Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Séoul (Corée)

Séoul (Corée) Lettre de M. Bouillon, Missionnaire, apostolique.
Add this
    Séoul (Corée)

    Lettre de M. Bouillon,

    Missionnaire, apostolique.

    Mon district compte 2773 catholiques, à de rares exceptions près tous pratiquants. Aussi quand l'ordre de mobilisation me toucha, il y eut une désolation générale. C'était la veille de l'Assomption : de quatre, cinq, six et même neuf lieues m'arrivaient le lendemain matin, après avoir voyagé toute la nuit, 80 personnes demandant à se confesser pour la dernière fois à leur Père ; parmi elles, il y avait la moitié de femmes et d'enfants. D'où tirer le courage de les renvoyer ? Je me mis au travail et confessai tout mon monde avant la messe. Ce jour-là, il y eut près de 500 communions. Jamais de la vie je n'oublierai cette messe qui fut pour moi un vrai martyre. Tout le monde était ému ; les grandes personnes pleuraient tout bas, mais les enfants, ne connaissant rien aux réticences, le faisaient tout haut. Les gémissements de ces pauvres petits m'arrachaient le coeur ; je n'y tins plus, je pleurai comme eux, essayant pourtant de me cacher autant que possible.
    Au moment du départ, un chrétien me donna une messe « pour la victoire de la France ». Cette attention me toucha profondément. Grâce sans doute aux prières de tous ces chers enfants, grands et petits, l'exil ne fut pas long. A Hongkong, en effet, j'apprenais que les territoriaux de ma classe résidant dans ces pays-ci n'étaient pas appelés.
    La rentrée, il va sans dire, fut une véritable ovation à laquelle les païens même se joignirent de bon coeur.
    Partout ailleurs enfin, nos chrétiens ont bien été un peu effarés du départ précipité de leurs missionnaires. Ils ne comprennent guère cette obligation militaire qui empoigné les sujets même prêtres, à l'étranger. C'est ce qu'a vu de près M. Larribeau qui remplace deux absents, et « je ne sais, écrit-il, lequel est le plus vif et qu'il faut le plus admirer, ou de l'attachement des missionnaires pour leurs chrétiens ou de celui des chrétiens pour leurs missionnaires. Depuis le moment où la correspondance a été possible, c'est un échange perpétuel de nouvelles et de recommandations. Les lettres des missionnaires ne sont guère moins considérées que devaient l'être les Epîtres de saint Paul en leur temps ; depuis que j'ai vu cela, je comprends qu'on ait pu lès réciter et se les transmettre de bouche à bouche quand il était impossible d'avoir un manuscrit ou qu'on ne savait pas le lire, mais je comprends mieux encore la multiplicité des manuscrits pour chaque épître ».

    Lettre de M. Curlier,

    Missionnaire apostolique.

    Il y a deux ans, je vous avais parlé de la fin très édifiante d'un certain néophyte Kim Thomas. Le bon Dieu a accordé à son père une faveur aussi insigne. Après la mort de son fils unique, le vieux quitta le pays et s'en alla avec sa femme habiter dans les montagnes à 100 lis d'ici. Là, avec le peu d'argent qu'il avait en sa possession, il acheta un petit coin de terre qu'il défricha et mit en culture. Tout alla bien pendant quelques mois ; il savait les prières et ne manquait pas de les réciter matin et soir.
    Vers la fin de l'été, il tombe malade ; au bout d'une vingtaine de jours son état a tellement empiré qu'il n'y a plus d'espoir. Ce n'est pas la mort qu'il redoute, après avoir perdu son unique fils, quel plaisir peut-il bien lui rester dans ce bas monde ? Mais il a la foi vive et craint qu'en mourant il ne puisse pas aller le rejoindre, car il n'a pas encore été baptisé. Comment recevoir le baptême ? Il n'y a que des païens autour de lui, et en fait de chrétiens, il ne connaît guère que Pak Syen-tal, son ancien voisin, chez qui son fils a étudié la doctrine.
    Il s'adresse avec tant de foi et de confiance à la divine Providence que sa prière touche le coeur d'un chinois, voisin de notre malade. Le brave chinois consent à envoyer un de ses fils chercher Pak Syen-tal. Celui-ci est un vieillard de 70 ans, mais heureusement son fils Théophane, vigoureux gaillard, qui depuis deux jours était revenu de Russie, est là. Il part le premier, son père le suivra de loin, autant que ses forces le lui permettront. Le temps presse, car quand le courrier se mit en route, le malade était déjà dans le délire.
    Notre Téophane fit les 100 lis sans se reposer, mangeant en marchant le millet froid qu'il avait emporté. Quand il arriva, le malade semblait avoir perdu connaissance ; de temps en temps d'une voix à peine perceptible il demandait : « Pak Syen-tal ne vient-il pas ? »... C'étaient les seules paroles qu'il eût prononcées pendant ces deux jours. Les yeux semblaient éteints, Théophane s'approche donc, lui prend la main et lui crie à l'oreille : « C'est moi le fils de Pak Syen-tal, désirez-vous recevoir le baptême ? » Un sourire qui passa sur la pauvre figure et une vigoureuse pression de la main lui prouvant qu'il avait été compris, il se hâta de l'ondoyer au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Un quart d'heure plus tard, l'âme du pauvre néophyte s'en alla au ciel retrouver celle de son fils. Après la mort, ses traits tout défigurés reprennent leur première beauté, toute mauvaise odeur a disparu ; il avait l'air de reposer paisiblement. Le lendemain, le vieux Pak Syen-tal étant arrivé, on se préoccupa des funérailles. Elles furent des plus simples : il n'y avait pour réciter les prières que les deux chrétiens, et pour y assister que la famille chinoise et quelques païens amis du défunt.
    Cette famille chinoise fut tellement émue de ce qu'elle avait vu que tous les membres se déclarèrent catéchumènes. Le mari est coréen d'origine, et les enfants parlent tous beaucoup mieux le coréen que le chinois, de sorte qu'on peut espérer leur persévérance. A cause de leur manque d'instruction, la préparation sera probablement longue, mais l'important est qu'ils arrivent. Ceci nous prouve une fois de plus que le Bon Dieu n'abandonne jamais les âmes de bonne volonté.

    1916/103-106
    103-106
    Corée du Sud
    1916
    Aucune image