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Samson au Nord d'Annam

Samson au Nord dAnnam Au Nord Annam, à l'est de la province de Thanh-hoa, on voit une magnifique plage, très fréquentée l'été par les Européens. C'est Sam-son, du nom d'une chaîne de collines qui s'y élèvent et s'avancent dans les flots du Pacifique, formant un pittoresque promontoire, lequel est couronné d'une célèbre pagode. De ces deux mots Sam et Son, les Français ont fait Samson, comme le nom du Juge d'Israël, et la région s'appelle maintenant officiellement Samson.
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    Samson au Nord dAnnam

    Au Nord Annam, à l'est de la province de Thanh-hoa, on voit une magnifique plage, très fréquentée l'été par les Européens. C'est Sam-son, du nom d'une chaîne de collines qui s'y élèvent et s'avancent dans les flots du Pacifique, formant un pittoresque promontoire, lequel est couronné d'une célèbre pagode. De ces deux mots Sam et Son, les Français ont fait Samson, comme le nom du Juge d'Israël, et la région s'appelle maintenant officiellement Samson.
    Il y a16 ans, tout ce pays, comme encore le sont tous les environs, était païen. Aujourd'hui, deux jolies chrétientés, dues au zèle de M. Bourlet, curé de Thanh-hoa, y sont comme deux bouquets de fleurs au milieu d'un vaste champ de broussailles : Luong-Trung, et Hai-Thôn.
    Mgr l'Evéque de la mission de Phat-Diem, dont fait partie cette province, considérant d'un côté l'espoir de nombreuses conversions, de l'autre, l'éloignement de Thanh-hoa, a cru utile de créer à Samson un district particulier, un poste d'évangélisation, ou de mission, et Sa Grandeur m'a offert ce nouveau poste, nu peu comme lieu de repos pour mes vieux ans et mes infirmités. Mais, le nombre des néophytes a augmenté et aussi le nombre des catéchumènes. Aussi Monseigneur m'a adjoint un jeune vicaire, le Père Jacobus, prêtre indigène.
    Nous comptons aujourd'hui 350 néophytes et autant de catéchumènes : il n'y a aucun doute en voyant la situation, que ce chiffre serait vite doublé, même triplé si nous avions les ressources nécessaires, 1° pour entretenir les catéchistes ; 2° pour élever de bonnes paillottes servant de chapelle et habitations ; 3° pour faire l'aumône aux plus misérables d'entre les postulants. En général, la population de toute cette région est excessivement pauvre, comme elle est excessivement dense ; et nous sommes dans le sable. Plus loin, vers l'ouest, il y a bien des rizières, mais pas assez pour tant de monde, et elles sont d'un prix inouï : 1.000 piastres et plus l'hectare, c'est-à-dire, au taux actuel, de 15 à 20.000 francs. La population ne vit que de la pêche, pêche au radeau, avec des moyens primitifs, et la mer est souvent démontée... et il n'y a plus de riz dans la hutte... et les autos passent !... (ceux des riches baigneurs).
    Luong-Trung, le premier village où nous eûmes des conversions, compte aujourd'hui 250 chrétiens, et en comptera bientôt 300, si les catéchumènes viennent bien étudier. Ils ont une bonne chapelle en bois couverte en chaume, avec le Saint-Sacrement ; en été, des Français y viennent pour la messe. C'est là que je réside.
    Hai-Thôn, à 4 kilomètres au nord, sis aux bords de l'estuaire du fleuve Mâ, compte une centaine de baptisés ; le Père Jacobus qui y réside, prépare une centaine de baptêmes pour l'an prochain. Hai-Thôn n'a pour chapelle qu'un hangar branlant qui ne tardera pas de s'écrouler ; donc, le prêtre n'a pas la Sainte réserve.
    Entre les deux chrétientés précédentes, s'étend, divisé en de nombreux hameaux, le grand village de Ca-Lap, qui compte plus de 5.000 habitants. Je l'ai visité trois fois, passant à travers et entre les hameaux ; une foule me suivait.... on me disait : restez avec nous, et nous deviendrons chrétiens. Le 2 janvier dernier, un groupe conduit par un ancien maire, Ly-Dien, se présenta à moi, avec une feuillé signée de 22 hommes, demandant à se convertir et à être instruits. Nous venons de leur faire bâtir une maison longue de 20 mètres, large de 6 mètres, en bambous solides, avec torchis et toit de paille ; elle servira et de chapelle et d'habitation. Elle m'a coûté 160 piastres. Un catéchiste vient de s'y installer ; je le paie 5 piastres par mois ; le jour, il enseigne les enfants ; le soir, la nuit venue, il enseigne les grandes personnes.
    Ce village de Ca-Lap est si vaste un de ses hameaux, est à une heure du catéchuménat qu'il faudra, dès que possible, élever une ou deux autres paillottes chapelles...
    De Son-thôn, autre village également très peuplé, plus de 3.000 âmes, situé au pied même des collines, un fort groupe d'habitants est venu me prier de les admettre dans le bercail du Bon Dieu... C'est à 2 kilomètres au sud de mon habitation. Un catéchiste les visite et enseigne trois fois par semaine ; il s'installe dans la plus grande paillotte des gens... et, dit-il, elle est pleine chaque fois d'hommes, femmes, enfants qui viennent l'écouter. Ils m'ont tant pressé, que j'ai passé un contrat avec un charpentier pour faire leur chapelle, et donnerai 150 piastres, c'est-à-dire ce qu'il me reste en ce moment.
    Un petit hameau de quelques cases à quelques centaines de mètres de ma maison, au bord même de l'océan, s'appelle Port des pêcheurs. C'est là que sont les nombreux radeaux, barques, et les huttes de gardiens et autres... Ils ont presque tous, depuis trois mois, demandé à se convertir. Mon catéchiste va les enseigner trois fois par semaine. Quand il fait beau, tous assis sur le sable, à côté des flots expirants ; quand il pleut ou fait froid, ils se mettent dans une hutte solidement enchaînée par de gros liens de bambous. Je ne songe pas à leur faire une chapelle de sitôt du moins ; une fois baptisés, ils viendront à Luong-Trung dont ils dépendent.
    Deux petites soeurs, âgées de 16 et 9 ans, en l'absence prolongée de leur père, ont suivi leurs compagnes, et se sont mises aussi à l'étude de la religion. L'aînée a commis une grave imprudence ; elle s'est moquée publiquement des superstitions païennes, et s'est assise sur l'autel des ancêtres. Son fiancé païen qui craint de la perdre par sa conversion, en a vite écrit au papa qui est revenu et a roué de coups la pauvrette. J'ai fait inviter cet homme ; il est venu, d'abord l'air insolent, puis correct, enfin il s'est fondu en excuses, demandant pardon, et promettant de laisser ses enfants libres de se faire chrétiennes. Lui, il est magicien, « son métier est son unique gagne-pain » ; il promet bien d'y renoncer ; on verra. La petite cadette, 9 an, Laï, est une merveille de mémoire. Après 3 soirs de catéchisme, elle récitait à haute voix sur la plage le Pater, l'Ave, et la première page du petit catéchisme !! (Elle ne sait pas lire).
    Mes néophytes de Luong-Trung sont assidus aux prières, offices à l'église. Ils savent par coeur, presque tous, les méditations des 14 stations du chemin de croix ; et les vendredis soir, de loin au dehors on les entend les réciter dans l'Eglise. Le 2 novembre, ils m'ont gravement désobéi. Jaloux des festins que font tous les païens, ils ont voulu en faire un entre eux malgré ma défense... On se cotisa, on emprunta, et il y eut un porc, et des paniers de riz, puis (ce que je redoutais) de l'alcool de riz ; quelques-uns naturellement en absorbèrent plus que la mesure... et on se chamailla... querella... et quelques coups de poing s'ensuivirent.
    Depuis ce jour, je les boude. Ils sont venus me voir, en groupe, en particulier, je ne les ai pas reçus ; ils m'envoient des poissons, je n'accepte pas ; ils me saluent quand ils me voient dehors, je ne réponds pas. Ils se sont cotisés et ont acheté des bougies et du pétrole pour l'église : manière de faire pénitence. Ils reprochent vivement à deux notables d'être cause de tout cela... Les enfants rôdent autour de l'enclos de la mission, n'osant entrer comme par le passé ; ils appellent mon petit cuisinier ; puis mon chien. Le matin, quand je vais dire la messe, ils sont tous là dans la sacristie, puis autour de l'autel... ils veulent tous servir. Ça durera encore quelque temps ; puis, je ferai la paix avec eux. Ils ont prié une jeune fille Agnès, de demander à la Sainte Vierge d'arranger la chose. Agnès n'a pas répondu. Pourquoi cette fille ? Parce crue quelques-uns croient qu'elle a vu la Sainte Vierge. Le fait est que, il y a trois mois, elle était bien malade... mourante. J'accourus. Elle reçut tous les derniers sacrements, et l'Indulgence suprême. Pâle comme la mort, les yeux tout blancs, elle faisait avec peine ses dernières recommandations aux siens : tous les voisins étaient là, païens comme chrétiens. Le fiancé d'Agnès sanglotait... et elle, étendue, la tête reposant entre les bras de sa mère en larmes, sans plus aucun mouvement, semblait sur le point du dernier soupir, quand tout à coup, levant les yeux... elle s'écrie : « Oh!... Oh !... Le Bon Dieu, les saints... la Sainte Vierge... » Tout le monde se tut... son visage parut tout autre... « la Sainte Vierge... ! » Je lui dis : « Tu la vois bien la Sainte Vierge ? » « Oui, oui, c'est sûrement elle ; elle me fait signe de la tête et de la main ». Et vois-tu ta patronne Sainte Agnès ? « Oh !... Je ne sais pas comment elle est... je ne la connais pas... » Et peu à peu elle s'assoupit... puis remuant les mains, elle disait : « J'ai perdu mon corps ; où est-il donc?...» Je rentrai à la mission, prêt à faire sonner le glas d'Agnès... et l'on vint me dire qu'elle allait mieux, et quelques jours après, qu'elle était entièrement guérie.
    Un gros notable disait : « Elle n'a pas vu la Sainte Vierge ». Un enfant de 10 ans riposta: « Si elle ne l'a pas vue, comment pouvait-elle dire qu'elle la voyait ?» Enfin, Agnès est une personne humble, silencieuse et pieuse, tout le monde le proclame. Son fiancé est gentil ; je serai heureux de les unir. Ce sont les mères de famille, bonnes mères bien chrétiennes, qui font les saints, et soutiennent l'édifice humain...
    Dans le district, sont encore d'autres villages tout païens. Je tâche d'y faire des connaissances. Il faudrait aller, venir, visiter sans cesse, et parler beaucoup, gaîment, être bon, généreux, se priver... enfin, être tout à ces païens... et l'on aurait de très nombreuses conversions en Annam. Mais, si nous avions un gouvernement comprenant autrement sa mission civilisatrice, çà irait plus vite... l'IndoChine serait déjà toute chrétienne. Il faut des ouvriers et des ressources... les vieux ne peuvent plus courir... donc moi, avec mes 68 ans, mes rhumatismes, et mon emphysème, j'ai bien peine à marcher. J'achèterais bien un cheval, mais pas d'herbe dans ce patelin ; et puis il faudrait entretenir un domestique de plus, chose impossible à mon budget.
    Et le Bon Dieu, Lui, qui est si riche ! Voilà... Il a statué que nous devions nous en tirer avec ce qu'il nous a donné...
    Luong-Trung est dédié au Coeur de Jésus ; Hai-Thôn au Coeur de Marie ; Ca-Lap à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus à qui l'on attribue la conversion de ce village. Que saint Pierre le pêcheur mène à bien Son-thôn, et saint Jean le fils de Zébédée le Hameau du port... puis il y a encore deux gros villages derrière les collines dont je désire ardemment la conversion... j'en prie saint Michel et saint Martin. Saint Martin ? Dites-vous. Mais oui... et pourquoi pas ? Il en a, lui, converti des païens et renversé des pagodes !

    ***

    Depuis trois ou quatre mois, profitant de la saison fraîche, j'ai visité presque tous les villages de mon petit district. Un jour, du haut des collines de Samson, j'arrêtai longuement mes regards sur la grande plaine qui s'étendait devant moi, à l'ouest, au sud au nord... vers Thanh-hoa et je frémis, c'est comme une immense forêt, forêt de bambous qui encerclent et cachent d'innombrables villages et maisons, et tous païens, peut-être cent, peut-être deux cent mille habitants... à moins de 4 lieues à la ronde, tous païens! Moins, environ, 400 néophytes baptisés ces dernières années. Pourquoi tant de païens ? Parce que personne jusqu'à ce jour n'a pénétré dans cet abîme, faire connaissance avec les gens, leur parler de Dieu, de l'âme, de la religion.
    Dans tous les milieux païens que je fréquente, je suis bien accueilli ; on m'entoure, je cause, et longuement... Et tout ce monde paraît content, dit vouloir être chrétien. Mais de la parole à l'acte, il y a de l'espace. Il faut qu'ils se réunissent, pour cela avoir un notable influent à leur tête : il faut autant que possible qu'ils s'engagent par une feuille signée, qu'ils viennent me voir chez moi, demandent et emmènent un catéchiste... Alors seulement, c'est lancé, et ça marche... on fait les maisons, on les visite fréquemment... ils s'habituent à nous, et nous aiment. On enseigne l'A. B. C. le jour aux enfants, le soir le catéchisme à tous.
    De l'autre côté des collines de Samson, aux pieds même de ces collines, est un escarpement donnant sur un petit golfe. Là sont une vingtaine de maisons formant un hameau qu'on appelle XomSon (hameau de la montagne). Pour y aller, il faut nécessairement grimper et descendre les collines par un sentier pierreux très difficile, à moins de prendre la mer et de tourner le cap de Samson. Il y a un mois, j'y suis allé.... Ces bonnes gens n'avaient jamais vu un missionnaire, pour la plupart... Je me mis à causer avec le premier venu qui fit comme la femme de Samarie, avertit le village, et bientôt je fus entouré d'une foule... et je causai une heure sur le sable où expirent les flots. Une vieille de 88 ans, courbée, appuyée sur un bâton, s'approcha tout près, tout près de moi, me regarda longuement de ses yeux demi éteints... et s'écria: « Oh ! Comme il est joli ! ! ! » et elle prit ma barbe dans ses mains... et je lui dis : « Tu es ma soeur aînée ». Tout le monde chuchotait : « Oh ! Il l'appelle sa soeur aînée ! ! »
    Je repartis, gravissant la colline rocailleuse... j'entendis une petite voix derrière moi : « Père, père !.. ». Je me retournai, et vis une enfant, qui s'arrêta, se tut... et me dit : « Redescendez, venez chez nous, mon père serait content ». « Je ne puis... mais je reviendrai un autre jour ; qui es-tu ? » « On m'appelle la petite Van, et j'ai 12 ans ». « Viens, toi, à Samson, un jour avec ton père ; nous causerons en buvant le thé ». « Oui, père, j'irai bien... » et je continuai ma route, et elle me suivait toujours. Je lui dis de redescendre... ça lui coûtait elle resta debout, me suivant du regard jusqu'au bout.
    Dix jours après, je retourne à Xom-Son.... quelques-uns, de la plage me virent au haut de la colline, et avertirent les habitants. On me reçut comme une déjà vieille connaissance, et on m'invita à entrer dans une maison qui fut vite remplie, et la cour avec... Mon catéchiste (qui m'accompagnait) et moi expliquâmes la religion. On écoutait bien, et certains disaient aux autres : « Tout cela est parfaitement conformé à la raison... » Je reçus des promesses, des confirmations de prochaine conversion ; j'attends. Je demandai des nouvelles de la petite Van ; son père n'était pas de mes auditeurs ; on m'indique sa maison ; j'y allai. Je fus très bien accueilli, mais le père me nia être le père de la petite Van, et ajouta qu'il n'y avait pas de petite Van dans le hameau. Il mentait, de l'avis que tous me donnèrent ensuite. Il y a quelque mystère à éclaircir là-dessous.
    Dans un autre village, foule également autour de moi. Je mettais la main sur la tête des enfants. Un fort gaillard s'approcha et me dit : « Mettez aussi la main sur ma tête ».
    On m'offre à bon prix, un grand terrain broussailleux, que, par superstition, personne n'ose habiter, ni cultiver. J'accepte et s'il ne surgit aucun obstacle, je compte faire là un village pour les pauvres ; déjà, les voisins promettent tous de se faire chrétiens, si j'y prends pied. L'affaire est en cours. Ah ! Si nous avions ici un apôtre ! ! Que de conversions il ferait ! Naturellement, il lui faudrait, outre son zèle, des ressources, et assez de liberté d'action, sans entrave, ni limite de circonscription...
    J'ai élevé deux bonnes maisons pour être un hospice refuge pour les malades, pauvres, mal logés, ou sans foyer, il ne me manque plus qu'une infirmière connaissant le métier, et des piastres pour acheter du riz. Ça viendra peu à peu.
    Chères Annales, je vous ai fait connaître l'état et les besoins de mon petit district. Peut-être parmi vous surgira-t-il une âme dévouée pour mon oeuvre ? non pour moi qui ne suis qu'un lambeau. Il faut des fonds pour mes catéchuménats... et j'accepterais avec reconnaissance tout ce qui concerne le culte pour mes nouvelles chapelles, missels, ornements (une chape noire pour que je fasse de belles sépultures à mes morts)... des linges pour mes petits pauvres, des médailles, de grandes images, oriflammes pour procession, etc, etc...et pour moi, personnellement, les prières de vos pieux lecteurs.

    J. M. MARTIN, m. a. à Samson, Thanh-hoa (Annam).


    1928/221-228
    221-228
    Vietnam
    1928
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