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Semeuse d'éternité

Semeuse d'éternité Qui donc se douterait, en voyant cette petite Japonaise au teint pâle, que cette frêle enveloppe renferme une âme de feu, un coeur d'apôtre ? A peine si ses yeux, deux grands yeux noirs, en laissent-ils transparaître quelque chose. La première fois que je la vis, à mon chevet de malade, où on venait de l'envoyer comme infirmière, je lui demandai : Quel âge as-tu ? Vingt-cinq ans. Depuis quand es-tu chrétienne ? Depuis ma naissance. Et elle alors, prenant l'offensive
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    Semeuse d'éternité

    Qui donc se douterait, en voyant cette petite Japonaise au teint pâle, que cette frêle enveloppe renferme une âme de feu, un coeur d'apôtre ? A peine si ses yeux, deux grands yeux noirs, en laissent-ils transparaître quelque chose.
    La première fois que je la vis, à mon chevet de malade, où on venait de l'envoyer comme infirmière, je lui demandai :
    Quel âge as-tu ?
    Vingt-cinq ans.
    Depuis quand es-tu chrétienne ?
    Depuis ma naissance.
    Et elle alors, prenant l'offensive
    Père, est-ce vrai que vous êtes du Tiers Ordre de saint François ?
    Oui.
    Moi aussi. Alors, je vous en prie, instruisez-moi, guidez-moi !
    Mais, pauvre petite, regarde un peu mon état.
    Cependant les jours passaient, le Père retrouvait peu à peu la santé et Marie-Agnès (c'était le nom de mon infirmière), toujours délicate et prévenante, se prodiguait pour hâter la convalescence. Un beau jour, elle s'en vint, carnet et crayon en main et, interrogeant le missionnaire, se mit à noter avidement des histoires, des comparaisons sur le Bon Dieu, notre âme, les merveilles de l'adoption divine, les richesses du Père qui est dans les cieux, et ce royaume dont jésus a tant parlé et où habitent le Père, le Fils, l'Esprit Saint, et Marie, et Joseph, et Thérèse, et les Anges... Marie-Agnès écoutait, puis, sur un coin de table, écrivait, écrivait...
    C'était le bon temps, mais tout a une fin et, un jour, il fallut se dire adieu.
    Or, huit jours plus tard, Agnès revenait en ce sanatorium Sainte-Thérèse, que la petite Sainte de Lisieux a dressé comme un défi en face du coin le plus authentiquement païen de la région. Mais, cette fois, elle y venait non plus pour le Père, mais pour sa voisine de chambre, une enfant de 15 ans, qui se mourait phtisique et qu'à tout prix il fallait gagner à Dieu. « Si c'est Marie-Agnès qui l'entreprend, elle réussira », pensions-nous.
    Le soir même elle entrait en fonctions et vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées que la petite malade, jusqu'alors fermée avec son infirmière païenne, se détendait. « Je vais la soigner comme si c'était ma soeur ; d'ailleurs je prie pour elle depuis huit jours », avait dit Agnès, et, devant ses bons yeux et ses soins dévoués, l'enfant se laissait toucher. Nuit et jour, maintes fois, elle appelait son infirmière et celle-ci ne s'éloignait que lorsqu'elle ne pouvait s en dispenser. Même pendant la messe célébrée dans la salle voisine, même au moment de la communion après laquelle elle soupirait, si l'enfant l'appelait, elle revenait, souriante et douce, auprès de sa malade. Et si on lui demandait : « Marie-Agnès, as-tu communié ce matin ? » elle répondait : « Non, je n'ai pas pu, mais c'est bien quand même ».
    Le deuxième jour, Marie-Agnès revient : « Père, elle me demande mon chapelet : je vais le lui donner ; elle veut aussi ma croix, ma croix de tertiaire : je vais la lui donner aussi. Moi, c'est bien comme çà ». Et successivement son chapelet, auquel elle tenait beaucoup à cause des indulgences qui y étaient attachées ; sa croix, une belle croix de profession au Tiers Ordre de Saint-François, souvenir le plus précieux de son pauvre avoir, passaient aux mains de la petite malade.
    Et la nuit, quand le Père s'éveillait, il entendait Marie-Agnès et l'enfant qui parlaient : les noms de Jésus, Marie, de papa, maman, tout ce qu'aimait la petite, revenaient souvent. Son papa, qui chaque jour venait la voir ; sa maman, qui ne venait pas, mais que l'enfant n'oubliait pas ; sa soeur aînée, jeune personne de 25 ans environ, qui venait quelquefois et, un bandeau antiseptique sur la bouche et le nez, n'approchait qu'avec précaution de la malade. Puis celle-ci disait : « Parle-moi encore de Jésus », et la voix de Marie-Agnès s'élevait A nouveau, interrompue par les objections de l'enfant : « Mais je ne comprends pas : l'Eucharistie, comment cela? ». Et les heures de la nuit passaient, rapides pour la petite malade, blanches pour son infirmière, qui, le matin venu, répondait au Père : « C'est bien, c'est bien : elle apprend peu à peu. Le jour, elle dort, puis sa famille est là ; alors je lui parle la nuit quand elle est bien disposée...
    Moi, fatiguée ? Oh ! Ça ne fait rien ».
    Cela dura une semaine. La petite, hostile d'abord, se laissait gagner : le grand Christ de Marie-Agnès ne la quittait pas, «Avec Jésus, j'accepte de mourir », disait l'infirmière, et l'enfant répétait bientôt d'elle-même : « Avec Jésus, je veux bien souffrir ». Elle comprenait la nécessité du baptême et le désirait. Aussi, un soir, Marie - Agnès n'hésita plus : « Père, à mon avis (elle avait 7 ans d'exercice comme infirmière dans un grand hôpital), à mon avis, c'est la fin : la fièvre monte, le pouls aussi, les narines sont haletantes : je me demande si elle ne va pas perdre conscience d'elle-même dès ce soir. Alors... le baptême ? ».
    Est-elle prête ?
    Autant que possible. Elle le désire, sachant que c'est la condition pour devenir enfant de
    Dieu et aller au ciel. J'ai demandé au papa païen : « Si la petite désire être baptisée, permettez-vous ? ». Il m'a répondu : « Qu'elle fasse comme elle voudra »; mais je crains qu'il ne s'y oppose, surtout si la maman vient.
    Dix minutes plus tard, Fumi-ko (c'était le nom de la petite malade) devenait Marie-Thérèse ; les lèvres sur le crucifix, elle répétait doucement : « Jésus ! Marie ! Avec Jésus je veux bien souffrir ».
    Comme la cérémonie s'achevait, l'enfant ne comprenait plus. Trois ou quatre jours devaient s'écouler avant la fin, pénibles pour Marie-Agnès, car la famille, une riche famille de négociants de Tôkyô, entièrement païenne, ne quittait plus la chambre, ne permettant à l'infirmière de s'éloigner que pour son repas, et même alors : « Reviens vite ! ». Papa, maman, autres parents, un masque protecteur sur les lèvres pour ne pas se contaminer, regardaient à distance soigner, nettoyer, alimenter leur enfant, sans un geste, sans un mouvement. Mamans chrétiennes de France, votre coeur eût bondi devant un tel spectacle !

    Fumi-ko mourut un mercredi soir vers 9 heures : saint Joseph est venu la chercher en ce jour qui lui est consacré. Elle mourut sans avoir repris connaissance, et, tandis qu'on lui fermait les yeux, ses parents, maman en tête, quittaient la chambre : « Je n'aime pas voir çà », disait la mère, ce pendant que pieusement des mains amies, parce que chrétiennes, faisaient une dernière fois la toilette de Marie-Thérèse.
    Deux jours plus tard Fumi-ko n'était plus qu'une poignée de cendres, car on l'a brûlée la nuit d'avant au four crématoire du village voisin. Le Seigneur vous garde, amis de France, de jamais rencontrer pareille horreur sur votre chemin, je veux dire un de ces lieux retirés dans la montagne, où sur deux larges pierres graisseuses, une nuit durant, au bois ou au charbon, on consume un pauvre cadavre !
    Quant à Marie-Agnès, joyeuse d'avoir sauvé une âme, elle revint à son obscure et pénible besogne, y apportant toujours le même courage et le même dévouement.
    Et c'est ainsi que s'étend le règne du Christ, sans bruit, au moyen de petites âmes qui, par l'abnégation et le sacrifice, sèment de l'éternité,
    J. LARRIEU,
    Missionnaire de Tôkyô.

    1936/206-209
    206-209
    Japon
    1936
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