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Rapport sur le district de Ba Ria

Rapport sur le district de Ba Ria La plus grande partie de ce Rapport a été rédigée par M. ERRARD, missionnaire apostolique, longtemps chargé du district de Ba-ria, comme les lecteurs le verront en parcourant ces pages. I. Etat du District avant la persécution de 1861.
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    Rapport sur le district de Ba Ria

    La plus grande partie de ce Rapport a été rédigée par M. ERRARD, missionnaire apostolique, longtemps chargé du district de Ba-ria, comme les lecteurs le verront en parcourant ces pages.

    I. Etat du District avant la persécution de 1861.

    POUR bien comprendre l'étal du district de Ba-ria, à l'époque de la persécution, sous le gouvernement annamite de Tu duc, et au moment de la conquête du pays par l'expédition française en 1861, il faut avoir un aperçu de la situation religieuse et physique des différentes chrétientés qui composaient alors ce district.
    La principale de ces chrétientés, appelée Dat-do (nom du territoire même où elle est située), comptait alors environ 1100 chrétiens, disséminés dans les trois villages de Phuoc-tuy, Phuoc-tho et Thanh-mi. C'est sur le territoire de ce dernier village que se trouvait l'église en temps de paix. Cette chrétienté dépendait du canton de Phuoc-hung-ha qui s'étend jusqu'à la frontière du Binh-thuan.
    Au nord de la chrétienté de Dat-do, se trouvait celle de Thom, qui tire aussi son nom de son territoire. Elle comptait alors 500 chrétiens, appartenant aux deux villages de Long-nhung et de Long-hiêp, dépendant du canton de An-phu-ha qui s'étend jusqu'à la frontière des Moi, à 8 ou 10 kilomètres au plus de cette chrétienté. Thom possédait une église sur le territoire du village de Long-hiêp.
    La troisième chrétienté, qui se trouvait à l'ouest du centre principal (Dat-do), se nommait Ho-dinh ou Ba-ria. Elle était située au pied des montagnes qui lui ont donné son nom. Elle comptait alors 400 chrétiens appartenant au village de Phuoc-le, canton de An-phu-ha, et chef-lieu de la sous-préfecture qui était administrée alors par un Phu, ou mandarin de 2e classe. Cette chrétienté, comme on le verra plus bas, est devenue aussi le centre religieux. Son territoire est limité par le Huyen de Long-thanh, dépendant de la province de Bien-hoa.
    Au sud de Dat-do, toujours considéré comme centre, se trouvait une autre chrétienté, appelée Ho-thanh, du nom du marché qui l'avoisine. Elle comptait alors 200 chrétiens, appartenant tous au village de Long-dien, chef-lieu du canton de An-phu-thuong qui s'étend, jusqu'à la mer, et comprend le cap Saint Jacques dans ses limites. Cette chrétienté avait aussi une église en temps de paix.
    Enfin, à l'est, la chrétienté de Dat-do était bornée par celle de Go-sam, la plus petite de toutes, car elle comptait à peine cent chrétiens. Elle est située au milieu des forêts qui vont se perdre chez les Moi. Elle appartenait alors au village de Thanh-mi.
    Toutes ces chrétientés étaient assez rapprochées les unes des autres. La plus éloignée n'était pas à plus de 15 kilomètres du centre de Dat-do, et la plus proche ne se trouvait qu'à 5 ou 6 kilomètres, en sorte que l'administration était facile et devait toujours se faire par terre, puisqu'il n'y a aucune communication possible par eau.
    Ces différentes chrétientés placent leur origine dans un passé lointain, mais les plus vieux chrétiens ne savent pas en préciser la date. Ils citent seulement, comme les plus anciens missionnaires à leur connaissance, les Pères Franciscains, entre autres le P. Jacobé qui aurait résidé à Dat-do même ; et on indique encore actuellement un arbre (espèce de pin) qui aurait été planté par ce Père, devant la porte de l'église qui existait sous Gia long.
    La dernière église, qui se trouvait à l'endroit indiqué, fut détruite sous la persécution de Minh-mang. Les matériaux qui en provenaient furent employés à construire des magasins de riz. Parmi les prêtres indigènes qui administrèrent dans les derniers temps de la persécution, on cite : les PP. Kien, Loi, Tung, Hap, Hien et Tri.
    Sous les règnes de Minh-mang et Thieu-tri, ces chrétientés eurent toutes à subir les violences de la persécution ; les chrétiens furent obligés de pratiquer la religion en secret, et ce n'était qu'avec les plus grandes difficultés que les missionnaires ou prêtres indigènes pouvaient y aller faire l'administration.
    Ce fut pendant cette période, qu'eut lieu l'arrestation de Lai-Gam, (chrétien originaire du district de Bien-hoa), mais qui appartenait alors, par suite de son mariage, à la chrétienté de Thanh. C'est dans un voyage où il conduisait Mgr Lefebvre à Saigon, qu'il fut arrêté à la douane, et de là, jeté en prison, pour être ensuite mis à mort à Gia-dinh. C'est le seul chrétien de tout le district qu'on cite comme victime de cette longue persécution.
    Mgr Miche, se rendant dans son Vicariat apostolique du Cambodge, séjourna plusieurs, jours à Dat-do, mais tout à fait secrètement.
    Pendant l'administration de ces différentes chrétientés, les prêtres indigènes furent plusieurs fois inquiétés, mêmes arrêtés, mais, chaque fois relâchés moyennant une rançon.
    A part ces quelques vexations, le district de Dat-do était assez tranquille. Toutes les chrétientés étaient florissantes, ou du moins se soutenaient réciproquement, tant au matériel qu'au spirituel.
    Ces détails suffiront, dit le P. Errard, à donner une idée du district de Ba-ria, ou plutôt de Dat-do, avant la prise du pays par les Français, et au moment de la persécution qui la précéda.
    Cette longue période peut être regardée comme une première époque.
    La deuxième, dans laquelle nous allons entrer, sera plus courte, mais plus émouvante, et surtout plus désastreuse.

    II. Etat du district pendant la persécution de 1861 à 1862.

    A l'époque de l'arrivée des Français en Cochinchine, laquelle fut suivie de la prise de Saigon et des environs par l'expédition franco-espagnole, la sous-préfecture de Ba-ria (ou Phuoc-tuy-phu), qui dépendait de la province de Bien-hoa, ne fut pas grandement inquiétée.
    C'est seulement deux années après, lorsque cette expédition songea à s'étendre jusqu'ici, en s'emparant de la province entière jusqu'au Binh-thuan.
    Les mandarins du roi, exaspérés de ne pouvoir reprendre les autres provinces conquises par les Français, concentrèrent toutes leurs forces dans la province de Bien-hoa. Cette province comptait un bon nombre de chrétiens, alors disséminés à peu près sur tous les points importants. C'est pourquoi, les mandarins crurent expédient de les faire tous emprisonner, afin de pouvoir comploter plus sûrement, et de s'en servir comme otages.
    Vers le mois d'août 1862, tous les villages où se trouvaient des chrétiens reçurent des ordres pour en faire le recensement ; hommes femmes, enfants, sans exception, furent recherchés avec soin.
    Pendant ce temps, les chefs de canton étaient occupés à faire construire quatre grands cachots, destinés à renfermer tous les chrétiens inscrits ou reconnus comme tels ; car bon nombre purent échapper à ce recensement, soit en fuyant, soit en se cachant à temps.
    Le recensement achevé, chaque village dut faire saisir les chrétiens pour les livrer à son chef de canton respectif.
    On les fit mettre aux ceps, pendant qu'on les marquait au visage, ou plutôt sur les deux joues, de cette inscription : Bien-hoa Ta-dao ou Bien-hoa (Religion perverse). On voulait ainsi pouvoir les reconnaître partout, dans le cas où ils parviendraient à s'échapper. La plupart de ceux qui purent s'enfuir des prisons et qui vivent encore, conservent cette inscription qui est incisée dans la chair.
    Cette opération douloureuse une fois terminée, on chargea tous les chrétiens de la cangue, et on les conduisit ainsi dans les prisons destinées à les recevoir. Ces prisons étaient au nombre de quatre, ainsi distribuées :
    La principale se trouvait au chef-lieu de la sous-préfecture à Phuoc-le, à environ 200 mètres de la résidence du mandarin. Elle fut destinée aux hommes ; leur nombre s'élevait à près de trois cents.
    Une autre prison, construite au village de Long-kien, située à 4 ou 5 kilomètres de la première et dans le même canton d'An-phu-ha, fut réservée à 135 femmes et enfants.
    La troisième prison, qui eut la même destination, se trouvait au chef-lieu du canton An-phu-thuong, appelé Long-dien. Elle fut occupée par 140 femmes et enfants.
    Enfin, la quatrième prison, qui reçut le reste des femmes et des enfants, au nombre de 125, se trouvait à Phuoc-tho, chef-lieu du canton de Phuoc-hung-ha, à peu près au centre de la chrétienté de Dat-do.
    D'après ce recensement, ces quatre prisons contenaient en tout 700 chrétiens, appartenant aux cinq chrétientés qui formaient alors la district.
    Quelques-uns de ceux qui échappèrent au recensement se réfugièrent chez des païens charitables ; les autres, en bon nombre, purent s'enfuir jusqu'à Saigon.
    Ces faits se passaient vers la mi-septembre 1861. Les chrétiens détenus dans les différentes prisons susnommées, furent confiés à la garde de soldats, sous le commandement de sergents.
    Au début, leurs gardiens se montrèrent, pour la plupart, assez humains ; mais peu à peu ils devinrent avides, et en même temps impitoyables. Ceux des chrétiens qui avaient pu apporter avec eux quelques valeurs pouvaient encore espérer des ménagements, mais les autres étaient traités sans égards. On leur marchandait les vivres nécessaires ; et sans compter les injures et les mauvais traitements auxquels ils étaient en butte, les maladies se déclarèrent dans ces prisons malsaines.
    On était au fort de la saison des pluies : la terre nue qui servait de lit aux prisonniers était très humide, ce qui occasionna des maladies d'entrailles, auxquelles plusieurs succombèrent. A la fin, on en vint à leur refuser de sortir pour satisfaire aux premières nécessités, en sorte que les prisons devinrent un foyer d'infection.
    Beaucoup appelaient la mort à leur secours ; car la vie leur était devenue à charge.
    Ils souffraient ainsi depuis plus de trois mois, lorsque les Français indignés d'une pareille vengeance sur des chrétiens innocents résolurent de s'emparer de Ba-ria. L'expédition était commandée par l'amiral Bonnard, alors gouverneur de Saigon. Elle se composait de plusieurs compagnies d'infanterie de marine, et de détachements de cavalerie et d'artillerie montés sur des canonnières de guerre.
    Le corps expéditionnaire avait pour éclaireurs des chrétiens de Ba-ria qui avaient pu s'échapper jusqu'à Saigon, et les principaux interprètes étaient le P. Croc (devenu plus tard vicaire apostolique du Tonkin méridional) et le P. Tri qui avait incognito visité les prisons.
    On voulait attaquer de manière à sauver les chrétiens emprisonnés. Lorsqu'il fallut débarquer, l'eau vint à manquer, et on ne put descendre qu'un détachement d'infanterie qu'on envoya en reconnaissance. L'officier qui commandait s'avança avec ses hommes jusqu'à environ deux kilomètres de la prison principale de Ba-ria, mais il fut obligé de reculer en voyant les troupes annamites nombreuses, prêtes à résister. Il fallut attendre au lendemain pour débarquer toutes les forces nécessaires, car la nuit approchait. Les mandarins, prévoyant bien que le lendemain ils ne pourraient tenir la position, profitèrent de ce fâcheux retard pour mettre le feu aux prisons. A la tombée de la nuit, on aperçut des flammes s'élever dans la direction des quatre prisons, et on comprit qu'on avait perdu l'occasion de sauver les chrétiens. En effet, le lendemain on ne trouva plus que des cendres ou des cadavres à moitié calcinés, à l'endroit même de la prison des hommes.
    On fit creuser trois fosses près de là, pour recevoir ces restes qui furent bénits par le P. Croc ; c'était le 8 janvier 1862.
    Pourtant, on recueillit une dizaine de chrétiens qui avaient pu s'échapper, comme par miracle, à travers les flammes, et c'est par eux qu'on obtint les renseignements sur l'affreux malheur.
    Les trois autres prisons occupées par les femmes et les enfants, au nombre de 400, furent aussi incendiées ; mais comme elles étaient gardées par des soldats ou sergents plus humains, les portes furent ouvertes ou brisées, en sorte que bon nombre purent s'enfuir à temps.
    Cependant des mères ne purent sauver leurs petits enfants, et on en compta environ une cinquantaine qui furent la proie des flammes.
    Plusieurs grandes personnes furent aussi victimes du feu, surtout dans la prison de Long-kien, gardée par un sergent plus cupide. Il voulait s'emparer des bracelets et des colliers que portaient la plupart des femmes prisonnières, et il parvint à empêcher la fuite d'un bon nombre. On compte en tout 156 femmes chrétiennes qui succombèrent au milieu des flammes dans ces trois prisons.
    Tel fut le résultat désastreux de la persécution, de la fin de 1861 jusqu'au commencement de l'année 1862, époque où l'expédition française parvint à s'emparer de tout le territoire de Ba-ria.
    Les détails et les faits consignés dans ce rapport sont authentiques ; seulement, les chiffres donnés dans la statistique ne sont souvent qu'approximatifs.
    Les témoins encore vivants n'étant pas toujours parfaitement d'accord, il a été impossible au P. Errard d'avoir des chiffres très exacts.
    Les noms des chrétiens morts en prison ont pu, en grande partie, être recueillis en 1880, et ont été inscrits sur un catalogue ou tableau qui fut déposé dans la chapelle commémorative élevée en 1886 par le P. Errard.

    QUATRE PRISONS.

    Hommes. Femmes.

    Prison de Phuoc-le 1repr. De Long-kien135; mortes 86
    300 morts ; brûlés 288 2e de Long-dien 140 ; brûlées 48
    3e de Phuoc-tho 125 avec les enf; 22

    En tout 400 id. 156

    NOMBRE DES CHRÉTIENS DU DISTRICT AVANT LA PERSÉCUTION ET APRÈS:

    Avant la persécution. Après la persécution.

    1er Dat-do. . . . . 1.100 450
    2e Thom. . . . . 500 200
    3e Dinh. . . . . 400 885
    4e Chanh. . . . . 200 75
    5eGo-sam. . . . . 100 50

    Total. . . 2.300 1.660

    III. Etat du District après la persécution.

    DE 1862 A 1879.

    Les chrétiens qui avaient échappé aux flammes, voyant les Français maîtres du pays, se sentirent rassurés ; la plupart cherchèrent à se réunir et à rentrer dans leurs foyers ; mais les payens avaient profité des désastres pour s'emparer de leurs mobiliers, en sorte qu'ils furent pour la plupart réduits à la misère.
    Le Père Hien, qui se trouvait alors avec le P. Tri, à Ba-ria, fut désigné pour retourner à Dat-do réorganiser la chrétienté, tandis que le P. Tri resta à Ba-ria même, avec ceux des chrétiens qui ne pouvaient partir, ou qui appartenaient à Dinh et à Thanh. Le Père Errard fait remarquer qu'un mois après la délivrance des chrétiens, le choléra se déclara et emporta une centaine de personnes de tout âge ; ce fut aussi une des causes de leur dispersion.
    Bon nombre de femmes qui avaient été atteintes gravement par les flammes au sortir des prisons, ou les enfants devenus orphelins, furent alors dirigés sur Saigon pour entrer, les uns à l'hôpital, les autres à la Sainte Enfance. Peu d'entre eux revinrent à Ba-ria, ce qui réduisit le nombre des chrétiens du district à 1500 environ. Mais la diminution du nombre des fidèles ne s'arrêta pas là, car vers la fin de la même année 1862, il y eut de nouvelles victimes.
    Le parti annamite ne se tint pas pour battu, il revint à la charge et se vengea comme auparavant sur les chrétiens.
    Les rebelles s'attaquèrent d'abord à une vingtaine de catholiques qui moissonnaient aux environs de la chrétienté de Go Sam. Ceux-ci furent surpris, liés deux à deux, jetés dans le torrent qui coule près de là, et tous périrent sous les eaux, à l'exception d'un seul enfant d'une dizaine d'années qui parvint à se détacher et à se cacher. Il vint donner l'alerte aux chrétiens de Dat-do. Aussitôt, on prévint tout le monde, mais quelques-uns, au lieu de s'enfuir vers Ba-ria, où ils auraient pu être en sûreté, se cachèrent dans les forêts voisines. Les rebelles furieux les y pourchassèrent comme des bêtes fauves et les égorgèrent sans pitié. On cite plusieurs cas de parents qui ont demandé à leurs bourreaux d'exécuter leurs propres enfants sous leurs yeux, plutôt que de les savoir demeurer, vivants entre les mains de ces païens impitoyables.
    Les chrétiens retournés à Thom eurent aussi leurs victimes. Tous ceux qui furent saisis furent jetés, moitié vivants, dans des puits qui en cet endroit ne mesurent pas moins de vingt pieds ; une seule femme, alors âgée de 21 ans, put échapper comme par miracle à ce cruel genre de mort. Elle demeura plus de huit jours dans un puits, assise sur des cadavres en putréfaction, sans aucune nourriture. Une personne qui passait près de l'endroit, entendant des gémissements, s'approcha et porta secours à cette pauvre femme ; mais, à peine revenue de sa grande faiblesse, elle fut reconnue, et jetée une seconde fois dans un puits, d'où elle put encore être retirée par pitié après quatre jours de souffrances inouïes.
    Cette deuxième persécution, qui dura à peine quinze jours, coûta la vie à près de 200 chrétiens. Mais ce fut la dernière ; car à partir de 1863, la paix fut assurée.
    Le recensement fait à cette époque pour toutes les chrétientés ne donnait plus qu'environ 1200 chrétiens.
    C'est à partir de ce moment que Ba-ria ou Ho-dinh devint le centre religieux, car la plupart des chrétiens des environs renoncèrent à rentrer chez eux et se fixèrent définitivement autour des forces françaises pour ne plus être inquiétés. C'est cette même année que le P. Fontaine vint remplacer le P. Tri, et fit l'administration en commun avec le P. Hien. Ce dernier fut remplacé peu après par le P. Cong.
    En 1864, le P. Fontaine quitta Ba-ria pour Bien-hoa. Au mois d'octobre 1865, le P. Errard vint remplacer le P. Cong.
    L'année suivante, il fit le recensement de tous les chrétiens morts dans les prisons, ou massacrés et noyés les années précédentes. Il réunit les restes de ceux qui avaient été brûlés et les fit déposer dans une seule fosse, au milieu même de la prison des hommes. Plus tard, en 1876, il construisit, au même endroit, une petite chapelle commémorative au milieu de laquelle s'élève un tombeau en marbre. Sur les quatre faces du monument, on lit les inscriptions suivantes gravées en trois langues :

    1° En tête : {Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam.

    2° Au pied : {Thom Dat-do. Thanh. Phuoc-dinh.

    3° Côté droit : Hic in spe resurrectionis Jacent Christiani circiter
    en latin CCC. Qui pro fide incarcerati Per III menses
    et passi Tandem in igue perierunt Et in loto passionis
    en chinois sepulti sunt.

    Die VIII januarii M. D. CCC. LXIII.

    (L'inscription étant en annamite, nous ne pouvons, faute de caractères ; la reproduire). En voici la traduction :

    4° Côté gauche : Ici reposent les corps de 300 chrétiens attendant le jour de la résurrection bienheureuse ; pendant 3 mois ils ont souffert pour Dieu dans les prisons, pour lui ils sont morts en ce lieu ; ils ont été enterrés dans ce tombeau : chrétiens, souvenez-vous d'eux chaque jour.
    Derrière le tombeau s'élève un petit autel où l'on dit la messe une fois par mois (d'après une concession épiscopale datée de la même année). Cette petite chapelle renferme aussi les restes de deux prêtres morts à Ba-ria : le nom de l'un d'eux est inconnu, même des plus anciens chrétiens. Il devait appartenir à quelque ordre religieux, car dans le tombeau, lors de la translation des restes, une chaîne de crochets en laiton formant instrument de pénitence fut trouvée bien conservée. Ce qui a indiqué au P. Errard l'authenticité de ces restes, c'est la découverte d'un calice en argent et d'une custode que le temps n'avait pas encore attaqués. Le second prêtre dont on a retrouvé les restes est un indigène, appelé Thien, mort à son passage à Ba-ria, quand il fut conduit en exil pour la foi. Le P. Errard réunit les restes des deux prêtres en un seul tombeau, au pied de l'autel, près de la tombe des chrétiens brûlés.
    Le terrain qui entoure la chapelle commémorative formait jadis l'enceinte de la prison ; il sert actuellement de cimetière pour les chrétiens de Ba-ria, et c'est en cet endroit que fut élevée la Croix de Mission, lors du Jubilé (1879).
    La nouvelle église qui vient d'être construite à Ba-ria mérite aussi quelques lignes dans ce long rapport. La première pierre fut posée le 21 novembre 1877, et la bénédiction solennelle a eu lieu le 14 mai 1879, faite par Mgr Colombert, assisté de Mgr Pontvianne.
    Le caractère principal de cette église est la solidité réunie à la commodité, d'après les exigences du climat. Le style général est le roman. L'ornementation, quoique simple, est de bon goût. Cette église, dont la façade est coupée par deux tours, est dédiée à saint Jacques et à saint Philippe. Le premier patron lui a été donné en souvenir du Cap qui porte ce nom et qui dépend, pour la juridiction spirituelle, de la paroisse de Ba-ria.
    Actuellement cette paroisse comprend la chrétienté de Dinh et celle de Thanh. Les trois autres chrétientés appartiennent au desservant de Dat-do.
    La division du district de Ba-ria en deux paroisses distinctes s'est faite pour la deuxième fois en 1868, époque à laquelle le P. Errard fut désigné par Mgr Miche pour aller rétablir cette ancienne chrétienté. Le P. de Kerlan, arrivé à Ba-ria depuis environ six mois y resta pour le remplacer.
    Aussitôt installé dans son nouveau poste, le P. Errard s'occupa de bâtir une église, et l'année suivante, 1870, il travailla au presbytère. Cette besogne était à peine achevée, qu'il fut envoyé à Bien-hoa ; le P. Colson te remplaça.
    L'année suivante, le P. de Kerlan quitta aussi le poste de Ba-ria, et fut remplacé par le P. de Noïoberne qui dirigea la paroisse jusqu'en 1874, époque où le P. Errard fut de nouveau rappelé à Ba-ria. Voici la liste des confrères missionnaires qui l'ont aidé, tant à Ba-ria qu'à Dat-do.

    Les PP.: Chedal de 1874 à 1875.
    Nhu de 1875 à 1876.

    Les PP : Lallement en 1876.
    Boutier de 1876 à 1877.
    Creusat de 1878 à 1879.

    Actuellement, il est seul à Ba-ria (1er décembre 1879.) et le P. Colson administre Dat-do.

    De 1877 à 1912

    Le P. Errard ne se laissa pas absorber par la construction de l'église de Ba-ria, il travailla en même temps au perfectionnement de la paroisse dont il avait la charge.
    En 1877, il ouvrit deux écoles, l'une de garçons, dirigée par un maître indigène, et l'autre de filles, confiée à des religieuses indigènes du couvent de Thu-thiem.
    En 1878, il établit la confrérie du Rosaire qui compta bientôt une centaine d'Associés. Enfin, son église terminée, il y érigea un chemin de croix, que sa famille avait offert.
    Il resta à Ba-ria jusqu'en 1887, époque à laquelle Mgr Colombert le nomma à Cho-quan, pour y continuer les travaux de l'église.
    Son successeur, le P. Cagnon, acheta trois cloches pour compléter le mobilier de l'église. En 1890, il rentra en France pour cause de maladie et ne revint plus en Cochinchine.
    II fut remplacé à Ba-ria par le P. Martin ; celui-ci termina la chapelle du cimetière et construisit le presbytère actuel ; puis, malade, il alla passer en France dix-huit mois, pendant lesquels Ba-ria fut administré par le P. Lambert. A son retour (décembre 1894), le P. Martin rentra à Ba-ria ; il y construisit à ses frais un hospice qu'il confia (mai 1896), ainsi que l'école des filles, aux Soeurs de Saint-Paul. Au mois de décembre de la même année, il quitta Ba-ria pour devenir aumônier des religieuses de Saint Paul à Saigon.
    Son successeur, le P. Favier, trouva une bonne partie de ses paroissiens et paroissiennes occupés à travailler pour l'administration, dans une promiscuité dangereuse pour leur moralité. Afin de remédier à cet état de choses, il résolut de leur fournir des terrains à cultiver et le moyen de gagner ainsi leur vie en famille.
    Il acheta d'abord, d'un colon européen, une poivrière à laquelle il donna le nom de Saint-Sauveur ; mais il chercha en vain à y établir de bonnes familles chrétiennes. Au bout de trois ans, la propriété fut vendue aux religieuses de Saint-Paul, qui ont mis à la cultiver une centaine d'orphelins et d'orphelines de la Sainte-Enfance, sous la surveillance d'une dizaine de religieuses. Les garçons habitent d'un côté de la propriété, les filles de l'autre, à 200 ou 300 mètres de distance. Au milieu, s'élèvent une petite église couverte en tuiles et une maison pour le prêtre qui est chargé du spirituel de la ferme. Plusieurs de ces orphelins et orphelines ont contracté mariage entre eux, et se sont établis sur la poivrière où ils vivent dans une honnête aisance.
    En 1898, le P. Favier demanda et obtint une concession dans un village sauvage situé à environ 12 kilomètres de Ba-ria. En raison du but qu'il se proposait, il appela cette nouvelle fondation la Sainte Famille. On pouvait y créer des rizières : soixante familles chrétiennes de Ba-ria demandèrent d'abord à s'y établir ; mais une trentaine seulement s'y rendirent et commencèrent e défrichement. Dès la première année, une belle récolte promettait de récompenser leurs efforts, quand une inondation la détruisit tout entière. Pour soutenir leur courage défaillant, le P. Favier leur donna d'abord, en 1903, un prêtre indigène à qui la fièvre ne permit pas de rester, et en 1904, le P. Bongain. Celui-ci commença par élever sur pilotis une église, derrière laquelle il habitait ; puis il fit défricher et cultiver un certain nombre d'hectares qui donnèrent de bonnes récoltes. Changé au bout de quatre ans, il laissa à son successeur, le P. Thiet, une église avec quelques revenus, et environ 150 chrétiens fixés au sol qu'ils avaient mis en culture. Pour le moment, cette chrétienté reste stationnaire, à cause de l'insalubrité du sol.
    Il en est de même de Thanh qui compte environ soixante âmes, chrétienté aussi peu fervente que peu nombreuse.
    Enfin, à Phuoc-tinh, gros village payen sur la mer de Chine, quelques familles chrétiennes de pêcheurs ignorants végètent corps et âmes, malgré les exhortations et la générosité du P. Favier, qui Leur procura des terrains à quelque distance de là, construisit une chapelle ainsi qu'une maison pour un prêtre, et même leur donna l'argent nécessaire à leur déplacement. Mais sous prétexte que le nouveau terrain n'avait point d'eau potable et ne se prêtait pas à la culture du riz, ces pauvres chrétiens sont restés dans le village payen de Phuoc-tinh, où ils demandent qu'on leur fasse une chapelle et qu'on vienne les instruire. C'est ce que se propose de faire le P. Bon-gain, successeur du regretté P. Favier.
    Ce cher confrère doit s'attendre lui aussi à des déboires ; mais il aura bien des consolations, surtout à Ba-ria, centre du district. A côté d'une partie contaminée au contact du marché payen, cette paroisse compte en effet un fort noyau de chrétiens fervents. Les confrères du Rosaire viennent fidèlement le dimanche, réciter le chapelet en commun. Une association s'est fondée récemment, dans le but d'assister les mourants et d'aider les pauvres à enterrer leurs morts : oeuvre de charité excellente, dont le P. Bongain augure bien pour la sanctification des vivants eux-mêmes.
    En quête de moyens pour ranimer la ferveur des tièdes et entretenir l'ardeur des fervents, il pense que des drames religieux, reproduisant les scènes les plus édifiantes de l'ère des martyrs, seraient de nature à produire ce résultat si désirable. Il va sans doute essayer de ce nouveau moyen de prédication. Plaise à Dieu de le faire réussir !

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