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Sauvée par la providence

Sauvée par la providence « C'est le Ciel qui nous donne la vie, et c'est lui qui nous la conserve », disent les Chinois, définissant ainsi la Providence. Ces mots ont été répétés bien des fois, par de nombreux chrétiens, et aussi par des païens, à la suite d'un fait assez extraordinaire arrivé dans ma chrétienté des « Cent mille Monts ».
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    Sauvée par la providence

    « C'est le Ciel qui nous donne la vie, et c'est lui qui nous la conserve », disent les Chinois, définissant ainsi la Providence. Ces mots ont été répétés bien des fois, par de nombreux chrétiens, et aussi par des païens, à la suite d'un fait assez extraordinaire arrivé dans ma chrétienté des « Cent mille Monts ».
    Je m'y étais rendu, comme tous les ans, pour célébrer la fête de Noël avec les quelque 250 chrétiens de cette station. Le soir même de la fête, à la tombée de la nuit, trois coups de fusil tirés au loin mirent la population en émoi.
    Chez ces montagnards, trois coups de fusil, tirés à intervalles brefs et réguliers, sont le signal convenu pour annoncer un danger et demander du secours. Par le même genre de tir répété à plusieurs reprises, mais à un rythme plus lent, on fait savoir aux intéressés que leur signal a été entendu et qu'on se porte à leur aide.
    Les trois coups entendus ayant été tirés à longs intervalles, mes chrétiens connurent par là qu'ils n'étaient qu'une réponse à un appel venu de plus loin, lequel n'était pas arrivé jusqu'à nous. Ils en conclurent que ceux dont nous avions entendu le tir se portant au secours des intéressés, eux mêmes n'auraient à intervenir qu'en cas d'un nouveau signal.
    Néanmoins nous étions inquiets pour la famille d'un chrétien venu de loin et précisément de la direction indiquée par les coups de fusil. Nos craintes n'étaient pas vaines. Le lendemain de très bonne heure des courriers vinrent nous annoncer que le village de Louksai, distant d'environ 20 kilomètres, avait été envahi et pillé, la veille, par une bande de brigands. La plupart des habitants étaient aux champs au moment de l'attaque, quelques personnes seulement avaient été emmenées par les brigands, et parmi elles une enfant de 7 ans, la fille du chrétien venu de là-bas.
    A cette nouvelle, et avant de nous quitter pour rentrer chez lui, le malheureux père me pria d'intervenir auprès du chef des brigands pour obtenir la délivrance de sa fille. Ignorant tout de ces bandits, il m'était difficile d'entrer en pourparlers avec eux. J'engageai d'abord la chrétienté entière à s'unir à moi pour demander à la Sainte Vierge de sauver la petite captive ; puis, ayant réuni les notables de l'endroit, nous nous concertâmes sur la conduite à tenir et sur les termes d'une lettre que je me proposais d'écrire au chef des brigands. Rien ne me permettait d'espérer que, sur une simple lettre de moi, les ravisseurs consentiraient à nous rendre l'enfant ; mais cette première prise de contact aurait pour effet d'empêcher qu'ils ne se dessaisissent trop vite de leur captive, ce qui nous donnerait le temps de négocier son rachat.
    Le plus difficile était de faire parvenir la lettre à destination. Nous ignorions à quelle bande et à quel genre de brigands nous avions affaire ; de ce fait, la démarche impliquait un réel danger pour le porteur de la lettre. D'autre part, ne sachant pas la direction prise par les bandits, nous ne savions où la leur adresser. Notre embarras augmenta encore quand il s'agit de trouver un courrier pour la porter. Après bien des hésitations, un de nos jeunes gens accepta de s'en charger et se prépara à partir dans la matinée du lendemain.
    Dans le but de parer autant que possible aux dangers qu'allait courir le porteur dans l'accomplissement de sa mission, et aussi pour assurer, autant qu'il dépendait de nous, l'arrivée à bon port de la lettre, nous enveloppâmes celle-ci comme on le fait d'un message important et nous collâmes solidement sur l'enveloppe un petit morceau de charbon de bois et une plume de poule. Cela signifiait d'abord que le contenu du pli ne regardait en rien le porteur, dont, la responsabilité devait être entièrement dégagée et la sécurité assurée ; ensuite que le porteur, pour remplir sa mission, devait au besoin passer à travers le feu ou même prendre son vol afin de surmonter les obstacles qu'il pourrait rencontrer sur sa route. En un mot, il devait exécuter sa mission coûte que coûte et était en droit d'escompter un traitement équitable de la part des destinataires.
    Or, le lendemain matin, comme notre courrier prenait son déjeuner et que nous lui faisions nos dernières recommandations, voici qu'arrive un jeune homme du village de Louksai qui nous apprend le retour de la petite fille dans sa famille et nous raconte les détails de sa délivrance.
    L'avant-veille, lorsque, après le pillage, les brigands se retiraient avec leurs prisonniers, la nuit tombait. L'obscurité rendit bientôt la marche difficile pour tous et impossible popur l'enfant. Un des brigands la prit alors sur son dos et la porta à califourchon comme le font ordinairement les Chinois. La petite fille ne tarda pas à s'endormir et ne se réveilla que le lendemain matin, quand les brigands, après avoir marché toute la nuit, arrivèrent dans leur repaire. Aussitôt les captifs adultes, au nombre de cinq, furent ligotés et enfermés dans un réduit dont une sentinelle garda l'entrée ; quant à la petite fille, jugée inoffensive et, vu son âge, incapable de fuir, elle fut laissée libre. Après un certain temps, alors que presque toute la bande dormait pendant que quelques-uns préparaient le repas, l'enfant demanda au factionnaire l'autorisation de s'écarter un instant ; la permission obtenue, elle s'éloigna un peu, puis, s'apercevant qu'on ne s'occupait pas d'elle, elle se mit à courir sans savoir où elle allait : elle ne pensait qu'à une seule chose, retourner à son village et chez ses parents.
    Elle marcha toute la journée aussi vite qu'elle put, elle souffrit de la faim, mais n'éprouva, durant ce pénible voyage, ni crainte, ni appréhension d'aucune sorte. Son ingénuité ignorait les dangers auxquels elle était exposée. Elle risquait d'être la proie d'un fauve, car tigres et panthères sont nombreux dans ces régions ; elle pouvait rouler dans un précipice ou s'égarer dans la forêt ; elle courait enfin le danger d'être prise par quiconque la rencontrerait en chemin et emmenée au loin pour y être vendue.
    Préservée de tous ces périls par la Providence, elle arriva, le soir, exténuée de fatigue et mourant de faim, au pied d'une colline. A demi-ca-chée par les hautes herbes, elle s'arrêta là pour se reposer. Elle aperçut alors au haut de la colline un homme debout. Ne sachant plus que faire et l'approche de la nuit éveillant en elle le sentiment de la peur, elle se dirigea vers cet inconnu : quelle ne fut pas sa surprise, sa joie, en arrivant près de lui, de reconnaître son frère, qui avait été mis là en sentinelle par crainte d'un retour des brigands.
    Ainsi, courant au hasard pour échapper à ses ravisseurs, l'enfant était arrivée à cette colline toute voisine de son village, et c'est porté sur le dos de son frère qu'elle rentra saine et sauve dans la maison de ses parents.
    En terminant son récit, le courrier un païen ajouta : « La Providence des chrétiens est vraiment admirable ! »

    E. CAYSAC,
    Missionnaire de Nanning.

    1936/74-76
    74-76
    Chine
    1936
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