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Séoul : Les écoles à Chemulpo 1

Séoul Les écoles à Chemulpo Lettre du P. Deneux, Missionnaire apostolique. Chemulpo est le port principal de la Corée sur la mer Jaune, à proximité de Séoul, la capitale, qu'il met en communication avec le Japon propre et la Chine, notamment par Shanghai, Chefoo, et Tsingtao. La population de Chemulpo se compose d'éléments venus de tous les points de la péninsule et des pays voisins ; il n'y eut longtemps ici qu'un tout petit village avec quelques cabanes de pêcheurs.
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    Séoul

    Les écoles à Chemulpo

    Lettre du P. Deneux,
    Missionnaire apostolique.

    Chemulpo est le port principal de la Corée sur la mer Jaune, à proximité de Séoul, la capitale, qu'il met en communication avec le Japon propre et la Chine, notamment par Shanghai, Chefoo, et Tsingtao.

    La population de Chemulpo se compose d'éléments venus de tous les points de la péninsule et des pays voisins ; il n'y eut longtemps ici qu'un tout petit village avec quelques cabanes de pêcheurs.
    La plupart des habitants sont de petits boutiquiers et des artisans, des journaliers et des hommes de peine ; il n'y a encore à proprement dire ni manufacture ni grande industrie ; on y voit peu de chose en somme en dehors des établissements que comprend un port de commerce de quelque importance.
    Le district compte près de cent mille âmes dont la moitié à Chemulpo même ; les Coréens y sont naturellement en très grande majorité ; on y trouve aussi environ douze mille Japonais et trois mille Chinois.

    La Mission Catholique de Chemulpo comprend parmi les Coréens un peu plus de quinze cents baptisés, et un certain nombre de catéchumènes dont la préparation se poursuit normalement; aux Coréens s'ajoutent les descendants de quelques familles japonaises qui vinrent ici jadis chercher un refuge ou un gagne-pain, ils forment aujourd'hui une intéressante petite congrégation de cent trente-cinq membres.
    En face de nous une Mission Américaine avec un nombre sensiblement égal d'adeptes; puis une Mission Anglaise dont les membres sont moins nombreux, (Américains et Anglais protestants évidemment, ces deux mots jusqu'ici sont pour l'indigène quasi synonymes de non catholiques) ; il y a en outre une demi-douzaine de sectes ou sociétés indépendantes, soit coréennes, soit japonaises, mais de peu d'influence.
    Au grand total, les adeptes du christianisme au sens le plus large du mot — si large que parfois il n'en a que le nom et une Bible quelconque — peuvent donc s'évaluer à quatre mille ; soit une moyenne générale de quatre pour cent, et une moyenne particulière de catholiques un peu inférieure à deux pour cent de la population du district, le port ayant un pourcentage bien supérieur à celui des environs.
    Il paraît à peine utile d'ajouter qu'à l'exception des Anglicans, souvent mieux instruits et partant plus réservés et mieux disposés, ces soi-disant chrétiens sont généralement imbus de tous les préjugés ressassés contre le catholicisme; ils en sont les adversaires les plus acharnés, plus intraitables que les infidèles.
    C'est donc à ceux-ci que vont tous nos efforts de propagande car, sans négliger le noyau déjà important des convertis auxquels il doit ses premiers soins, le missionnaire n'a pas le droit de s'en contenter, et il s'applique, par tous les moyens dont il peut disposer à gagner les infidèles et les faire entrer dans la Sainte Eglise.
    L'heure est aux écoles, le missionnaire de Corée ne saurait se désintéresser de cette question capitale, surtout dans un milieu comme Chemulpo, sans qu'il en résulte un grand dommage pour les âmes.
    Cette conviction n'est pas nouvelle, mais plus j'avance en âge, plus je trouve récole catholique nécessaire à la résidence principale tout an moins, pour donner aux enfants des chrétiens la bonne éducation dont ils ont besoin, et pour préparer en même temps des catéchumènes parmi les enfants de familles païennes.
    Afin d'atteindre ce but l'école est d'abord et avant tout nette- ment catholique, mais elle est aussi en tous points conforme pour le reste aux dispositions du programme officiel, de telle sorte que les élèves, à leur sortie avec diplôme de fin d'études, ne puissent être taxés d'infériorité par rapport à ceux qui ont suivi les classes de l'école publique municipale. Pour atteindre ce but (excusez-moi de le dire moi-même), j'ai beaucoup peiné depuis vingt ans ; visiblement le bon Dieu a béni ces efforts, et malgré une série de traverses, Chemulpo comptait en 1925 plus de 650 élèves présents (exactement 690 inscrits) à la Mission Catholique en deux écoles.
    A l'automne dernier, avec tes encouragements de Mgr Mutel et de Mgr Devred, j'ai enfin commencé, pour les garçons misérablement logés jusque-là dans de vieux locaux notoirement insuffisants, une belle école qui contiendra plus de 300 élèves. C'est un bâtiment dont le prix total approche de 25.000 yens; j'ai tout payé sans doute, mais grâce à un emprunt de 12.000 yens. Et voilà un nouveau et gros souci.
    Mes modestes revenus, loin de suffire à amortir ce capital, me permettraient tout juste d'en payer les intérêts si d'abord l'école ne les réclamait pour vivre. Mgr Devred est venu bénir la maison la semaine dernière, et aussitôt 280 élèves y ont pris place. Voilà pour les garçons.
    Les murs avec l'aménagement intérieur strictement nécessaire pour usage immédiat sont seuls achevés ; certains travaux extérieurs, clôture, cour de récréation, ne sont pas finis, le mobilier scolaire surtout est à créer... mais il me faut aller au plus pressé et je fais passer les ouvriers à la section des filles, où pour la seconde fois je me vois amené à agrandir un local qui regorge d'élèves toujours plus nombreuses, et cette fois je voudrais aussi faire du définitif et assez grand pour être tranquille.
    Cette section a mes préférences; j'y suis mieux secondé, l'élément y est plus souple, et les résultats tout à fait consolants au triple point de vue de l'éducation, de l'instruction et de l'évangélisation. Ces jours-ci il y a là près de 400 filles, qui toutes font chaque jour, en supplément au programme officiel, une heure d'études religieuse (chez les garçons, les baptisés et catéchumènes déclarés ont les mêmes études, mais les païens s'y prêtent moins). L'école est ainsi devenue depuis quelques années mon principal moyen d'apostolat près des enfants, et par eux près de leurs familles païennes; sur 400 filles, en effet, 60 au plus appartiennent à des familles baptisées.
    J'aimerais pouvoir vous montrer combien cette section est intéressante par sa bonne tenue, son bon esprit, son goût marqué pour les choses de la religion : toutes les enfants suivant leur âge savent prières et catéchisme, la plupart entendent la messe du dimanche ou viennent au salut ; quelques-unes sont fidèles à la messe quotidienne et chaque jour, à l'arrivée ou au départ, on peut les voir se rendre librement à la chapelle faire une visite au Saint-Sacrement. J'en baptise plusieurs chaque année avec l'agrément des familles; il y a là, surtout pour l'avenir, une pépinière de candidats au baptême, après un mariage contracté suivant les convenances et les usages en cours; quant aux baptêmes donnés aux enfants en péril de mort, soit d'élèves ou d'anciennes élèves, soit d'enfants, parents ou voisins pour lesquels elles viennent chercher les Soeurs (j'ai même vu deux fois de petites non baptisées faire elles mêmes le baptême d'un neveu qui mourait), la moyenne annuelle dépasse la trentaine.
    Les enfants sont enthousiastes de leur école, c'est par elles que se fait une bonne partie du recrutement; elles sont fières de présenter elles-mêmes les nouvelles recrues, tout comme de saluer par les rues, en plein quartier païen, les Soeurs qu'elles y rencontrent.

    Les familles païennes apprécient la formation qu'on donne à leurs filles ; aussi, sans les envoyer à l'école positivement chercher l'étude de la religion, elles acceptent de très bonne grâce que leurs filles s'y comportent comme les enfants des catholiques. Les succès aux examens pour entrer à d'autres écoles, spécialement aux examens d'entrée aux écoles moyennes officielles ou privées de Séoul, disent que nos élèves valent au moins, comme instruction, celles de l'école publique ou protestante, et les habitants rendent couramment ce témoignage qu'elles ont meilleure tenue morale.
    Je me réjouis de ces circonstances favorables. L'estime publique est nécessaire pour prospérer en ces sortes d'oeuvres : cette estime est acquise, il convient de la mériter davantage encore. Ceci, grâce au dévouement des Soeurs de Saint-Paul, m'est grandement facilité, assuré même, oserai-je dire, le jour où je serai certain de pouvoir équilibrer mon budget. Ces bonnes Soeurs, faute du diplôme requis, n'enseignent que par une tolérance provisoire, prorogée tacitement depuis avril (car la préfecture sait leur aptitude professionnelle); mais à bref délai il faudra leur adjoindre des diplômées outre les trois que j'ai déjà, et cela évidemment chargera la colonne des dépenses ordinaires, quand les extraordinaires sont déjà si lourdes.
    Aux élèves de l'école s'ajoute une section enfantine, qui, faute de place, a été provisoirement réunie au couvent, et y attend depuis 10 ans un établissement distinct. Or, l'idée de l'école maternelle séduit désormais les Coréens autant qu'elle a gagné les Japonais. Aussi les parents païens (d'ordinaire de condition moins pauvre que nos baptisés) dont les enfants de 8 à 16 ans fréquentent les classes, me demandent instamment de prendre aussi les plus jeunes, soit de 7 ans et au-dessous; plusieurs me disent clairement que si je ne le fais pas ils les confieront à la mission protestante qui vient d'organiser cette nouveauté. Ce serait pour nous un désastre; je veux y parer au plus tôt ; cela, d'ailleurs, répond à mon désir intime, parce que nécessaire à l'oeuvre entreprise. J'ai donc promis de faire le nécessaire et déclaré que je serai à même, au plus tard à la prochaine rentrée, d'accepter une centaine de garçonnets et de fillettes... et ces temps-ci, déjà 20 bambins en casquette et culotte sont mêlés à 35 fillettes jusque-là exclusivement admises.
    J'ai commencé les travaux le 1juillet. L'intérêt de l'école et de la mission l'exige, autant que celui des familles à gagner ou à maintenir. J'ai cru n'avoir pas le droit de douter de la Providence, et n'ai pas osé laisser perdre au profit de l'erreur les opportunités qu'elle nous présente, pour la seule raison d'insuffisance d'argent. C'est elle qui, manifestement, a tout disposé pour le développement de ce qui, il y a 20 ans, n'était qu'une modeste école de catéchisme pour baptisées, mais est devenue une école catholique qui fait bonne figure dans la Cité et qui donne à l'apostolat ses plus beaux fruits.

    ***

    Et maintenant si l'on désire savoir comment s'est fait le recrutement, je réponds que les moyens employés pour peupler l'école sont très simples. Les familles baptisées comprennent que c'est la seule école qui convient à leurs enfants, elles les y envoient. Mais sur près de sept cents enfants il y en a tout juste une bonne centaine dont les familles sont catholiques; et les autres ? Ces dernières, pour la plupart sans doute, n'ont pas renoncé aux superstitions et usages qui s'y rattachent plus ou moins; mais elles ont perdu cette haine et ce mépris que d'autres professent pour la religion catholique; elles ne s'effarouchent plus d'entendre parfois les enfants répéter à la maison des prières apprises à la Mission ; elles tolèrent ou ne trouvent pas du tout mauvais, en général, que leurs enfants viennent à l'église, entendent la messe du Dimanche, et agissent en somme à la manière des catéchumènes ; enfin elles semblent dire en fait que le caractère confessionnel de l'école peut avoir du bon puisque leurs enfants y sont mieux élevés et y étudient au moins aussi bien qu'ailleurs. Il y a en outre, çà et là, des parents païens qui désirent positivement faire de leurs enfants des chrétiens, ou sollicitent pour eux le baptême, vaincus par les instances de l'enfant de 12 ou 15 ans qui a fini ses épreuves du catéchuménat. En somme la majorité des familles envoient leurs enfants à l'école catholique, en vue des avantages qu'ils y trouvent au titre de l'éducation ; et cela leur vaut chaque jour une heure d'instruction religieuse : ce qu'ils trouvent assez naturel puisque c'est l'école de la Mission!
    Il n'existe ni association, ni patronage, ni rien de ce qui, de près ou de loin, ressemblerait à une réclame directe : le recrutement s'est toujours fait, et continue à se faire, spontanément ; souvent grâce aux élèves, spécialement les filles qui sont fières de présenter de nouvelles recrues faites par elles-mêmes, grâce aussi, dit-on, au bon renom de l'institution qui va son chemin sans bruit, amenant des comparaisons à son avantage. L'estime publique est acquise; il importe pour la conserver de la mériter davantage encore ; aussi bien la concurrence grandit toujours, certaine rivalité (le mot jalousie serait plus adéquat parfois) n'est pas réduite, et l'opinion a des caprices et des variations contre lesquels il faut se prémunir surtout en ces pays.
    (A suivre).

    1926/69-74
    69-74
    Corée du Sud
    1926
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