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Scènes du premier de l'an Chinois

PREMIER DE L'AN CHINOIS Scènes du premier de l'an Chinois
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    PREMIER DE L'AN CHINOIS

    Scènes du premier de l'an Chinois

    Malgré la révolution, et les idées avancées de la jeune Chine, il y a encore dans le Kwang-Tung, bien des retardataires qui, à toutes les nouveautés du calendrier et des institutions préfèrent demeurer fidèles à leurs anciennes coutumes. Malgré les défenses gouvernementales ils suivent leurs opinions et opposent la force de l'inertie aux ordres et aux décrets. Cette résistance est d'autant plus difficile à vaincre et à renverser que ces entêtés pour la plupart sont de la classe laborieuse et ouvrière. Aux objections, aux paroles et aux arguments, ils ne répondent que par ces mots : « Vous me tenez un joli discours; mais vous savez, moi, je ne suis qu'un ignorant ; je n'ai fait aucune étude... ». Façon polie de vous remercier et de vous prier de ne pas vous occuper de ce qui ne vous regarde pas. Il faut voir alors l'expression et le jeu de la physionomie quand à la parole ils ajoutent le geste pour se désigner et dire : moi. Derrière ce masque railleur, narquois et sceptique qui pourra jamais analyser le composé de Pâme chinoise ? Il vous répond en se jouant de vous et son attitude est respectueuse, à peine si dans son regard on voit briller l'éclair fugitif du dédain, de l'ironie et de la moquerie. Son maintien est digne mais le sourire qui court et sautille aux coins pincés de ses lèvres minces qui pourra l'expliquer et lui donner son vrai sens, qui devinera son allusion ? Et cependant il vous fait savoir clairement que vos avis et vos conseils n'ont rien à faire avec sa mentalité. Ils sont bien décidés à ne pas vous écouter et s'ils vous écoutent à ne pas vous comprendre et s'ils vous comprennent à suivre cependant jusqu'au bout le plan élaboré et tracé d'après leurs idées séculaires.
    C'est ainsi que me rendant dans mon nouveau district il m'a été donné de revoir après les fêtes du nouvel an européen celles de l'ancien premier de l'an chinois.
    Le premier de l'an, mot magique qui en Chine évoque dans tous les esprits une foule de pensées nouvelles, réveille des souvenirs endormis et vieillots, secoue la poussière de l'oubli pour donner à tous un peu d'entrain et de gaieté.
    Le premier de l'an est encore la fête nationale et surtout la fête familiale. Longtemps à l'avance on s'y prépare. Les grands à la nuit close comptent et recomptent leurs sapèques, supputant combien ils pourront acheter de provisions, gâteaux, sucreries, fruits, parfums et fleurs.
    Les petits dans des conversations sans fin, racontent avec de nouveaux détails, les féeries auxquelles ils ont assisté les années passées, et s'ingénient à reproduire les attitudes qui ont frappé leur imagination et captivé leur attention. Ils imitent les lutteurs qu'ils ont vu se battre et essayent de reproduire sur leur minois fait pour le rire, les grimaces affreuses des maîtres dans l'art de la boxe.

    Le premier de l'an. Tout le monde en parle, car pour tous c'est un temps sacré de repos où l'on se dépense en réjouissances, en festins et en plaisir. Le sous-préfet ferme son prétoire; le juge quitte son tribunal. L'artisan délaisse dans un coin ses outils usagés ; le laboureur abandonne ses terres en friche, tandis que le commerçant regagne la maison de ses ancêtres, déposant pour quelques jours les graves soucis du négoce et des affaires pour jouir d'un peu de liberté. Tous se livrent au désoeuvrement le plus complet, aussi dans ces jours le jeu est-il le sport préféré car il ne demande aucune fatigue corporelle, fait éprouver des sensations diverses et profondes et tue le temps en vous pinçant le coeur de l'espoir de faire fortune, préféré surtout car le Chinois ne peut se passer de jouer.
    La frénésie du jeu est terrible ; le jour, la nuit n'existent plus pour le joueur et même parfois cette passion étouffe en lui la voix de la nature. Combien sont-ils qui entraînés par l'ardeur, voient des jours entiers s'enfuir prenant à peine quelque nourriture.
    Ce n'est que quand ils ont tout perdu, joué leurs derniers vêtements, posé comme enjeu même la liberté de leurs femmes et de leurs enfants qu'enfin ils se retirent. Le visage contracté, les yeux hagards, la lèvre pendante et torturée par un rictus haineux, ils sortent les bras ballants, combinant quelque plan pour aller la nuit prochaine chercher dans le vol l'argent dont ils auront besoin demain pour essayer de se rendre favorable la chance impitoyable.
    Nous sommes à la veille du premier de l'an. A la tombée du jour commence un long repas de réjouissance qui ne finira qu'à minuit, car demain, pour commencer la nouvelle année et afin de se rendre le ciel favorable sera un jour de jeûne. Encore une libation et le bruit des pétards éclate dans la nuit sombre au milieu des cris tumultueux. Puis peu à peu les voix s'affaiblissent, et l'on n'entend plus que quelques clameurs que des enfants énervés poussent de temps en temps déchirant la nuit noire de leurs sons stridents et aigus.
    De bon matin tout le monde est levé. Vite les bâtonnets d'encens sont allumés nombreux devant les idoles et devant les tablettes des ancêtres. Les pétards et les bombes ne cessent de résonner et chacun d'un air souriant respire avec plaisir et avec volupté cette atmosphère surchargée de fumée et de parfums. Chacun avec délices hume cette odeur de poudre et de santal. Aujourd'hui la fête se passe en famille; les autres jours seront surtout consacrés aux visites et aux réceptions.
    Sur une table dressée au milieu de la salle d'honneur on dispose fruits, gâteaux, sucreries. Quelques narcisses ou quelques branches de pêchers fleuris jettent leurs tons soyeux sur le fond mat et rouge des broderies. La tablette des ancêtres dont l'or brille aux clartés vacillantes de deux veilleuses aux verres de couleur incarnate repose dressée sur un coussin. Dans le brûle-parfum se consument des bois odoriférants. Tout est prêt, le thé chaud de belle couleur ambrée est sur la crédence renfermé dans une théière de prix et la pipe à eau ornée de tous les accessoires attend le visiteur.
    Quand, à l'occasion du premier de l'an, on entre dans une maison chinoise on est heureusement surpris, car une propreté méticuleuse donne à tous les objets un aspect plus joyeux. A chaque porte les inscriptions de bienvenue inscrites sur de larges bandes de papier rouge tacheté de points d'or étalent des caractères dessinés avec art. Partout l'on demande que les cinq félicités descendent en abondance sur la maison, et l'on supplie les génies protecteurs de veiller sur la prospérité de celui qui franchira le seuil de la demeure. Sur les lèvres de tous il n'y a que des salutations choisies n'exprimant que des formules et des voeux de bonheur. Ces souhaits cependant peuvent se résumer en peu de mots : Réjouissons-nous ! Réjouissons-nous ! Daignez agréer mes félicitations ! Puissiez-vous devenir riche ! Et les vieillards, les hommes, les enfants répètent ces paroles en s'inclinant et en élevant les mains à la hauteur du front pour saluer avec respect le visiteur qui se présente. Les souhaits exprimés, une conversation s'engage interminable et on grignote des friandises ou des graines de pastèque. On se passe la pipe de main à main, et on déguste le thé brûlant dans des tasses minuscules.
    Le troisième jour de la lune, bien avant l'aurore, les maisons sont balayées car pendant ces trois jours le balai lui aussi s'est reposé. Les petites brunes de la famille recueillent les débris et vont les déposer sur le bord des chemins. Devant chaque petit tas, on allume des bâtonnets d'encens en l'honneur des esprits vagabonds qui dans la journée doivent errer sur les routes. Ces reliefs de festin seraient pour eux une nourriture succulente. Quoi qu'il en soit l'aumône n'est pas riche, aussi ce jour-là, personne ne sortira de sa maison et ne fera de visites, ayant trop grand peur que le génie malfaisant de la pauvreté ne lui jette un mauvais sort et ne l'empêche pour cette année d'obtenir la félicité dans les richesses.
    Le lendemain et les jours suivants plus rien à craindre, aussi sur les chemins rencontre-t-on nombre de personnes, surtout des femmes jeunes qui retournent dans leur famille offrir leurs voeux à leurs parents. Vêtues de leurs habits les plus neufs et les plus beaux elles vont caquetant, le coeur joyeux, le rire aux lèvres et l'âme en fête. A la campagne rien de plus curieux que de regarder ces jeunes femmes qui les mains pleines de présents, oubliant les soucis et les peines de leur vie ordinaire, regagnent le toit paternel ne se souvenant plus que des beaux jours de leur enfance. Elles ont cherché à se faire belles. Des fleurs odoriférantes ornent en couronne leurs cheveux noirs et luisants. Malgré le fard d'un rose un peu passé elles n'ont pu réussir à dissimuler complètement la dureté de leurs traits halés par le dur soleil et tirés par la fatigue journalière. Car en Chine les femmes travaillent aux travaux des champs presque autant que les hommes. Rares sont pour elles les jours de repos et de joie : vile marchandise dont on peut trafiquer sans contrainte, elle n'est même souvent pas sûre de l'affection de son mari. Les brunes sont, hélas! Parfois moins bien traitées que les animaux domestiques. Que de fois de ces pauvres fillettes aux vêtements déguenillés, aux joues creusées par la souffrance n'ont-elles pas excité ma pitié, quand je les voyais marcher avec peine, ployant sous le poids d'un fardeau trop lourd pour leurs faibles épaules. Que de fois n'ai je pas entendu les cris plaintifs de ces jeunes filles qu'un bras sans pitié 'faisait hurler à la mort, alors que le bruit sourd des coups nombreux et répétés sur leur corps affaibli alternaient avec les han! Sauvages de l'effort et de la satisfaction de la brute qui frappait. Aussi quitter leurs belles-mères même pour un temps relativement bien court, ne plus être obligées de travailler péniblement pendant quelques heures, redevenir pour quelques instants l'enfant de la famille est pour elles une vraie joie et un vrai bonheur...
    Cependant la fièvre des premiers jours tombe peu à peu; les habits de travail remplacent les étoffes soyeuses. L'on continue à s'amuser mais avec moins d'enthousiasme et moins d'ardeur...Soudain au loin on entend le bruit sourd et lugubre d'un gong qui semblerait vouloir paraître joyeux. Bientôt il se rapproche en cadence et par le sentier qui borde les rizières s'avancent une troupe de jeunes gens portant de nombreux drapeaux. A leur vue les visages s'éclairent, des cris s'élèvent, tout le monde grands et petits trépigne de bonheur et pour leur souhaiter la bienvenue on brûle des pétards. C'est une troupe qui en l'honneur du dragon séculaire donne des représentations. La scène est bientôt prête, la foule attend et fait silence. Le dragon se met en mouvement, de sa tête grotesque, hideuse et menaçante il a l'air de vouloir tout dévorer. Le voici qui bondit, fait des contorsions, avance, recule, s'élance, puis de nouveau s'arrête et se ramasse pour sauter, pendant que sa longue queue se tortille, se détend et s'allonge décrivant de nombreuses lignes sinueuses. Mais bientôt il se retire faisant le beau pendant que la foule en délire applaudit, crie et hurle.
    A la scène du dragon succèdent les lutteurs; les uns se battent au bâton, tandis que les autres se livrent à des assauts de boxe. C'est à celui qui fera les mouvements les plus extravagants, montrera le visage le plus terrifiant et poussera les sons les plus affreux, car il faut que par son extérieur se manifeste l'énergie déployée dans la lutte. Plus l'expression de ses traits est horrible à voir plus il fait preuve de valeur, de force et de courage...
    Mais le temps passe vite, nous voici déjà au douzième jour. Ce jour-là grande affluence dans les marchés car il faut se procurer des lanternes en papier transparent. Ce soir les maisons en seront parées et les diables en auront pour éclairer leurs sabbats. Pendant la nuit on lancera des montgolfières qui rappelleront aux esprits qui se promènent dans les airs qu'on les honore et qu'on pense à eux sur la terre.
    Le 15 tout est fini, c'est le dernier jour. Encore quelques pétards, quelques bâtonnets d'encens brûlés aux dieux lares pour leur faire les adieux, cependant que les diablotins dont les images sont collées sur les portes en deviendront jaloux, car pour eux plus rien jusqu'à l'année prochaine.
    Emile SHAM.

    1928/5-7
    5-7
    Chine
    1928
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