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Religion des Dioi

KOUY-TCHEOU Religion des Dioi PAR M. WILLIATTE, Missionnaire apostolique. CROYANCES DES DIOI
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    KOUY-TCHEOU

    Religion des Dioi

    PAR M. WILLIATTE,
    Missionnaire apostolique.

    CROYANCES DES DIOI

    Les Dioï croient à un Dieu suprême, mais les données primitives se sont bien effacées de leur mémoire. Ils le nomment « toueur Sien ». Leur Sien n'a rien de commun avec les « Chiè » et les « Fang » qu'ils honorent, car au Sien on n'offre aucun sacrifice ; il n'a que faire de la chair des animaux. Impassible, existant par lui-même, il est de toute éternité. Juste et bon, il a créé tout ce qui existe et ne fait aux hommes que du bien ; c'est sans doute pour cela qu'il n'est pas honoré par des sacrifices, Il voit tout, même le fond du coeur, et si quelqu'un veut prouver son innocence, il dira : « Le Sien voit mon coeur ». Demande-t-on une faveur, souvent l'on dira : « Je te prie de faire Sien, de me protéger, de m'arroser de la pluie et de me chauffer au soleil... » Et que de fois, les païens à qui je donnais des remèdes ou dont je terminais un procès m'ont dit : « Merci au Sien d'être descendu sur terre, de nous avoir couvert comme d'un chapeau, d'avoir fait soleil et lune pour nous réjouir »
    Le Sien est toujours heureux et n'a besoin de rien hors de lui, d'où il ne donne pas comme les « Chiè » et les « Fang » des maladies aux hommes afin de gagner un bon repas. Le grand moyen de l'honorer est de rester vierge et de garder l'abstinence ; aussi plusieurs sorciers resteront célibataires et ne mangeront ni viande ni graisse, se contentant de légumes frits à l'huile ; de plus, pour honorer le Sien, maître de la vie, ils ne manqueront pas une occasion de sauver la vie aux animaux pris au piège ou aux poissons trouvés vivants sur le marché : ils espèrent ainsi après leur mort être unis à la divinité et devenir pour ainsi dire Sien, Le Sien ne peut mourir, aussi dit-on des vieillards : « Il est comme le Sien, il ne meurt pas ». Les Dioï habitant près des Chinois ont admis la pluralité des Sien, par imitation des huit Sien Jen1 ou ancêtres des Chinois, mais je crois que la vraie croyance des Dioï est en un Sien unique.
    Malheureusement, en général, cet esprit n'est pas craint parce qu'il est bon ; d'où l'absence de culte. Même les gens honnêtes disent : « Il suffit d'être juste pour lui plaire ».

    1. Le mot Sien (ancêtre) chinois diffère, quant au ton, du mot Sien des Dioï,

    Par extension, on appelle aussi Sien les âmes justes qui après leur mort sont unies à la divinité et qui, débarrassées de tous maux et besoins, jouent sans cesse dans le ciel.
    Après le Sien, les Dioï placent le Piah ou Tonnerre, qu'ils craignent beaucoup, et à qui ils prêtent un grand pouvoir. Leur proverbe dit : « Au ciel rien n'est grand comme le Piah, sur terre rien n'égale le Geueu ». Mais leurs données sur ce dieu Tonnerre ne s'accordent pas : les uns disent qu'il a un corps de porc et fait la pluie ; d'autres croient à deux époux Tonnerre qui se répondent d'un côté du ciel à l'autre ; ainsi, quand M. Tonnerre éclate contre les méchants et leur lance la foudre ou hache de cuivre (d'autres disent que la foudre a la forme d'un coq), dame Tonnerre le reprend doucement pour le calmer, d'où le sourd grondement suivant l'éclat de la foudre. Certains croient à douze mères Tonnerre qui frappent le briquet et produisent ainsi l'éclair. Le scolopendre les provoque, d'où elles s'irritent le lui lancent la foudre.
    Le « Geueu » ressemble assez au Dragon honoré par les Chinois ; les rizières à eau froide et stagnante sont réputées habitées par le « Geueu » ; elles donnent à ceux qui les cultivent l'éléphantiasis qu'on appelle ici « jambe geueu », ou l'hydropisie ou le rhumatisme articulaire.
    Ensuite il y a la multitude des « Fang », êtres malfaisants et affamés, qui nuisent aux hommes afin de se faire honorer et servir un bon repas ; et les « Chiè », protecteurs de l'agriculture et des habitants du pays. Mais parlons d'abord des sorciers ou sorcières, qui entretiennent la croyance aux esprits bons ou mauvais.

    Sorciers.

    Le sorcier instruit en caractères porte le nom de Pou tao, du nom chinois Tao-se, car plusieurs de ses livres sont communs avec les Tao-se, et une partie de ses pratiques sont empruntées aux Chinois.
    Le sorcier de rang inférieur, ignorant les caractères, s'appelle Pao-mo, ou Mo-pah (bouche), et doit savoir par coeur ses pratiques et prières. Le seul fait d'apprendre par coeur mille incantations et diableries est un tour de force que la gourmandise aide à réussir, car c'est l'amour de la bonne chère « viande et vin » qui fait les Pao-mo et les lie à leur métier. Le Pou tao doit, outre cela, apprendre à lire en langue dioï des livres écrits en caractères chinois faute d'écriture dioï, lecture très compliquée, car les caractères chinois ne peuvent rendre adéquatement le son des mots indigènes : pan pour pam, kou pour koueou, etc...
    Les Pou tao les plus renommés ont un grade et portent sur le bonnet un globule en bois sculpté ou rayé de haut en bas.
    Le Pao-mo n'a guère d'habits spéciaux. Le Pou tao a trois sortes de bonnets : l'un, « mao-kouan », carré et fleuri, portant globule avec deux bandes fleuries aussi retombant sur le dos : ce bonnet ressemble assez à celui qu'ont porté jusqu'à ces derniers temps les missionnaires pour dire la messe. Un autre plus commun, mao-jat-san, se compose d'un tour de tête surmonté d'un arc qui lui donne la forme d'une corne, et qu'on orne de toile peinte en forme d'écailles de dragon. Le troisième mao ma jan, ou bonnet « toit de maison », composé d'un tour de tête surmonté d'un toit à deux faces orné d'oiseaux sert pour les grandes superstitions seulement, tandis que le mao-kouan sert pour les enterrements. Il a en outre deux robes de cérémonie : l'une, portant des dragons et des animaux, est ornée d'un plastron assez élégamment brodé et sert pour les enterrements ; l'autre, portant diverses images, est employée pour les autres superstitions. Les bottes du Pou-tao sont à bouts fleuris, mais ses habits sont souvent d'une vétusté incroyable, et jamais il ne songera à les laver ou à enlever la crasse qui les recouvre.
    Le sorcier a comme ustensiles :
    1) Une cloche sans battant posée sur l'autel des ancêtres, et nommée hing. La veille du 1er et du 15 de chaque mois, il la frappe de trois coups pour appeler ses ancêtres, puis leur offre des bâtonnets d'encens qu'il fixe allumés sur l'autel.
    2) Le dan-joeu, clochette sans manche, à laquelle sont fixées des bandes de vieille toile de toutes couleurs, recueillies une à une dans chaque famille : quand il fait une cérémonie, le sorcier tient cette clochette à pleine main.
    3) Le tien, tige surmontée de deux cercles en forme de ciseaux : le sorcier frappe avec un morceau de bois les deux cercles rendant chacun un son différent pour s'accompagner en chantant.
    4) Un bambou ou kok qu'il frappe pour accentuer les finales.
    5) Deux paires de cheou ou cymbales qu'il frappe lui-même en chantant s'il est seul (ou fait frapper par ses servants), alternant avec le tam-tam à peau de buffle.
    Quand le sorcier officie seul, il est très curieux de le voir se démener pour frapper tour à tour tam-tam, cymbales, kok et tien ; il remplace ainsi une troupe de musiciens sans cependant cesser de chanter.
    L'apprenti sorcier doit d'abord s'exercer à tenir du doigt une corde, au bout de laquelle est attachée une pierre, qui oscillera au nom du diable qui a donné telle ou telle maladie ; il apprend par coeur la route que les âmes doivent suivre à la sortie du corps pour aller rejoindre leurs ancêtres ; puis, peu à peu, il s'initie aux autres superstitions.
    Le Pao-mo n'est astreint à aucune observance ; ses aides « Pousaeu » ne connaissent pas les rubriques spéciales à chaque diablerie, et se bornent à allumer l'encens, verser le vin, frire les gâteaux et cuire le riz ; les apprentis seuls peuvent tenir les instruments de musique ou chanter avec le sorcier.
    Le Pou-tao s'abstient de viande le 1er et le 15 de chaque mois ; plusieurs même observent le célibat et évitent toute viande ou graisse dans l'espoir de devenir Sien, et souvent ils ne pourront en manger sans en être punis : tel un ancien Pou-tao, du nom de Pan-yeou-gan, qui après sa conversion n'osait manger de la viande. Une fois forcé d'en manger par le missionnaire, dès la première bouchée, il tomba à la renverse et resta comme mort plusieurs heures durant ; mais le baptême eut raison du diable ; et depuis, Pan mange la viande comme les autres.
    Les sorciers convertis gardent toute leur vie une mine spéciale, et leurs grimaces ou éclats de voix en chantant ou en récitant les prières sont plutôt bizarres. Même leurs signes de croix sont faits d'une façon spéciale. Un nommé Yang siou-teou, ancien sorcier, ne pouvait voir le missionnaire ou répondre à ses interrogations sans faire force signes de croix comme s'il voulait chasser le diable.
    Respectés de tous les Dioï qui leur donnent le titre de grand-père, les sorciers sont de toutes les fêtes, et invités à toutes les cérémonies. Ils n'en deviennent pas plus riches, habitués qu'ils sont à la bonne chère ; aussi, après leur conversion, les jeûnes et les abstinences leur coûtent beaucoup. Ne pouvant plus alors tromper pour se payer un repas soi-disant offert au diable, ils seront fortement tentés de s'ingérer dans tous les procès. Tel sorcier de Ouy-jen, par ailleurs très brave homme, et qui m'offrait des présents à chaque visite que je faisais au village, serait de longue date chrétien s'il n'y avait pas le carême à observer. Pourtant j'ai eu d'excellents catéchistes qui avaient été autrefois sorciers.
    Chose curieuse, beaucoup de ces sorciers sont sans enfants mâles, et ils avouent qu'ils en obtiennent pour autrui et ne peuvent eux-mêmes en avoir. Tel, Yang-siou-tchouên qui vit mourir très jeunes ses cinq garçons, malgré les buffles et boeufs qu'il immola pour les sauver ; pour guérir sa fille qui était sur le point de rejoindre ses frères, et l'ayant pu sauver, il se convertit et devint catéchiste.
    Il m'avouait franchement que, si plusieurs sorciers sont de bonne foi, la plupart ne font ce métier que pour vivre, et n'ont d'autre but en faisant honorer tel ou tel diable que de s'offrir un bon repas, et d'emporter chez eux une provision de viande suffisante pour quelques jours.

    Ty-ly-sien-sen.

    Ce charlatan ambulant n'a pour tout bagage qu'un livre et une boussole montée sur un plateau aux multiples rayons et divisions, indiquant tous les bonheurs ou malheurs possibles, selon la direction que prendra l'aiguille aimantée. Comme le pauvre peuple n'a aucune notion d'aimant ou de pôle, ce flibustier, dont l'éloquence égale la friponnerie fait rapidement fortune, et passe partout pour un homme très savant. Un de mes chrétiens, sans cesse repris par moi à cause de ce métier qu'il continuait à exercer, préféra s'expatrier que d'y renoncer, et resta plus de dix ans loin de chez lui vivant grâce à sa boussole. Un autre que je ne soupçonnais pas de ce péché, mais que je savais d'une famille où l'on avait été sorcier de père en fils, effrayé à la vue d'une image de la mauvaise mort, et craignant que le diable ne l'entraînât lui aussi dans le gouffre, m'apporta secrètement sa boussole ; à ce moment je vis dans ses yeux l'immense regret qu'il avait de s'en séparer.
    Veut-on élever une maison ? Il faut choisir l'endroit propice, l'orientation la meilleure, la place où sera la porte principale par où doit entrer le vent de la fortune. Notre charlatan invité, après un bon repas et l'assurance d'une bonne solde, pose solennellement sa boussole sur une table, ouvre son livre, découvre la veine du dragon qui assure bonheur et fécondité, fixe l'orientation, les angles de la maison et la porte principale. On suit ses recommandations à la lettre, car une erreur peut être cause que la maison sera pillée, ou la famille exposée à mille procès, ou sans enfants, ou dans la misère, etc...
    Si quelque richard meurt, où l'enterrer ? La boussole l'indiquera encore : le défunt, déposé sur la veine du Dragon, deviendra grand homme en l'autre monde et, par sa protection, ses héritiers seront riches, puissants, auront une nombreuse descendance. Notre flibustier recevra parfois jusqu'à deux cents francs pour un tombeau bien placé, car le mort doit y être à son aise, avoir devant lui un beau panorama avec ruisseau et bois, etc... Afin qu'il n'ait pas la tentation de venir nuire à sa postérité.

    Possessions.

    Au nouvel an, les enfants dioï ont un jeu dont ils ne voient ni la malice, ni les dangers : heureusement le sorcier veille sur eux pour arrêter le jeu à temps. Jeunes gens et jeunes filles païens s'y donnent avec passion. D'abord le sorcier fait diverses incantations, verse de l'eau dans un bol, y trempe ses mains et en asperge les coins de la maison. Celui qui veut participer au jeu se croise alors les bras mettant les pouces dans les oreilles, et s'assied sur deux pailles croisées. Le sorcier l'enchante, et peu à peu sa tête oscille, il se met à bâiller, puis à pleurer, enfin à chanter sur un ton mélancolique des chants qu'il n'a jamais appris ni entendus, et à dire des choses dont il n'avait pas jusque-là la moindre notion ; il s'y mêle naturellement beaucoup de paroles indécentes. Après cela, il fait flamber un cheval en papier, enjambe les cendres, et se met à danser, se croyant transporté au ciel chez les ancêtres, ou en tel lieu dont il décrit sans erreur les moindres détails, indiquant ce que tel ou tel dit ou fait à ce moment : une enquête faite après coup prouvera que ce qu'il a dit se passait réellement. Mais, tout jeu a une fin, et le sorcier doit désenchanter notre voyant qui, trop longtemps possédé, peut devenir perclus ou malade, ou rester possédé toute sa vie. Ce jeu s'appelle faire la mère kim.

    1916/117-121
    117-121
    Chine
    1916
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