Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

S. G. Mgr. Gendreau chevalier de la légion d'honneur

S. G. Mgr. Gendreau chevalier de la légion d'honneur
Add this
    S. G. Mgr. Gendreau
    chevalier de la légion d'honneur

    Le 15 août dernier, au cours d'une réunion intime, M. le Résident Supérieur honoraire Tissot a remis à Mgr Gendreau la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur, puis en termes émus et délicatement exprimés, a retracé la vie du nouveau Légionnaire. Les assistants, une soixantaine de personnes, ont souligné ce discours par des applaudissements aussi nourris que spontanés. Mgr a répondu par quelques phrases pleines d'à-propos. Nous avions là l'élite catholique française de la paroisse, six mandarins chrétiens qui remplissent les hautes fonctions de Gouverneur de province, de Quan-An (grand juge provincial), et de Quan-Phu (préfet), les notables de la paroisse annamite qui avaient offert la Croix, les curés indigènes des principales paroisses de la Mission, les missionnaires de Hanoi et du voisinage de la ville. Fête de famille réussie de tout point, grâce à l'organisateur averti qu'est le P. Dépaulis.
    Voici le discours prononcé par M. Tissot :

    MONSEIGNEUR,

    « Vous m'avez fait un grand honneur, en me demandant de vous remettre la Croix de Chevalier de notre ordre national. J'ai accepté avec empressement de vous servir de parrain car votre choix vous a été dicté par un sentiment de délicate amitié pour celui auquel à son arrivée au Tonkin, en mars 1893, vous faisiez un accueil dont le temps n'a pas brisé le souvenir.
    « En dépit du désir que j'en aurais, Monseigneur, je renonce à retracer, même en un bref raccourci, les longues étapes de votre existence de missionnaire; à essayer de montrer l'unité merveilleuse d'un épiscopat qui a dépassé sa 40e année. Pour mettre convenablement en lumière, sans en réduire l'importance, votre action féconde, ainsi que l'autorité qui s'attache à votre nom respecté, il me faudrait élargir, au delà de toute limite, le cadre de cette allocution; votre aversion pour les mots qui flattent, pour la louange même la plus légitime, ne me le pardonnerait qu'à regret.
    « Et qu'apprendrais-je, je l'avoue qu'ils ne sachent déjà, à la plupart de ceux qui m'écoutent : à ceux notamment qui ont été, soit les confidents de vos espoirs, soit les témoins constants, les auxiliaires zélés d'un labeur qu'aucun obstacle, qu'aucun déboire n'ont ralenti, ni fait fléchir.
    « Depuis plus de 54 ans, votre vie a été trop fréquemment mêlée à l'histoire du Tonkin, pour qu'on puisse ignorer, malgré la discrétion où vous vous complaisez, les services nombreux et éminents que vous avez rendus à ce pays et à la France.
    « De vous, il est permis de dire, comme de votre prédécesseur et maître, Mgr Puginier dont la haute figure est si attachante, que vous êtes l'un des meilleurs artisans de l'oeuvre française en Indochine. Et j'ajouterai, en m'exposant encore au risque de vous déplaire par l'inobservation de mes engagements, que vous avez puissamment concouru à élever l'édifice qui s'impose ici à l'admiration de nos rivaux en matière de colonisation, et dont la solidité est devenue une des conditions de la prospérité de la France.
    « Fidèle aux traditions dont nos missionnaires n'ont jamais rompu la chaîne, vous n'aviez, en vous séparant, non sans tristesse, de votre famille, et en vous éloignant de la terre natale, que deux nobles ambitions : Servir l'Eglise, Servir la France.
    « Et vous avez eu la fortune de les contenter l'une et l'autre.
    « Par l'accord d'une initiative entreprenante et d'une administration aussi prudente qu'expérimentée vous avez augmenté le champ d'apostolat au Tonkin ; vous avez en même temps accru le rayonnement si doux, si bienfaisant de la France, la plus humaine, la plus généreuse des nations. En entretenant et développant autour de vous une atmosphère de confiance et de sympathie touchante, vous avez attiré les populations à nous; vous les avez marquées d'une empreinte française durable, sinon ineffaçable, et gagnées à notre cause, malgré les contrastes de civilisation et les dissemblances de tempéraments, plus sûrement par le don affectueux de votre coeur que par l'appât d'une sollicitude vigilante. Par surcroît, résultat non moins inestimable : en travaillant pour « leur bien et soulagement» vous avez affaibli les oppositions de races, qu'il est si difficile d'éviter complètement, qui se traduisent par des luttes et des conflits stériles et reculent l'heure du rapprochement loyal et définitif.
    « Ce n'est pas d'hier que l'action religieuse s'est révélée éducatrice, à un haut degré. L'auteur des Origines de la France contemporaine, notre grand historien Taine, était convaincu de la « bonté sociale » des religions. Il est incontestable que la base la plus ferme, le lien le plus résistant d'une association politique, résident autant dans l'association des intérêts matériels, que dans la communauté de morale et d'instruction. Il s'ensuit que l'action religieuse, là où elle peut se donner libre cours, coopère, non moins efficacement que l'action laïque, qu'elle renforce et seconde, à créer une similitude d'idées et de sentiments, à favoriser une entente, à défaut desquelles l'objectif que nous poursuivons resterait à peu près inaccessible. Nul n'oserait le nier, après avoir vu, comme moi, ce qu'elle a obtenu en Indochine ; ce qu'elle a également obtenu dans les autres contrées où la doctrine de charité et de fraternité du Christ est enseignée et propagée. On serait mal fondé à tirer argument du fait que des indigènes, faisant étalage d'un scepticisme tendancieux, proclament que les barrières qui nous séparent des Annamites sont condamnées à ne s'abaisser jamais. Ces oracles bénévoles, dont les appréhensions en grande partie sont simulées, sont en minorité, remarquons-le, et leur manoeuvre est grossière, pour n'être pas surprenante.
    « Fascinés par le prestige dont s'entoure l'exercice du pouvoir ; impatients, malgré leur manque de maturité, de jouer un rôle de premier plan, ils s'ingénient à capter à leur profit la force que représentent les masses. Leurs visées ne vont guère plus loin.
    « Dupes de leur égoïsme présomptueux et dédaigneux de leurs véritables intérêts, ils assisteraient en spectateurs satisfaits à l'écroulement de nos projets, et applaudiraient à l'échec de nos tentatives pour dissiper équivoques et malentendus..., apaiser les rancunes nationales.

    « Battre en brèche, paralyser l'action religieuse ; à plus forte raison, la frapper d'ostracisme, constituerait donc une erreur, dont les conséquences fâcheuses et irrémédiables apparaîtraient tôt ou tard.
    « Le moment n'est pas, certes, de puiser dans des conceptions philosophiques même très respectables, des prétextes subtils à des antagonismes irritants. Maints problèmes complexes, maintes questions redoutables, se posent et réclament toute notre attention.
    « Réussirons-nous à en trouver la solution en dehors d'une union sincère et courageuse? N'ayons pas trop d'illusion à ce sujet.
    « Lorsqu'on médite, affranchi de toute prévention, sur l'oeuvre des missions françaises dans le monde, on s'explique aisément la place qu'elles ont prise partout; là surtout où dominait une civilisation saturée de matérialisme, vide et desséchante, peu apte à correspondre aux aspirations supérieures, à calmer les anxiétés de l'âme. Les peuples ont besoin de foi, autant qu'ils ont besoin d'espérance. L'idée sévère du devoir ne parvient pas toujours, à elle seule, à atteindre aux âpres sommets delà vertu stoïque. Est-il possible, par ailleurs, de demeurer indifférent devant l'idéal qui, non seulement a fait jaillir une foule d'oeuvres admirables, de ces oeuvres que saint Vincent de Paul appelait des « oeuvres de miséricorde », mais qui de plus a le don de rassurer tant de consciences inquiètes et de consoler tant de souffrances humaines?
    « Les peuples d'Extrême-Orient, pour leur part, n'y sont pas restés insensibles. Très vite, ils en ont saisi la beauté et perçu la grandeur spirituelle. Ceux qui l'ont transplanté en leur pays ; ceux qui ont dressé devant leurs yeux, ainsi qu'un phare dans la nuit, l'exemple d'une vie de détachement et d'austère dignité, la vision d'un sort meilleur ; ceux qui, enfin, animés par la passion enthousiaste du dévouement, ont jeté sur l'avenir, par dessus les obscurités et les orages du présent, parfois au prix du suprême sacrifice, l'arc de paix d'une immense espérance ; ceux-là ont mérité toute leur gratitude.

    « MONSEIGNEUR,

    « Devant chacun de nous s'ouvrent deux voies :
    « La voie large, c'est-à-dire la voie du moindre effort.
    La voie étroite, c'est-à-dire la voie tourmentée de l'effort intégral.
    « C'est parce que vous avez préféré la seconde à la première, et que votre regard ne s'est pas arrêté au proche horizon, que vous n'avez pas travaillé ni peiné en vain.
    « La moisson que vous avez semée, parfois non sans souffrance, lève avec rapidité et sa richesse croissante dépassera, j'imagine, vos rêves les plus hardis.
    « Elle n'est ni d'un jour, ni d'une année, cette moisson. Elle est des siècles.
    « En vérité, quand on la contemple, on a la certitude que vous avez rempli le plus beau destin d'un homme, dont la devise est :
    « Pour Dieu, pour la France.

    « MESSIEURS,

    En conférant au Vicaire apostolique de Hanoi notre plus haute distinction nationale, le Gouvernement de la République Française et le Gouvernement de l'Indochine ont entendu honorer le digne continuateur des Pigneau de Béhaine et des Puginier ; le descendant de ces évêques qui, selon la parole de l'historien anglais Macaulay, « ont formé et conservé la France» et, aux jours sombres de brutalité et d'anarchie de l'âge féodal, sauvegardé la civilisation en péril.
    « Avec une joie profondément sentie, je salue le nouveau Chevalier de la Légion d'honneur, S. Gr. Mgr Gendreau, doyen vénéré et universellement aimé des évêques de la France d'Asie. Le voeu le plus cher de ses amis, le voeu ardent de tous, est qu'il préside pendant de longues années encore aux destinées religieuses du vicariat apostolique de Hanoi».


    1927/476-479
    476-479
    France
    1927
    Aucune image