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Shang-Hai et la révolution de 1900

Shang-Hai et la révolution de 1900 La ruche la plus active, où chaque abeille a son poste à garder, son rayon à construire, sa charge de miel ou de pollen à transporter ; la ruche où l'activité, l'entrain, le mouvement le plus enfiévré indiquent le travail et la vie, dépeint, par comparaison, cette grande cité de Shang-haï assise sur les rives boueuses du Wang-pao.
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    Shang-Hai et la révolution de 1900
    La ruche la plus active, où chaque abeille a son poste à garder, son rayon à construire, sa charge de miel ou de pollen à transporter ; la ruche où l'activité, l'entrain, le mouvement le plus enfiévré indiquent le travail et la vie, dépeint, par comparaison, cette grande cité de Shang-haï assise sur les rives boueuses du Wang-pao.
    Les remorqueurs qui sillonnent la rivière ; les chalands pleins de chères cargaisons; les bateaux qui accostent ou quittent les wharves ; les armées de coolies qui déchargent ou embarquent les marchandises ; les voyageurs pressés d'arriver ou de quitter le port ; tous ces éléments divers et complexes qui s'agitent, s'organisent et s'ébranlent, voilà un coin de l'intéressant tableau qui frappe l'observateur que n'a pas encore blasé l'habitude de la vie dans ce centre d'originale composition.
    Chacun est à ses calculs et à la poursuite de ses projets. On vient ici pour gagner et pour jouir. Les heures et les minutes sont comptées. On n'est pas habitué à attendre un rendez-vous. La fièvre des affaires estime au prix d'argent la moindre parcelle de temps. Une journée passée dans l'oisiveté, c'est x dollars de moins à l'avoir. Et si le commerce a été mauvais, on creuse avec un redoublement d'attention l'ingénieuse combinaison qui réparera la brèche faite à ses finances.

    Comment Shang-haï, au milieu de telles préoccupations, aurait-il pu prévoir la tempête qui a éclaté dans le Nord en juin 1900? Les diplomates subtils, lourds du fardeau des États qu'ils représentent, n'avaient eu ni les loisirs, ni la clairvoyance de soupçonner la révolution organisée par les boxeurs. Les interprètes, fiers de leur science en sinologie, assidus aux longues séances des Yamens, lecteurs attentifs du Kin-pao (gazette impériale) navaient pas pressenti le soulèvement qui allait détenir soixante-trois jours en captivité la majesté du corps diplomatique. Sir Robert Hart lui-même qui contrôle, de ses puissantes mains, la respiration de la Chine, n'avait pas prévu ce réveil.
    La Mission de Mgr de Marchi avait été ravagée en 1900, celle de Mgr Anzer avait été cruellement éprouvée ; mais tout cela s'expliquait par un mot : persécution religieuse! Pour beaucoup d'adversaires et dindifférents, l'explication est facile à trouver. Les Chinois n'aiment pas les religions étrangères. Ils en ont une ou plusieurs qui suffisent aux aspirations de leur âme, pourquoi clone les missionnaires entrent-ils clans cette galère? Cette phrase est la seule formule de raisonne-ment que de trop nombreux Européens ont retenue, apprise ou inventée. Elle découle naturellement d'une éducation incomplète, inachevée, et dans plusieurs cas, non encore ébauchée. Toute controverse est aussi superflue que peu sollicitée. Pourquoi discuterait-on sur un jugement si clair et si concluant?
    Si le Nord n'avait pas découvert la guerre acharnée à l'étranger derrière la persécution religieuse, Shang-haï n'avait pas davantage éprouvé l'émotion que fait naître l'apparence du danger. Il était tout à ses affaires. L'import et l'export ne diminuaient pas, la Chine était clone en paix.
    Bientôt cependant des télégrammes alarmants nous vinrent de Tien-tsin ; les communications entre l'entrepôt du nord et la capitale étaient suspendues, le chemin de fer de Pao-ting-fou était détruit et les gares incendiées ; les concessions de Tien-tsin étaient attaquées. A Pékin, le secrétaire de la légation japonaise était massacré ; puis le ministre allemand succombait sous les coups des boxeurs, et enfin arrivait une pluie de nouvelles contraires et contradictoires dans lesquelles se noyaient les esprits les plus lucides.
    La Mandchourie et le Petchili étaient en révolte ; le Chan-si, le Chen-si et le Kan-sou exécutaient trop fidèlement les ordres du prince Touan, le grand chef des boxeurs. Partout les Européens, ingénieurs, voyageurs et missionnaires étaient traqués et massacrés sans merci. Ces épouvantables drames se déroulaient dans les Yamens des hauts mandarins, pendant que l'Empereur, dont l'ombre même ne peut être contemplée par un Céleste, implorait ses glorieux ancêtres de donner la victoire à ces sanguinaires défenseurs de la dynastie, qui ne fût jamais plus menacée que par ceux qui s'étaient constitués son appui.
    Tout cela fut si subit, si imprévu que du repos le plus complet et de la quiétude la plus parfaite on passa, sans transition, à l'épouvante la plus indiscutée.

    Shang-haï allait-il subir le mène sort que les cités du Nord?
    La flotte chinoise en rivière, à Woosung ; les forts de l'arsenal, les redoutes et les garnisons qui défendent l'entrée du Yang-tse, telles étaient les raisons non dissimulées de craindre. Que pensait le vice-roi de Nankin, le pacifique Liu-Kouei? Quels ordres avait-il reçus? Quelle orientation le bouillant et intelligent Tchang-Tche-Ton allait-il prendre? A quel parti politique appartenait Son Excellence Kouei, vice-roi du Su-tchuen ?
    Le problème était difficile à résoudre. Ces trois Excellences commandent clans la vallée du Yang-tse à cent cinquante millions d'habitants. Ils peuvent mettre sur pied une armée puissante par le nombre, sinon par l'armement. Ils n'ont qu'un mot à dire, et des légions de Chinois tombent sur ces diables d'étrangers et les poussent à la mer.
    Les pessimistes interrogent au passage le moindre employé de tribunal, le valet du mandarin, le cuisinier ou le boy du grand Sheng, et le mièvre Céleste qui devine, se renferme dans un mystérieux peut-être.
    L'Empereur a télégraphié à Nankin ; le vice-roi a sûrement reçu de longues instructions. C'est tellement vrai que les lignes télégraphiques ne fonctionnent guère que pour le compte du gouvernement, et heureux ceux qui peuvent encore, sans attendre deux ou trois jours, faire passer une dépêche.
    Maintenant nous avons des loisirs : le commerce est mort ou expirant ; les ordres sont suspendus ; les bureaux à moitié fermés ; les publicistes et Dieu sait si Shang haï publie sont à leur affaire. On les lit et ils se font lire. Tous ont des correspondants spéciaux, un service de dépêches et désinformations particulières et sûres. L'un vous raconte la prise du Peitang ; l'autre vous expose l'horrible tableau du massacre des ministres. Pas un seul Européen n'a trouvé grâce devant les Chinois. Le crime épouvantable auquel tout le monde pense et que personne n'ose nommer a été commis. Vengeance ! Et pour venger cet abominable crime on vote la destruction de Pékin. Tout cela se disait avec une conviction que la fièvre du moment suffit à expliquer. On doutait bien encore un peu, car on n'avait reçu aucune confirmation officielle du massacre général, mais la solution était rapide-ment trouvée. Puisque le massacre avait été général, il était de toute évidence que personne n'avait pu établir l'acte authentique de l'épouvantable drame que les mieux renseignés plaçaient au 2 juillet.
    Les Chinois, de meilleure famille, qui avaient avec le Nord des relations commerciales bien établies, confirmaient ces bruits sinistres, et personne ne doutera de leur parfaite sincérité. Le Chinois n'a pas besoin de voir pour croire. Plus la nouvelle sera absurde, plus il restera convaincu qu'elle est vraie, surtout si, comme cela arrive souvent en pareille occurrence, il entend la même fable six fois répétée dans la même journée par les voisins et amis.

    Shanghai, jusqu'à la mi-juillet, fut à peu près laissé sans défense. Nous n'avions dans notre port qu'une faible canonnière américaine qui portait autrefois un nom espagnol ; une canonnière anglaise et les agents de police des deux municipalités. A ces forces régulières, il est de toute nécessité d'ajouter le corps des volontaires.
    Pouvait-on résister avec des troupes si peu nombreuses? Outre la marine chinoise dont l'apparence extérieure peut cependant tromper, on croyait savoir que l'arsenal était défendu par 3,000 réguliers chinois disposant de 32 canons Krupp. Les forts de Woosung étaient défendus par 1,200 braves qui, à un moment donné, pouvaient tomber sur Shang-haï. Song-kiang enfin qui est la préfecture et le centre des forces militaires de cette partie de la province du Kiang-nan, avait une garnison de 10,000 réguliers. Si les deux premiers chiffres approchaient de l'exactitude, le dernier était certainement fort exagéré, car, nie trouvant à Song-kiang en octobre 1900, j'ai appris que le nombre de soldats chinois en garnison dans cette ville n'avait jamais dépassé 400.
    Cependant les foules ne vérifient pas les rapports qui circulent dans la masse. On croit, on répète, on s'affole. L'imagination créatrice embellit encore, grossit, exagère, décuple, et bientôt on s'épouvante de l'effrayant résultat qui est le produit d'un échauffement de cerveau.
    Pendant que les uns s'obstinent à croire à une attaque, d'autres cherchent les moyens de l'éviter. On louera un bateau au moment du danger. La flotte chinoise a eu la sagesse de quitter les eaux maculées du Whang-poo pour aller s'abriter sous les forts de Kiang-yug. Il y a donc une porte ouverte, et quand on tient à la politique de la porte ouverte, on est toujours sûr d'avoir une sortie.
    Notre corps consulaire, sur qui repose la tranquillité et l'ordre des concessions, se rassemble plusieurs fois par semaine. Il interroge les vice-rois de la vallée de Yang-tse, les oblige à faire des déclarations pacifiques, les presse d'assurer la paix de Shang-haï et s'occupe de trouver, contre une surprise, des moyens de résistance. Un plan de défense est établi, et je vois figurer parmi ceux qui ont travaillé à le mettre sur pied, un colonel russe, deux capitaines anglais et un capitaine hollandais. La Hollande, il faut le dire, a été la première à rassurer nos esprits ; elle nous a envoyé deux beaux croiseurs, au moment où les plus courageux étaient timides.
    Le corps de débarquement se composait de : 100 marins français, 6o marins américains, 1,000 marins anglais, 300 marins hollandais, 100 marins allemands, 100 marins japonais: en tout 1,660 hommes.
    Les volontaires, ce glorieux corps qui se trouve un peu humilié depuis que nous avons des garnisons, étaient ainsi divisés : 85 Français, 55 Américains, 445 Anglais, 100 Allemands, 100 Japonais , en tout 750 hommes.
    La cavalerie était moins forte que celle de Kellerman ; elle comptait 64 chevaux et 3 canons. Cest beaucoup et cest peu.
    Mais cette petite armée, étant bien distribuée, gardait tout Shang-haï : 200 hommes défendaient les réservoirs à eau et les réservoirs à pétrole ; 600 hommes protégeaient la concession française ; 850 hommes, divisés en plusieurs sections, cantonnaient sur différents points de la concession internationale. Tout compte fait, il restait encore une réserve de 400 hommes, 64 cavaliers, 45 marins, dont l'utilité générale n'était pas autrement prévue. Et cette armée d'élite se serait battue, au besoin, comme celle de Pékin, c'est-à-dire qu'elle aurait remporté la victoire.
    Autre temps, autres murs ! Sanghaï devenue une ville militaire, voilà une réalité qui tient du rêve. Des chevaux, des lebels, des sabres et des canons, des uniformes de toute nuance et de toute composition ; des commandements en français, en anglais, en allemand, en hollandais et en japonais : confusion admirable que la nécessité d'une défense commune orientait dans un but parfaitement ordonné. Tout ce monde pacifique de gratte-papiers et de commerçants était devenu fier, martial, et on lisait l'amour du combat dans les yeux de ces soldats improvisés. Nos 30 petits tirailleurs annamites plus connus sous le nom de bas-bleus étaient légers comme des sauterelles, bien serrés dans leur excentrique uniforme. Ils avaient un courage certainement plus grand que leur taille, et pour un peu on les aurait crus enragés. Sans grande apparence extérieure, on les dit pourtant terribles et acharnés au combat.
    Cette belle ardeur militaire avait déteint sur le dandy chinois le plus pincé, et plus d'un sollicita des municipalités de Shang-haï l'honneur de former un corps de volontaires chinois. L'intention était sans doute excellente, et pourtant la prudence, cette grande conseillère des moments difficiles, ajourna ces belliqueuses bonnes volontés.
    Au point de vue esthétique je regrette sincèrement ce refus...
    Rien ne me parait être, en effet, d'une gaucherie plus extraordinaire qu'un bataillon de ce que nous appellerons : la haute fantaisie chinoise. La régularité des mouvements, l'ensemble des manuvres, le genre faraud de cet exotique assemblement eût valu l'expérience de la chose. Il y a des fantaisies plus coûteuses, mais on n'en eût pas trouvé de plus amusantes.
    Shang-haï fut-il vraiment en danger?
    Si j'étais Normand, je répondrais oui et non, et il y a matière pour l'une et l'autre opinion.
    Shang-haï n'a pas de mines de diamants et cependant si l'on veut chercher l'explication de certains politiques éclairés et de certains commandants avides de renommée, on serait tenté de croire qu'on ait voulu en découvrir et en exploiter. Quelque imprudence aurait pu amener un danger immédiat, une attaque plus ou moins violente, et il parait que cette imprudence pouvait être commise et qu'on a même tenté de la commettre. La politique a joué la politique. Ce sont de ces petits dessous que l'on rencontre assez généralement dans les situations de ce genre.
    Aujourd'hui la paix est signée. Shang-haï a repris son allure ordinaire. C'est à peine si l'on se souvient encore de ces heures quelque peu sombres ; on les oublie de plus en plus, comme on oublie tout ce qui n'a eu d'existence que dans l'imagination et dans le monde de la pensée.
    L. ROBERT,
    Missionnaire apostolique.


    1902/99-106
    99-106
    Chine
    1902
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