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Siam : La Conversion d'un talapoin en 1865

Siam : La Conversion d'un talapoin en 1865 LETTRE DE M. JUGLAR Missionnaire apostolique. Depuis près de trois siècles la religion chrétienne est prêchée au Siam ; elle a recruté des adeptes parmi tous les peuples païens qui se donnent rendez-vous dans ce pays si fertile et si accueillant aux étrangers. Des Chinois, des Annamites, des Cambodgiens, des Laotiens, et quelques Siamois ont fait partie de ce petit troupeau de fidèles.
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    Siam :

    La Conversion d'un talapoin en 1865

    LETTRE DE M. JUGLAR

    Missionnaire apostolique.

    Depuis près de trois siècles la religion chrétienne est prêchée au Siam ; elle a recruté des adeptes parmi tous les peuples païens qui se donnent rendez-vous dans ce pays si fertile et si accueillant aux étrangers. Des Chinois, des Annamites, des Cambodgiens, des Laotiens, et quelques Siamois ont fait partie de ce petit troupeau de fidèles.
    Seule une catégorie d'individus est restée constamment réfractaire à la vérité chrétienne, c'est celle qui se presse innombrable dans les nombreux monastères ou pagodes de Siam. C'est là pourtant qu'une foule de jeunes gens prétendent venir s'initier aux sciences humaines et acquérir des mérites, c'est là que des vieillards se livrent à de continuelles méditations. Pourquoi donc jamais ou presque jamais un rayon de la vérité évangélique n'a-t-il pu pénétrer dans ces âmes qui devraient être avides de savoir ?
    C'est que la science qu'on acquiert dans ces monastères consiste seulement dans la connaissance de l'écriture siamoise et bâli, de quelques livres bouddhiques, et aujourd'hui de quelques notions pédagogiques. C'est que chefs de pagode et talapoins ont un souverain dédain pour tout ce qui n'est pas contenu dans leurs livres sacrés. Tradition orale, tradition écrite, tout est admis pêle-mêle, sans que jamais personne entreprenne de dégager le vrai du faux, la fable de l'histoire. Les sources de l'histoire, les sources de la religion, personne ne les recherche, au point que les faits historiques de leur propre pays, faits qui ne remontent pas trois sicles ont déjà été entremêlés de fables et sont inconnus de la plupart des Siamois. Avec un tel bagage de science, le talapoin n'en reste pas moins le plus orgueilleux et en même temps le plus sot individu qu'on puisse imaginer. De telles gens se convertissent difficilement.

    MARS AVRIL, N° 86.

    C'est pourtant la conversion d'un talapoin que je vais raconter, et c'est parce que je vois là un fait presque unique dans son genre que je crois qu'il intéressera.
    C'était sous le règne du roi Mongkhout. Avant de monter, sur le trône, selon la loi bouddhique qui veut que tout siamois revête au moins une fois dans sa vie l'habit jaune des talapoins, le roi était entré dans un des nombreux monastères de la capitale.
    Il y avait acquis une parfaite connaissance du bouddhisme ; en même temps, par ses rapports avec les missionnaires il avait été à même de connaître la religion catholique.
    Entrevit-il alors la fausseté de sa religion ? C'est possible, mais trop d'obstacle l'empêchaient de se soumettre au joug de l'Évangile ; il arriva pour lui comme pour tant d'autres esprits éclairés et convaincus, la politique et l'amour des plaisirs imposèrent silence à la voix de la vérité.
    Monté sur le trône, il se contenta d'anathématiser certains livres bouddhiques et les déclara faux. L'on rapporte de lui un fait étrange : A l'occasion d'une solennité il se trouvait avec ses mandarins dans une des pagodes qui avoisinent le palais. Il fit distribuer des cierges bénits, puis fit faire aux assistants trois fois le tour de la pagode. Trois jours de suite la même cérémonie fut renouvelée. Le troisième jour le roi appela les talapoins les plus considérables de la ville et eut avec eux une conférence secrète. Quelles furent les décisions qui y furent prises ? On l'ignore. Toujours est-il qu'un mois après cette procession, le roi fit apporter tous les livres sacrés du bouddhisme qui se trouvaient dans la pagode, il les fit entasser et y fit mettre le feu. Ils se consumèrent au son de la musique et des tambours. Le roi fît publier ensuite que ces livres ne contenaient que fables et mensonges.
    En agissant ainsi, le roi ne pensait point, comme on pourrait le croire à se séparer du bouddhisme, il voulait seulement opérer une réforme, élaguant certains rites superstitieux et des croyances puériles. On dit même qu'il songea à introduire dans le bouddhisme des préceptes et des rites empruntés à la religion chrétienne ; il ne laissait pas ignorer qu'il n'admettait pas qu'un siamois abandonnât la religion du pays s'il n'en donnait lui-même l'exemple.
    Il n'en est pas moins vrai que ses essais de réforme avaient jeté le trouble dans les esprits, et c'est alors qu'on vit une chose inouïe, un grand chef de pagode se dépouiller de l'habit jaune pour demander le baptême.
    Ce talapoin, nommé Pan, était entré dès son enfance dans une pagode de la province de Ratbouri et ne l'avait quittée qu'une fois pour venir dans la ville royale étudier sa religion auprès des vieux talapoins.
    Intelligent et doué d'un excellent jugement joint à une mémoire heureuse, Pan connaissait à fond la religion bouddhique et était fidèle à ses prescriptions ; chose étonnante, il était resté pur au milieu de la corruption générale.
    Lorsqu'il revint dans sa pagode primitive, Pan en devint le chef et s'appliqua à faire suivre aux talapoins ses subordonnés ce qu'il croyait être la vraie religion.
    Il faut croire qu'il eut fort à faire. Entraînés dans les monastères par l'amour du farniente, entretenus par les aumônes des fidèles, se contentant de marmotter quelques formules de prières dans une langue qu'ils ignorent, gardant le célibat... aussi longtemps que cela leur plaît ; les jeunes moines des pagodes se soucient fort peu en général de cultiver leurs facultés intellectuelles et morales, encore moins d'instruire et de moraliser le peuple.
    Cependant certains bruits de réforme étant parvenus jusqu'à lui, Pan se sentit troublé et reprit le chemin de Bangkok. Il y étudia le nouveau système religieux, l'adopta, et, de retour chez lui, mit tout son zèle à le faire accepter par ses moines. Il fit plus, il entreprit d'amener les moines des autres pagodes à cette nouvelle forme de culte et à une réforme de murs.
    On le vit parcourir le pays accompagné de ses talapoins, prêchant dans les pagodes, instruisant le peuple, menant lui-même une vie d'anachorète, se nourrissant de fruits et de légumes et couchant sur la dure là où le surprenait la nuit ; mais partout il se heurta à l'apathie et à l'ignorance, et notre pauvre homme tristement reprit le chemin de sa pagode. Là du moins il put essayer son système ; les talapoins sous ses ordres durent ou se soumettre ou aller chercher ailleurs un maître plus accommodant.
    Le diable, dont il troublait la quiétude, ne laissa pas de lui susciter mille difficultés, le mensonge et la calomnie vinrent l'assaillir, mais il tint bon et réunit autour de lui jusqu'à trois cents adeptes qu'il dirigea avec sollicitude et bonté.
    On dit même qu'il leur imposa une espèce de confession avec une pénitence selon la gravité des manquements. Son monastère devint un modèle comme tenue et régularité et ses vertus lui attirèrent la vénération de tout le pays. De tous côtés on venait le consulter et les mandarins de passage ne négligeaient jamais de lui porter des présents et de lui demander ses conseils.
    A cette âme presque chrétienne, à cet homme droit et sincère, Dieu pouvait-il plus longtemps laisser ignorer la voie véritable qui mène à Lui?

    Dans ce pays de Bang-xang où se trouvait sa pagode, les missionnaires catholiques circulaient bientôt depuis près de 15 ans. Une petite église appelée modestement l'église des Bananiers s'était élevée au milieu des jardins cultivés par des Chinois chrétiens.
    Sans doute les talapoins avaient entendu parler de cette religion qu'on appelait la religion des Européens, bonne évidemment pour les goujats et les paysans chinois ; Pan, se croyant en possession de la vérité, avait jusque-là négligé de s'en informer. Un jour pourtant sa curiosité fut piquée : des protestants étaient venus et avaient inondé le pays de leurs livres, il s'en procura, les lut et ne put s'empêcher de trouver la doctrine qu'ils renfermaient plus parfaite que la sienne. Il voulut alors se rendre compte de la différence entre la religion des protestants et celle qu'on enseignait chez les catholiques ses voisins, et il envoya deux de ses talapoins interroger le Père Georgel.
    Après cette conférence, une année s'écoula, le P. Georgel étant mort du choléra, le P. Dupond, plus tard évêque du Siam, fut chargé de l'évangélisation de la province de Bang-xang. Les talapoins lui firent demander des livres sur la religion pour les remettre à leur chef. Dans tous ces livres, ce qui frappa davantage Pan fut le recueil de prières qu'il y trouva.
    Lui qui n'a à marmotter que certaines prières d'où sont bannies l'amour et la supplication, vagues louanges en l'honneur d'une divinité plus vague encore, il trouve dans le Pater le nec plus ultra de la beauté.
    Cette prière il la lit, la relit, l'apprend et la fait apprendre et réciter par tous les gens de la pagode.
    Le P. Dupond n'avait attaché aucune importance à cette demande de livres ; mais quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsque de retour à Bang-xang, après une absence de quelques mois, il entendit raconter ce qui suit. « Une barque conduite par des femmes était venue chercher une religieuse, que l'on invitait à aller baptiser une vieille femme sur le point de mourir. Arrivée à la maison de la mourante, la religieuse avait été reçue par le chef de la pagode, Pan, qui lui dit : « Je sais que le Père est absent, cette malade est ma sur, je vous prie de la baptiser.
    Baptiser votre sur ?
    Oui, s'écrièrent les personnes présentes, nous le voulons, le chef de la pagode nous a parlé de votre religion, et nous la trouvons bonne.
    La malade à son tour prit la parole : « Mon frère m'a dit de demander le baptême pour aller au ciel, je pourrais mourir avant votre retour si vous n'y consentiez de suite, instruisez-moi et baptisez-moi ». Ce qui fut fait.
    Cette religion bonne pour sa sur, Pan l'accepte-t-il déjà pour lui-même ? Non, et nous allons assister à une lutte courte mais terrible entre l'erreur et la vérité ; laissons ici la parole à Mgr Dupond qui contribua le plus à vaincre la résistance de cette pauvre âme :
    « Quelques jours après le baptême de la vieille sur de Pan, deux talapoins vinrent me trouver me disant que le chef de la pagode désirait venir me voir. Il vint et nous eûmes un long entretien ; je vis de suite que je n'avais plus à combattre les superstitions siamoises ; mais le vieux talapoin voulait prendre dans les préceptes de la religion catholique ce qui lui manquait, tout en restant talapoin.
    « Nous ne pouvions nous entendre, il fallait l'instruire d'abord. C'est pendant cet entretien que je laissai tomber une parole qui me fut rappelée plus tard et qui, paraît-il, toucha profondément mon interlocuteur.
    « Quel âge avez-vous ? Lui demandai-je. Soixante-sept ans. Hélas ! Que de temps perdu à vivre dans l'erreur ». Bouleversé, le bon vieux vécut deux jours dans l'angoisse ne pouvant ni manger ni dormir. « Je suis dans l'erreur ? Moi, dans l'erreur ? Répétait-il. Cependant cet homme n'a pas voulu me tromper ? Il parlait avec tant de bonté et d'affection !! Je serais donc vraiment dans l'erreur ? »
    Quelques jours plus tard, il demande une nouvelle conférence. Je passai la nuit à lui expliquer la religion. Puis je le revis plusieurs fois à la pagode ».
    Le P. Rabardelle, ayant été chargé du poste, compléta son instruction et Pan ne tarda pas à voir qu'il fallait se décider à se faire chrétien.
    Un jour le P. Rabardelle s'étant rendu à la pagode le trouva gai et content. « Père, lui dit-il j'ai eu un songe cette nuit. J'allais traverser le pont qui est là en face pour aller chez vous, lorsque une meute de chiens noirs excités par des hommes noirs criant : le voilà ! Menacèrent de se jeter sur moi. Je continuai bravement d'avancer lorsque tout à coup la sombre vision disparut, et je me trouvai dans un lieu plein de lumière dans lequel vous étiez et m'invitiez à venir vers vous. Je comprends maintenant que je ne dois plus tarder à me faire chrétien. Ah ! Si du moins quelques Siamois me suivaient, mais non, je serai seul, on me regardera comme une bête fauve qu'on insultera et qu'on montrera du doigt. N'importe ! Je veux sauver mon âme. Permettez-moi auparavant de faire un dernier effort pour convertir mes talapoins et mes paroissiens ».
    Ses efforts furent vains et déjà pour notre catéchumène allaient commencer les tribulations qu'il avait prévues.

    MARS AVRIL, N° 86.

    En haut lieu le bruit de sa conversion avait transpiré, un grand talapoin de la capitale en même temps qu'il le mandait auprès de lui, avait envoyé une croix entourée de banderoles où se trouvaient inscrites les calomnies contre la religion chrétienne. Pan ne se troubla point. Il portait encore l'habit jaune et crut qu'il devait se rendre à l'invitation de son supérieur. Celui-ci, d'ailleurs, ne chercha point à ramener son ancien coreligionnaire, il se répandit en récriminations et en injures : l'apostasie de Pan ouvrait la porte à d'autres apostasies, elle attirerait des malheurs sur le royaume. Il termina sa mercuriale en le chassant : « Va-t'en, lui dit-il, je ne veux plus te voir, je te renie pour frère ». Nescitis cujus spiritus sitis, disait Jésus à ses disciples. Pan savait, lui, quel esprit animait ses anciens supérieurs ; il se retira joyeux et alla rendre visite à l'évêque. « Ses liens, disait-il, il n'avait pas besoin de les briser lui-même ; ses anciens amis les avaient brisés brutalement ; il était libre maintenant.
    Pan fut baptisé le Jeudi Saint 1865, dans la petite église de Bang-xang, au milieu d'un concours considérable de chrétiens et de païens, venus pour assister à ce spectacle nouveau d'un talapoin dépouillant l'habit jaune pour revêtir l'habit blanc des néophytes.
    Pan prit au baptême le nom de Paul. Lorsque l'eau sainte eut coulé sur son front, il dit adieu à ses paroissiens éplorés qui se pressaient autour de lui ; il les consola et leur montra le chemin du ciel. Ce chemin il s'y était engagé, à eux de le suivre s'ils voulaient n'être point séparés de lui pour toujours.
    Pendant qu'à Bang-xang se déroulait cette cérémonie simple et touchante, à une journée de là des ministres protestants apprenaient l'étonnante nouvelle qu'un talapoin était près de défroquer. « Si nous cueillions nous-mêmes ce fruit avant qu'il se détache de l'arbre, » se dirent-ils, et aussitôt ministres et ministresses, catéchistes, avec tout un chargement de bibles et autres livres, descendent en barque. Enfin ! Voici la pagode. Hélas ! La déception fut profonde, on laissa à la pagode les livres qu'on avait apportés et l'on reprit le chemin du nord.
    Après sa conversion, Paul avait voulu continuer à demeurer à la pagode pour y travailler à la conversion de ses amis, elle lui appartenait ainsi que les livres qu'il y avait réunis. Par prudence, les missionnaires lui conseillèrent de ne point faire valoir ses droits. Seule la bibliothèque lui fut rendue, mais le roi fit réclamer la pagode et donna des ordres pour y mettre un autre chef, recommandant de ne point inquiéter l'ex-talapoin Pan.
    Celui-ci se retira à Vat-pleng chez ses parents, dans une propriété lui appartenant ; là, son âme qu'il avait habituée dès son jeune âge à s'abîmer dans la contemplation des perfections du Bouddha se dégagea de ces obscurités et en pleine lumière put contempler et aimer le Dieu d'amour que lui avait révélé la sublime prière enseignée par Jésus.
    Il continua ses prédications, plus de 70 Siamois se convertirent et son propre frère ainsi que ses deux nièces l'imitèrent. Ces deux dernières ayant consacré à Dieu leur virginité, un orphelinat fut créé auprès d'une petite chapelle par les soins de Paul.
    Ce fut là le noyau de la chrétienté de Vat-pleng, où actuellement plus de 700 chrétiens se pressent autour d'une belle église bâtie par le P. Petit.
    « La foi du néophyte, disait un missionnaire, est admirable et il obtient tout du ciel ». Un jour la supérieure de l'orphelinat est mordue par un chien enragé ; j'accours épouvanté, mais je trouve Paul souriant : « Ce n'est rien, me dit-il. Comment ce n'est rien ? Et déjà deux ou trois personnes sont mortes des morsures de ce chien. Je le sais, répondit-il simplement ; mais j'ai versé de l'eau bénite sur la plaie. Puis, voyez-vous, Père, le bon Dieu ne peut pas laisser mourir une sainte fille qui est encore nécessaire pour soigner les orphelins ».
    Paul Pan mourut en 1875 à l'âge de 78 ans. Mgr Dupond l'avait fait acolyte et c'est revêtu de la livrée des lévites qu'il s'endormit dans le Seigneur. Ses funérailles eurent lieu à Bang-xang au milieu d'un concours immense de chrétiens et de païens qui étaient accourus de tous côtés pour rendre les derniers devoirs à leur ancien maître.
    La conversion de Pan avait eu un grand retentissement et les Siamois en étaient demeurés atterrés. Le roi lui-même n'avait pas vu sans peine cette défection ; mais il ne voulut point user de représailles et demeura l'ami des missionnaires. A des mandarins qui avaient voulu punir l'ex-talapoin il fit cette réponse : « Que voulez-vous que je fasse, je suis le roi des corps, mais je n'ai aucun pouvoir sur les âmes ; chacun reste libre de suivre la religion qui lui plaît ».
    Bel exemple de tolérance donné par un prince païen et absolu, et que devraient bien méditer nos sectaires modernes qui ne rêvent que l'oppression des consciences.

    1912/90-94
    90-94
    Cambodge
    1912
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