Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Siam Un petit voyage apostolique

Siam Un petit voyage apostolique LETTRE DE M. L. RICHARD, Missionnaire apostolique. Ma pensée se rapporte parfois aux temps déjà lointains de l'apostolat du P. Albrand, qui courait avec tant d'ardeur après les brebis dispersées loin du troupeau. Les voyages étaient pénibles et les nuits passées en barque étaient longues. Après ces nuits, il lui fallait faire des courses à pied comme lorsqu'il vint à Donkabuang.
Add this
    Siam

    Un petit voyage apostolique

    LETTRE DE M. L. RICHARD,

    Missionnaire apostolique.

    Ma pensée se rapporte parfois aux temps déjà lointains de l'apostolat du P. Albrand, qui courait avec tant d'ardeur après les brebis dispersées loin du troupeau. Les voyages étaient pénibles et les nuits passées en barque étaient longues. Après ces nuits, il lui fallait faire des courses à pied comme lorsqu'il vint à Donkabuang.
    Mais quelle joie quand il pouvait retrouver la brebis pour laquelle il s'était donné tant de peine ! Quel bonheur de constater qu'elle avait conservé la foi au milieu de populations païennes, qu'elle n'avait pas abandonné la pratique de la prière, et continuait d'observer les commandements de Dieu et de l'Église autant que faire se pouvait. Le zélé missionnaire bénissait Dieu de l'avoir récompensé de ses peines et de ses fatigues.
    Le divin Maître, cette année, m'a donné de connaître semblable joie, de goûter semblable consolation, et je lui en suis infiniment reconnaissant. Du reste les fatigues endurées sont loin d'être ce qu'elles étaient autrefois ; elles n'ont commencé que dans la dernière partie du voyage. Le chemin de fer m'a conduit jusqu'à Vangphong, dans le nord de la presqu'île malaise. J'étais tranquillement assis sur une banquette, un peu pressé par mes voisins jusqu'à Ratburi, car nous étions au mois de février, c'est-à-dire à l'époque des manoeuvres de l'armée siamoise. Les déplacements de troupes avaient occasionné un retard considérable, ce fut le seul ennui jusqu'à la gare terminus. Mais cet ennui fut cause de plusieurs autres. Le soleil était déjà couché lorsque le train arriva en gare de Vangphong, et Vangphong n'était pas le terme de mon voyage, c'était à Paknam Khlong Muang Pran que résidait la famille chrétienne que je voulais visiter.
    Ayant quitté de Chantabun depuis plusieurs années déjà, aucun de ses membres, sauf le mari, n'avait eu l'occasion de remplir ses devoirs religieux. La femme confinée à la maison n'avait vu aucun prêtre depuis lors, elle gémissait de ce manque de secours religieux ; de plus deux enfants lui étaient nés qui n'avaient pu recevoir le baptême.
    A Vangphong, un guide et des porteurs m'attendaient. C'étaient des inconnus et des païens ; je n'hésitai cependant point à leur confier mes bagages et à les suivre.
    La nuit était sombre, pas de lune, peu d'étoiles même, et en fait de chemin, un sentier de chèvres. Les Travaux Publics n'avaient pas encore songé à tracer une route de la gare au village, ni la Compagnie d'électricité à installer l'éclairage ; une torche de résine, portée à bout de bras, projetait sa lumière fumeuse sur les voyageurs et leur permettait à peu près de se guider. Il fallut plusieurs fois rebrousser chemin, revenir sur nos pas, prendre plus à droite ou plus à gauche. A certain moment une discussion s'engagea entre guide et porteurs ; nous suivions une fausse piste. Il était urgent de s'orienter avant d'aller plus loin. Un groupe de palmiers, point de repère des voyageurs, fut bientôt découvert, projetant sa masse noire au milieu d'une petite rizière : nous nous dirigeâmes en ligne droite vers lui et retrouvâmes notre route. Plus loin, une petite montagne nous empêcha de nous égarer ; là plus de sentier, mais de hautes herbes pendant des centaines de mètres : nous coupâmes au plus court sans trop regarder où nous mettions le pied, trébuchant parfois, mais réussissant tout de même à conserver l'équilibre. Enfin, nous arrivâmes au fleuve ; une barque était amarrée au rivage, nous y descendîmes. Les porteurs prirent chacun une rame. Nous eussions été vils rendus chez les chrétiens, s’il n’avait fallu lutter contre le courant occasionner par la marée montante.
    Il était plus de 10 heures du soir quand nous abordâmes. On ne comptait plus guère sur nous, car généralement les voyageurs arrivent vers 6 heures ; mais, sans compter le retard du train, nous avions mis trois heures pour faire un trajet qui ne demande pas une heure et demie avec la marée favorable. Je ne fis guère honneur au souper, mais nous causâmes longtemps.
    Le lendemain matin, tout en priant Dieu pour la conversion de ce village, je me disposai à remplir mon ministère. Une difficulté se présenta tout d'abord : Je ne connais pas la langue annamite, et mes hôtes, instruits dans cette langue, ne s'étaient jamais confessés en siamois. Je n'hésitai pas longtemps, je les laissai réciter leurs prières en annamite et je leur posai des questions en siamois ; il n'ont eu qu'à répondre.
    Les confessions terminées, j'installai mon autel portatif et célébrai la Sainte Messe. C'était bien la première fois que notre Divin Sauvent descendait au milieu de ce village tout païen. Quatre ou cinq personnes seulement s'occupaient de Lui et se préparaient à Le recevoir ! Tout le reste de la population, c'est-à-dire de 200 à 300 personnes, ne le connaissait pas, Lui, leur Créateur, leur Souverain Seigneur et leur Maître. Que cette première visite de Jésus Eucharistie ne soit pas sans porter des fruits !
    La maison dans laquelle je célébrais était bien pauvre, des filets de lumières passaient à travers les atapes 1 du toit ; en levant la tête on apercevait un coin du grand ciel bleu ; n'importe, Jésus, qui n'a pas dédaigné l'étable de Bethléhem, a dû se réjouir de descendre en cette paillote pour se donner à des coeurs préparés à le recevoir et soupirant depuis longtemps après sa visite.

    1. Feuilles de palmier.

    Ce fut sur le bord de la mer, tout près de là, que je fis mon action di grâces. En présence des merveilles de la nature, songeant aux merveilles bien plus grandes opérées par le ministère du prêtre, comment ne pas adorer Dieu, le remercier de ses bontés.
    Pendant qu'on prépare le déjeuner, j'ai le temps de jeter un coup d'oeil sur les environs. La maison du lieutenant ou capitaine de vaisseau qui commandait autrefois l'ancien port de Prang, contraste avec le reste des habitations. Elle est construite en briques, a un étage et des chambres assez spacieuses. Abandonnée depuis que le port a été déclassé, elle n'est plus entretenue et ne tardera pas à tomber en ruines. Un bateau de guerre siamois stationnait jadis au large pour défendre le port et l'entrée de la rivière, des canons de marine étaient braqués sur la mer. Le bateau a été rappelé à Bangkok depuis, mais les canons sont restés là. Ils s'ensablent chaque jour davantage, un moulent viendra où il n'en restera plus aucune trace. Quant à l'entrée de la rivière, n'importe quelle canonnière, même la plus petite, ne réussirait pas à la franchir. Les grandes barques de pêche le font à, la haute marée. Une fois entrées, elles sont à l'abri des vents et des flots, protégées par une jetée formée d'une bande de sable de 200 à 300 mètres de long sur environ 40 de large, qui empêche l'eau du fleuve de se déverser directement à la mer et la force de suivre la côte jusqu'à l'estuaire dont la largeur ne dépasse pas une vingtaine de mètres.
    Comme il m'est impossible de m'attarder plus longtemps à Paknam Prang, je quitte le village vers 10 heures du matin, y laissant des chrétiens heureux, et deux nouveaux enfants de Dieu et de l'Eglise, régénérés le matin même dans les eaux du Baptême.
    Il fait grand jour, le soleil est même chaud, et mes nouveaux guides n'hésitent pas sur la route à suivre.
    A Vangphong, nous attendons pendant une heure le train qui me conduira à Kolak où je dois continuer mon ministère.
    Là aussi j'ai la joie d'entendre un certain nombre de confessions, d'administrer la sainte Communion, et de faire entrer de nouveaux enfants dans le giron de l'Eglise ; j'ai également la consolation de régulariser un mariage.
    On me signale d'autres villages où se trouvent des chrétiens annamites qui, eux aussi, soupirent après la visite du missionnaire ; mais c'est impossible pour cette fois, mon temps est mesuré et je suis obligé de remettre à plus tard.
    Loué et béni soit le Seigneur pour les consolations qu'il m'a fait éprouver pendant ce voyage.

    1918/384-386
    384-386
    Thaïlande
    1918
    Aucune image