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S. G. Mgr Gustave Deswazières

S. G. Mgr Gustave Deswazières
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    S. G. Mgr Gustave Deswazières

    De la Léproserie de Sheklung à la Cathédrale de Pakhoi la dis tance n'est pas très grande, en milles marins. A vrai dire, cette cathédrale d'un Vicariat apostolique qui n'a que sept ans d'existence, n'est toujours que la modeste église d'une paroisse urbaine qui groupe encore moins de fidèles que l'humble chapelle de Sheklung. Quant au Palais épiscopal, mieux vaut, je crois, n'en pas parler. Je me suis laissé dire que le regretter Mgr Gauthier, premier évêque de la mission, s'installant dans les bâtiments d'un Consulat désaffecté, en avait laissé le corps de logis à son séminaire, se contentant pour lui-même des dépendances de la maison. Mais qu'importe ! La lutte contre la pauvreté, joyeusement acceptée pour soi-même, douloureusement ressentie pour les siens, n'a plus de secrets pour Mgr Gustave Deswazières...

    ***

    La léproserie de Sheklung, dans la province chinoise de Canton, fut fondée en 1907 par le P. Louis Lambert Conrardy, prêtre en 1867, missionnaire à Pondichéry en 1872. Revenu peu de temps après au pays natal pour raisons de santé, il se sentit attiré par le sort épouvantable des lépreux en terre païenne, comme il en avait tant rencontré dans les Indes. Il alla donc se mettre à la rude école de son héroïque compatriote, le P. Damien, l'apôtre lépreux de Molokaï, auquel il eut l'insigne honneur de fermer les yeux.

    Juillet Août 1928, no 182.

    A l'âge de 65 ans, le P. Conrardy venait à Canton jeter les bases de la léproserie actuelle et ce vieillard, resté si jeune par le coeur, se faisait le serviteur des lépreux chinois pour soigner leurs plaies et guérir leurs âmes. En 1913, le gouvernement provincial prenait à sa charge la léproserie du P. Conrardy ; aussi S. G. Mgr Mérel, vicaire apostolique de Canton, dut-il faire appel au dévouement volontaire du P. G. Deswazières pour prêter son aide juvénile au vieil apôtre qui ne pouvait désormais suffire à une tâche de jour en jour plus pesante. Cet héroïsme fut partagé par un prêtre chinois, le P. André Tchao, belle figure de notre clergé indigène que tous ceux qui le connurent aimaient comme un frère et vénéraient comme un saint. Dieu seul pourra révéler les services qu'il a rendus et le bien qu'il a fait pendant les années qu'il passa parmi les plus déshérités, les plus misérables de ceux de sa race! Que de regrets il a laissés quand, en 1925, il rendit à Sheklung son âme à Dieu! Que de malheureux vont toujours visiter et fleurir sa tombe pour y prier, moins encore pour lui que pour eux...
    Le P. Conrardy ne devait voir que du haut du ciel les grands progrès réalisés après sa mort qui arriva en 1914.
    A tous ces dévouements, il faut ajouter celui des Soeurs Canadiennes d'Outrement, près Montréal, qui se chargèrent de la section des lépreuses. Une Soeur Chinoise voulut bien, elle aussi, sacrifier sa vie pour la mettre au service de ces malheureuses.

    ***

    Et de fait, les débuts furent pénibles : il y eut des révoltes, car la dégradation de la plupart les rabaissait presque au niveau de la brute. Privés donc de la liberté qui pour eux se traduisait par le vagabondage et tous les pires instincts qu'il développe, parqués dans deux îles et condamnés par le bureau d'hygiène au célibat perpétuel, les nouveaux venus, conduits non plus par la main si douce de la charité mais par la poigne un peu rude de la police, entrèrent à l'asile l'injure aux lèvres et la révolte au coeur. Aussi, avec quelle inlassable patience et quelle fermeté douce, quelle « main de fer sous un gant de velours », il fallut agir envers ces pauvres égarés qui se refusaient même à l'idée d'un travail moralisateur et qui ne chérissaient que leur oisiveté crapuleuse et leur bas égoïsme.
    Quelle ingéniosité aussi pour laisser à ces pauvres rebuts de la société le plus de liberté apparente et la plus grande initiative personnelle, dans les limites du bien commun et de l'intérêt collectif : choses que tout Chinois comprend d'instinct. Or, à Sheklung, le lépreux retrouve quelque chose de la vie communale et des petites tractations entre villageois ; il peut s'associer pour faire valoir un petit pécule ou pour cultiver un lopin de terre : il redevient un être humain sociable, au lieu de rester un paria isolé.
    Un confrère voisin du P. Deswazières écrivait à ce propos : « Ce n'est pas la crainte qui dirige l'établissement, elle n'est qu'un agent minimum ; c'est l'ordre, c'est la possession d'un bonheur relatif qui ont pacifié les coeurs et leur font trouver la vie supportable ; le malheur des lépreux devient de la sorte une chose relativement moins pénible. Elle demeure vraie la pensée de Joubert: « 0 exemples! 0 modèles! Voyez ce pauvre homme, quatre ou cinq sensations par jour lui suffisent pour se trouver heureux et pour bénir la Providence : de la paille pour se coucher, du pain trois fois par jour et quelques prises de tabac, en font un roi! » Disons pour la Chine : une planche pour se coucher, du riz deux fois le jour, une pincée de tabac à fumer et quelques onces de vaseline pour ses plaies, font du pauvre lépreux un homme comme nous, et, presque mot pour mot, nous pouvons lui appliquer la pensée de Joubert.
    A la mort du P. Conrardy, en 1914, sept cents pauvres proscrits étaient internés à Sheklung. Trois cents étaient déjà morts depuis la fondation et partis pour une vie meilleure. Aucun d'eux n'avait refusé le baptême. A la Noël de 1.915, 256 lépreux, dont 180 femmes et enfants, furent baptisés et, on peut le dire, sans aucune pression d'en haut, comme, en bas, sans aucun espoir d'un traitement plus avantageux, car aucune distinction n'est faite entre chrétiens et païens.
    Aujourd'hui, le moral de ces malheureux est complètement transformé, l'égoïsme a fait place à la charité, et, chez ces régénérés, une politesse vraiment exquise reçoit le visiteur de la Léproserie.
    Le P. Deswazières n'est-il pas même parvenu à constituer dans son lazaret une Société de la Croix Rouge qui s'occupe des pansements, de laver le linge souillé, de baigner les grands malades et de leur rendre les multiples services nécessités par leur état lamentable.
    Miracle de la charité chrétienne, car malgré qu'eux-mêmes soient atteints de la lèpre, il leur faut une force d'âme peu ordinaire pour s'astreindre à ces besognes répugnantes, même pour eux, et fatigantes pour tous. Seul l'esprit de foi les guide et les soutient. La récompense de leurs vils labeurs, ils l'attendent, magnifique, de la bonté de Dieu.
    Le gouvernement de Canton, en reconnaissant Seklung, en 1913, comme léproserie provinciale, s'était engagé à donner une allocation par tête de malade interné : mais, en 1922, la guerre civile et le bolchevisme firent passer à l'arrière-plan toutes les obligations philanthropiques qui n'étaient pas d'ordre militaire. Chaque mois le P. Deswazières était obligé de faire démarches sur démarches pour obtenir à peine un dixième de la subvention promise. Bien souvent même il lui fallut revenir les mains vides. Et cependant, le gouvernement sudiste, tout en se désintéressant supérieurement de ses lépreux hospitalisés, n'en continuait pas moins à présenter à l'asile tous ceux que son bureau d'hygiène reconnaissait atteints de la terrible maladie.
    Quel calvaire pour le pauvre Père ! Il écrivait à M. Henry Bordeaux la lettre suivante, que l'illustre membre de l'Académie française commentait récemment dans un émouvant et magnifique article intitulé : « La plus grande détresse du monde » (Echo de Paris, 4. 7. 1928):
    « Comment ai-je vécu, pendant les événements qui viennent de se dérouler à Canton ? A vrai dire, si je regarde les quatre années que je viens de vivre, je ne puis comprendre comment nous avons pu tenir. En 1922, le gouvernement de Canton oublia ses promesses, et cessa de nous payer l'allocation mensuelle de trois piastres par mois et par malade. Trois piastres, soit, au taux actuel, 30 francs, 1 franc par jour ! C'était peu, mais ce peu assurait la base de la nourriture de nos malades. Je mis ma confiance dans la Providence et dans la charité des peuples chrétiens. Les aumônes sont venues de très haut. Notre Saint Père le pape Pie XI nous envoyait 50.000 francs. Son exemple fut suivi, et je suis heureux de pouvoir rendre hommage à la charité merveilleuse de nos amis de France et des Etats-Unis d'Amérique. Nous avons vécu au four le jour. De 1.000 lépreux hospitalisés en 1922, il en reste aujourd'hui 600. Nous avons essayé de diminuer le nombre de nos patients, mais le gouvernement voulut en envoyer de nouveaux. Pouvais-je jeter à la rue ces misérables débris de l'humanité? Non, il me semble que j'aurais trahi ma vocation et la confiance que mettait en moi le monde catholique.
    « Le gouvernement me donna alors 10.000 francs chaque mois, et il pouvait envoyer les lépreux qui infestaient l'es rues de Canton. Malgré cette somme dérisoire et ne songeant qu'au bien-être de ces misérables j'ai accepté... Et nous avons vécu. Je ne puis vous dire toutes nos tristesses, nos privations, nos soucis...
    « J'ai compris alors tout ce qu'un coeur humain peut souffrir, en songeant que j'étais pour ainsi dire seul pour fournir chaque jour du riz à 600 bouches.
    « Mais je ne me plains pas de ces mauvais jours. J'ai eu le bonheur de soulager des détresses dont jamais en France on ne pourra se faire une idée.
    « Mes lépreux m'ont appelé leur père, et nous avons pu donner à nos amis, les païens, secoués par des passions politiques, aveuglés parfois par elles, une juste idée du prêtre dans le monde et du missionnaire en Chine. C'est l'a consolation de toute ma vie ».
    Après les encouragements du Saint Père, les paroles réconfortantes de son Délégué en Chine. A la suite d'une visite à la Léproserie de Seklung, S. E. Mgr Constantini écrivait au P. Deswazières : « Aucune prière n'est plus agréable à Dieu que celle qui s'exprime non seulement par des paroles mais qui s'appuie sur le sacrifice. Poursuivez votre oeuvre méritoire. Versez dans le coeur de vos fils une force et une consolation nouvelles, à savoir qu'ils sachent qu'ils sont une prière vivante, un instrument de miséricorde, une grâce venant d'un mal, le salut venant de la maladie, une consolation dans la douleur, une beauté dans la laideur, une lumière dans les ténèbres, une vie vivante dans la mort ».
    Et le P. Deswazières continua à gravir son dur Calvaire. Au sommet une croix l'y attendait. Mais laissons-le nous dire sa navrante, car ce n'était pas celle qu'il espérait, lente, longue, mais sans arrêt et sans trêve, et qui sait ? car il avait envisagé cette éventualité, peut-être celle du P. Damien, l'apôtre et martyr des lépreux.
    Il écrit au même destinataire, à la date du 31 mars dernier :
    « ... Votre lettre est parvenue à Sheklung le 21 février vers quatre heures du soir. Je vous remerciais du fond du coeur, et déjà je préparais ma réponse.
    « Mais quelle surprise deux heures plus tard! Un télégramme de Paris venait bouleverser toute ma vie. On m'annonçait que le Saint Siège venait de me choisir comme vicaire apostolique de la mission de Pakhoi. Ce fut pour moi comme un coup de foudre, et depuis ce moment, je vis comme dans un rêve. Je ne puis me figurer que pareille chose est vraie.
    « Comment a-t-on pu songer à venir m'enlever de mon milieu de lépreux ? Rien ne m'indiquait pour un tel choix. Je me coupais trop pour tirer vanité d'une pareille distinction, et mon seul rêve était de pouvoir mourir au milieu de ceux à qui j'ai donné la meilleure partie de ma vie.
    « Depuis ce moment, je vis comme désaxé. Je n'arrive pas à me reprendre. J'ai écrit à mes supérieurs les raisons que je croyais avoir pour ne pas accepter ce poste nouveau, et j'attends.

    « Plus de 3.500 lépreux reçus à Shek-Lung en quinze ans ! 3.500 parias rebut de l'humanité aigris par la dureté d'une société païenne, et qui ont trouvé à Shek-Lung un toit, des frères, une famille. Ils sont encore 600 que la nouvelle de ma nomination a jetés dans la plus grande douleur. Ils se figurent, ces pauvres malheureux, qu'ils ne pourront plus vivre parce que leur « père » est parti. Ils ont télégraphié au Très Saint Père, le suppliant de me laisser au milieu d'eux.
    « Si j'ai eu à souffrir pendant mes quinze ans de vie à Shek-Lung, je dois avouer que cette manifestation d'affection filiale est bien douce à mon cur, et que si j'avais cherché un résultat humain, je pourrais me contenter de celui-là. Il est si doux de faire du bien, et de se savoir aimer !
    « Vous comprendrez combien mon coeur peut être triste, et combien il saignera le jour où je devrai dire adieu à tous mes enfants ».

    ***

    Et ce jour était déjà fixé, il approchait même à grands pas : le 24 juin devait avoir lieu la cérémonie du sacre épiscopal. La cathédrale de Canton est belle, et vaste, et riche dans sa robe de granit finement dentelée. Elle est due, en grande partie, à la munificence du dernier empereur des Français. Et la paroisse urbaine qui l'environne est florissante et sympathique : le Père de Sheklung n'y compte que des amis. Les jeunes filles de la meilleure société, parfaitement élevées à l'européenne, ne se font-elles pas un honneur d'accompagner jusqu'à Hongkong les bonnes Soeurs quêteuses ? Même les riches marchands de Canton, malgré tout leur bouddhisme, et avant que la guerre civile ne désolât cette magnifique cité, se dérobaient-ils jamais à sa présence, s'esquivant dans l'arrière-boutique de leurs luxueux comptoirs ? Et jusqu'aux membres du Gouvernement sudiste qui, tout en l'éconduisant avec de belles paroles, le tenaient en très haute estime. L'un d'eux, le ministre des finances, à sa menace de ramasser tous ses lépreux, de les entasser dans des jonques et de les abandonner tous sur les marches du Palais du Gouvernement, ne lui avait-il pas répondu, avec une émotion qu'il ne cherchait pas à dissimuler : « Vous, Père Deswazières, vous ? Oh non ! Je vous sais parfaitement incapable de mettre pareilles menaces à exécution. Vous les aimez trop, vos lépreux ! »
    Bref, tout ce monde, l'élite de la cité, eût empli pour son sacre les vastes nefs de la cathédrale. C'eût été un triomphe.
    Mais l'élite, pour lui, c'était ses lépreux, les derniers des derniers, selon le monde, les premiers peut-être au jugement de Dieu, En tout cas, ses enfants : un père ne les sacrifie à personne.
    Les cérémonies du sacre, auxquelles il faudrait rogner quelque peu de leur splendeur, se feraient donc dans l'humble chapelle d'une léproserie, le lazaret de Sheklung, en famille, la seule qui eût eu pleinement jusqu'ici tout son coeur, toute son âme, toutes ses forces, toute sa vie.

    ***

    Oui, mais si le prêtre, l'apôtre, j'allais dire le martyr, avaient dit le « Fiat » de Gethsémani, l'homme, en lui, la pauvre nature, sortait de l'épreuve brisé, anéanti. Il a dû, sans attendre le jour du sacre, prendre à Hongkong le premier courrier en partance pour l'Europe. Avant-hier, Mgr Deswazières débarquait à Marseille; demain, il sera à Paris. Ensuite, ensuite... comme le bon Dieu voudra... quand il voudra... où il voudra... Fiat !

    Oui, c'est bien là tout Gethsémani, du transeat a me au fiat vo-luntas tua : le serviteur n'est pas plus que le maître...
    Mais nous nous qui savons maintenant combien et à quel point une telle existence fut et reste précieuse , nous prierons Dieu pour qu'il daigne la prolonger encore, pleinement rétablie par le bon air natal de la « douce France », et la conserve à la Mission de PAKHOI, dont S. G. Mgr Gustave DESWAZIÈRES, né à Tourcoing, le 14 octobre 1882, devient le second Vicaire Apostolique.
    Paris, 8.7.1928.


    1928/134-141
    134-141
    Chine
    1928
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