnant du bout de son bâton. Elle sait se garer des autos et se faufiler habilement à travers la foule. Le Bon Dieu lui a pris les yeux, mais lui a laissé l'intelligence. Elle s'en sert pour faire valoir un tout petit pécule, dont elle se nourrit. Commerçante dans l'âme, elle excelle à faire rentrer les dettes, à décortiquer le riz qu'elle vend ensuite avec bénéfice et à trouver mille petites recettes pour gagner son riz quotidien.
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    Silhouettes Annamites

    Cô-Loá (Demoiselle l'Aveugle) s'en va à travers les rues de Thanh-Hoa, tâtonnant du bout de son bâton. Elle sait se garer des autos et se faufiler habilement à travers la foule. Le Bon Dieu lui a pris les yeux, mais lui a laissé l'intelligence. Elle s'en sert pour faire valoir un tout petit pécule, dont elle se nourrit. Commerçante dans l'âme, elle excelle à faire rentrer les dettes, à décortiquer le riz qu'elle vend ensuite avec bénéfice et à trouver mille petites recettes pour gagner son riz quotidien.
    Mme Lang-Xuân (Dr Printemps), chrétienne, marchande de médicaments, de riz décortiqué et de ces mille riens qu'on trouve dans toute épicerie annamite qui se respecte, a reconnu en Cô-Loá une âme soeur. Elle l'attire chez elle, en fait un peu sa fille et, tout en se servant d'elle pour faire rentrer ses dettes, elle lui parle du Bon Dieu.
    Le Bon Dieu ?... Du nouveau pour Cô-Loá. Elle n'y avait jamais pensé. Elle ne se doutait pas qu'au ciel elle avait un père qui l'aimait et se chargeait de lui fournir toutes les bonnes choses que lui servait le banquet de la vie. Elle se prit à l'aimer, ce Bon Dieu inconnu jusqu'ici. Elle eut tôt fait de loger dans sa tête les formules de prières dont tout bon chrétien se sert pour l'adorer ; elle eut bien vite appris par coeur les définitions du catéchisme, qui résument l'essentiel de la doctrine chrétienne. Et tout cela se faisait dans la boutique de Mme Lang-Xuân, sans que j'en eusse la moindre connaissance.
    Il y a une huitaine d'années, Pâques approchait ; je préparais quelques nouveaux convertis au baptême, que je voulais leur administrer, selon la coutume antique, le jour même du Samedi Saint.
    Mme Lang-Xuân me présenta sa fille d'adoption.
    « Père, je vous amène cette aveugle pour que vous la baptisiez samedi.
    « La baptiser samedi, y penses-tu, mon enfant ? Il faudrait d'abord l'instruire, la former ».
    « Mais elle est savante, Père, elle est instruite de tout ; interrogez-là plutôt et vous verrez si je suis bonne catéchiste! »
    Je pose les questions habituelles sur les prières, sur Dieu, la création, les principaux mystères, la mort, le jugement, le ciel, le baptême, l'Eucharistie, la Pénitence, Cô-Loá me répond imperturbablement, sans oublier une syllabe. Evidemment il faut baptiser cette aveugle que le Bon Jésus a éclairée. Elle prend part à la retraite préparatoire et reçoit, dans les sentiments de la plus grande ferveur, le baptême et tout de suite l'Eucharistie. Depuis lors elle est prise de la faim eucharistique, elle demande à communier tous les jours et en obtient la permission.
    Venir communier tous les jours, ce n'est pas une petite affaire! Pensez donc! Cô-Loa habite chez sa mère adoptive à un kilomètre de l'église. Mais cela ne la rebute pas, et, chaque matin, dès avant l'aurore, par tous les temps, on peut la rencontrer à travers la ville, venant de son pas tâtonnant réciter ses prières, assister à la messe et communier.
    Cependant elle rêve de venir s'abriter près de l'autel. J'avais terminé la construction de l'église et bâtissais une petite case pour le gardien.
    « Père, vint-elle me supplier, faites-moi, s'il vous plaît, un petit coin dans la case, afin que je sois plus près de Jésus. Cela va vous coûter un peu cher, mais tenez, utilisez pour cela mes économies »
    Et elle me remet une somme colossale pour elle, 50 piastres (500 francs) !... Comment résister à un si pieux désir? Elle a maintenant son coin et peut aisément tous les matins assister à la messe, communier tout à l'aise et venir encore le soir réciter une longue prière.
    Que dites-vous, Jésus, à cette âme droite, et par quel mystérieux attrait avez-vous trouvé le chemin de son coeur ?...

    ***

    Voici maintenant M. Cot (le Chatouilleur). Nom curieux. J'en ai connu deux à le porter. Ce nom leur a été d'un mauvais présage. Parlons du plus typique.
    Quand je le connus, il avait dépassé la cinquantaine. Visage criblé à mitraille par la variole, un oeil complètement voilé d'une pellicule blanche, stigmate de la terrible maladie, dix poils de barbe s'agitant au bout d'un menton qui mâchonne sans trêve une éternelle chique de bétel. Cot était d'ascendance chrétienne ; son père vit sa case brûlée par les lettrés, au temps des persécutions. Malgré cela, il posait pour la forte tête, il était frotté de caractères chinois et en faisait étalage. Il affectait de fréquenter les notables païens et approuvait leurs coutumes. Repoussoir de beauté, il avait cependant réussi à prendre deux femmes. Le garçon qu'il avait eu de la première étant mort, il en voulait un à tout prix. Cela fait partie des principes essentiels de tous bons païens. Pas de garçon, qui se chargera d'assurer le culte de l'encens et du feu dû aux morts? Evidemment cela n'a aucune raison d'être pour un catholique sérieux ; une fille peut aussi bien, et même mieux qu'un garçon, prier pour les morts; mais la coutume!... Allez donc démolir en quelques années une coutume millénaire! Puis prendre deux femmes est chose bien vue parmi les païens. Notre Cot n'en devenait par là qu'un personnage plus honorable.
    Malgré cela, il gardait un reste de foi. Grâce à son petit bagage de chinois, il s'était lui-même promu au grade de médecin annamite. Il savait tâter le pouls d'un air mystérieux et tracer de son pinceau quelque grimoire pharmaceutique. Il profitait de son art pour faire bon nombre de baptêmes parmi les enfants de païens et, quand venait l'époque de la mission, il se présentait avec les autres notables pour saluer le Père. Il venait même aux instructions, assistait à la messe et récitait les prières. Evidemment je profitais de l'occasion pour le sermonner un peu et lui faire comprendre le malheureux état où il se trouvait. Il m'écoutait d'un air philosophe, puis nie répondait : « Bah ! Père, vous êtes Français, vous ne comprenez rien à nos manières annamites! Qu'est-ce que cela peut bien faire que j'aie pris une seconde femme! ... Vous ne savez pas, vous, ce qu'est une famille sans garçon ! »
    Il n'y avait pas à essayer de le sortir de là.
    « Mais enfin, lui dis-je un jour, pense à ton âme. Tu as la foi au fond, tu sais que le Bon Dieu condamne ta conduite. Si tu mourais en cet état, tu irais tout droit en enfer ».
    « En enfer? Vous voulez rire, Père !... Je me débrouillerai, allez, pour ne pas y descendre. Vous verrez que le diable n'aura pas ma peau. En enfer! Pensez-vous que tous les enfants de païens que j'ai baptisés et qui sont maintenant des anges au ciel m'y laisseraient tomber!... Allons donc! »
    Que répondre à cet argument? Se taire et prier en silence. C'est ce que je fis. Eh bien! Savez-vous? Cot a eu raison. Ses femmes moururent, et il eut le temps de se préparer à faire lui-même une mort chrétienne.
    Cot n'est pas le seul à pousser l'illogisme à ce point. Au fait, n'est-ce pas mieux encore que de lâcher tout ? Tant que reste un brin de foi et une certaine pratique religieuse, il y a toujours un peu d'espoir.

    ***

    Bo Chi (Mme Lettrée). La brave femme, qui n'a de lettré que le nom, habite le village de Phu-Luu (Richesse surabondante). Nom dérisoire encore, car il est assez minable, ce village de la richesse surabondante. Jadis il était en partie chrétien. Sa foi sombra pendant les persécutions. Il n'en restait comme souvenir que l'emplacement de l'ancienne chapelle et la coutume de brûler devant les tablettes des ancêtres de l'encens blanc au lieu d'encens noir. Comme si, en fait d'adoration superstitieuse, la couleur de l'encens y était pour quelque chose!... Hélas ! Malgré ce souvenir, la foi y était bien perdue et la déesse Liêu-Hanh y avait ses prêtresses.
    Liêu-Hanh est une fille de joie transformée en Génie. Ses temples foisonnent dans la province de Thanh-Hoa. Le premier et le 15 de chaque mois lunaire, mais particulièrement au troisième mois, qui correspond à peu près à l'époque de Pâques, ses fidèles s'y rendent nombreux. Il y a des hommes, mais la masse est composée de femmes de tout âge. Elles s'en vont rutilantes des plus brillantes couleurs, en longues processions par les chemins. Certains temples sont spécialement vénérés ; on s'y rend en pèlerinages nombreux. Là des professionnels chantent des airs appropriés en frappant du tambourin à petits coups accélérés, les fidèles transformés en pythonisses rythment le chant en dodelinant de la tête jusqu'à ce qu'ils soient entrés en transe. Ils se disent alors possédés de l'Esprit. Les hommes sont sous le coup d'un esprit féminin les femmes sous l'emprise d'un esprit mâle. Mme Chi était une fervente de Liêu-Hanh, elle ne manquait aucune fête ; veuve depuis longtemps, elle pensait pouvoir ainsi assister son mari défunt.
    Mais la situation de veuve, et surtout de veuve sans enfant mâle, est bien triste en Annam. C'était le cas de Mme Chi. Continuellement en butte aux tracasseries de ses neveux, elle se voyait, de son vivant, dépouiller par eux de ses biens. Cela l'amena à se rappeler que ses ancêtres étaient jadis chrétiens et que le missionnaire, si bon pour tous, lui serait peut-être secourable. Mme Chi se convertit donc bien sincèrement. Chaque dimanche elle se lève de bonne heure et franchit d'un pas alerte les 4 kilomètres qui la séparent de la ville pour y assister à la messe et communier. Elle a des imitateurs et des imitatrices. Le village de la Richesse surabondante compte actuellement un groupe chrétien et une humble chapelle s'est élevée sur l'emplacement de celle de jadis.

    ***

    Truong-Phuc (le Chef du groupe Bonheur) est originaire de Thanh-Hoa, mais il habita longtemps Phatdiem. C'est là que je le connus. Quelques ans après ma nomination à Thanh-Hoa, il vint m'y rejoindre. Il y a élu domicile depuis 7 ou 8 ans et me rend de nombreux services, toujours prêt à partir et à prendre part à quelque bonne oeuvre. Mais c'est surtout à Phatdiem qu'il se trouvait dans son élément. Figure ingrate, les traits durs et fermés, on n'aimerait pas à le rencontrer la nuit au coin d'un bois. C'est cependant un coeur d'or, la crème des hommes, et il n'a qu'une ambition : collaborer à l'apostolat auprès des païens. Il est nouveau chrétien lui-même, et les nouveaux convertis sont toujours plus ardents prosélytes que les anciens. Que de baptême in extremis ne ma-t-il pas aidé à administrer !... Nous avions formé à Phatdiem une Confrérie de la Miséricorde. Les membres allaient visiter les malades, leur parler de la religion et, quand tout était prêt, je n'avais qu'à venir leur administrer le baptême. Le néophyte venait-il à mourir, il était enterré par la Confrérie à grand renfort de drapeaux, de tambours et de trompettes.
    Mais cela n'allait pas toujours tout seul !
    Un jour Truong-Phuc vient me chercher : « Père, j'ai exhorté un homme qui montre vraiment d'admirables dispositions. Depuis longtemps déjà je le fréquente et lui parle du Bon Dieu, qu'il aime de tout son cur ; mais, chef d'une famille aisée, il a autour de lui de vrais sectaires qui montent la garde et ce ne sera pas facile de l'avoir. Cependant il est gravement atteint et vous réclame à grands cris, malgré les siens ! »
    « Allons-y, lui répondis-je ».
    Truong-Phuc s'empare de ma petite valise et nous voilà en route pour prendre d'assaut cette âme.
    Visiblement, nous n'étions pas attendus par la famille, qui nous reçut poliment, mais froidement. Je m'approche du malade, auquel je parle du Bon Dieu. Il était parfaitement instruit et soupirait après le baptême ; sa femme se tenait dans une pièce voisine, d'où elle pouvait tout voir et tout entendre. Elle me surveillait du coin de l'oeil.
    Je prends surplis et étole, puis, armé de mon rituel, je commence la cérémonie du baptême. Je suis en train de faire la bénédiction du sel, lorsque toute une bande de femmes fonce sur moi, m'arrache mon rituel, me tire par les manches.
    Cependant le mourant ramasse ses forces et frappe à coups de poing redoublés dans le tas. Rien n'y fait : les harpies ne lâchent pas prise et veulent m'expulser.
    Truong-Phuc a saisi une théière pleine d'eau, il me la passe prestement et en un clin d'oeil j'en ai versé le contenu sur la tête du catéchumène en disant : « Paul, je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit! ». Les mégères hurlent de rage et essuient du pan de leur habit l'eau dont le front du patient est tout ruisselant.
    Je les laisse, après avoir donné un dernier encouragement au baptisé pour qu'il tienne ferme dans la foi. Impossible dès lors de l'approcher. Truong-Phuc ne put amener ses drapeaux et ses tambourins pour faire les funérailles, qui eurent lieu à la païenne ; mais je sais de source sûre que les sentiments de ce vaillant ne varièrent pas un instant jusqu'à la mort. Le diable voulut s'emparer de son corps, mais son âme est à Dieu.

    ***

    Huong-Chuc (Monsieur le Garde-champêtre) n'est pas encore baptisé. Il possède très bien et doctrine et prières, il ne saurait donc tarder à devenir l'enfant de Dieu : attendons seulement la fin de la moisson.
    Il habite le village de Ham-Linh (la Plénitude spirituelle).
    La cinquantaine commence à marquer de son empreinte ce visage calme et doux, respirant l'honnêteté. Il a mené une existence paisible, passée à chercher la vérité et à gagner des mérites.
    Tout d'abord il se fit gardien du temple du génie local ; il veillait avec soin sur ce lieu sacré, balayait soigneusement la cour qui l'entoure, tenait bien propre l'intérieur et ne s'approchait qu'en tremblant du Saint des Saints, où, dans un coffret de laque rouge, repose le diplôme de canonisation royale devant lequel brûle jour et nuit le feu sacré.
    Il passa ainsi six ans à servir le démon sans le savoir.
    Après, il se voua à Bouddha : au fond changement purement superficiel, tout cela s'entend si bien ensemble !...
    Après avoir offert à Gautama quelques régimes de bananes ou brûlé devant sa statue des bâtonnets d'encens, il s'en allait exercer la profession de sorcier, capter quelque génie malfaisant, ou bien, a l'aide de bâtonnets, interrogeait l'avenir et faisait le devin.
    M. Chue était une âme droite. En relation avec quelques chrétiens, par eux il apprit la doctrine et comprit que là se trouvait la vérité.
    Il vint donc me voir, amenant avec lui une vingtaine de membres de sa famille.
    « Père, je viens vous demander de me prendre parmi vos catéchumènes, je veux suivre votre religion !...
    « Mon fils, ta demande est bonne, mais est-elle bien désintéressée ? Ne serait-ce pas plutôt que tu aurais besoin de quelque service?
    « Non, Père, je veux simplement me convertir!...
    Et c'était vrai. Il a rompu toutes relations avec ses anciennes idoles ; il fait souvent ses quinze kilomètres pour venir assister à la messe et voir le Père qui le mènera à Dieu.
    Comme aux temps apostoliques, sa maison sert de lieu de réunion et de prière, en attendant que la bonne Providence me mette à même de pourvoir ce village et plusieurs autres, du strict minimum nécessaire à une chrétienté.

    A. BOURLET,
    Missionnaire de Thanh-hoa.

    1932/177-182
    177-182
    Vietnam
    1932
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