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Révolution à Canton et troubles en Chine 2 (Suite)

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIOS ÉTRANGÈRES SOMMAIRE RÉVOLUTIONS A CANTON ET TROUBLES EN CHINE par M. Souvey (Fin).― Cochinchine Septentrionale : LA MISSION DE HUÉ, par M. Cadière. — NOUVELLES DIVERSES : Mgr Bonne à Tôkiô. — Mgr Pigneau de Béhaine. — Corée. GRAVURE : Dans la forêt. Révolution à Canton et troubles en Chine PAR M. SOUVEY Sous procureur des Missions Etrangères à Hong-kong. (SUITE1).
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    ANNALES
    DE LA SOCIÉTÉ

    DES

    MISSIOS ÉTRANGÈRES

    SOMMAIRE

    RÉVOLUTIONS A CANTON ET TROUBLES EN CHINE par M. Souvey (Fin).― Cochinchine Septentrionale : LA MISSION DE HUÉ, par M. Cadière. — NOUVELLES DIVERSES : Mgr Bonne à Tôkiô. — Mgr Pigneau de Béhaine. — Corée.
    GRAVURE : Dans la forêt.

    Révolution à Canton et troubles en Chine

    PAR M. SOUVEY

    Sous procureur des Missions Etrangères à Hong-kong.

    (SUITE1).

    Nous arrivons maintenant à l'occasion qui déchaîna la haine des réformistes et fit courir un réel danger aux autorités de ville.
    L'assassinat du maréchal Tartare n'était donc pas le fait d'un individu isolé comme on l'avait cru tout d'abord, mais bien l'exécution d'un ordre donné par une association, et le meurtrier avait lui-même déclaré que son acte n'était que le commencement d'un grand mouvement où devait sombrer la dynastie Mandchoue. Le vice-roi de Canton avait télégraphié cette nouvelle à Péking, où les hauts dignitaires s'alarmèrent et envoyèrent de tous côtés des émissaires, pour se rendre compte de la puissance et de l'activité des perturbateurs de l'ordre établi, et pour annuler leur influence.
    Dès lors, la Cour fut remplie de méfiance à l'égard de la colonie Cantonaise de Péking et, le 27 avril, l'on arrêtait au théâtre Tin-Lok, à Péking même, une cinquantaine de Cantonnais sous l'inculpation de faire partie d'une Société secrète. Le Grand Conseil donna l'ordre à la Haute Cour de ne punir que quelques-uns des prévenus seulement et de relâcher les autres sous caution. Ces mesures prises contre eux aigrirent les Cantonnais.

    1. Voir Annales, M.-E. n° 82, p. 205.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1911, N° 82.

    Pendant ce temps, des gens à la mine suspecte arrivèrent de Singapore à Hong-kong au nombre d'environ 500 : on les remarquait formant des groupes dans les hôtels ou dans les rues, mais jamais ils ne donnèrent à la police l'occasion d'intervenir. D'autre part, de grosses sommes d'argent étaient envoyées de Singapore et d'Amérique pour fournir des ressources aux réformistes.
    Le mouvement révolutionnaire était dirigé par trois têtes : le grand chef, Ouong-Hing connu aussi sous le nom de Ouong Tai-Tcham, le chef qui jadis dirigea un soulèvement contre les Français sur les frontières du Tonkin. Ouong-Hing avait pour lieutenants les nommés Tchiou et Tchan.
    Le 27 avril, sur le vapeur Win On des centaines de partisans de la réforme s'embarquèrent à destination de Canton. A leur arrivée dans la grande cité chinoise, ils se rendirent compte que des traîtres avaient révélé leurs plans aux autorités ; aussi le grand chef Ouong avait-il déjà pris la résolution de donner à ses bandes l'ordre de remettre plus tard le soulèvement et de se disperser pour le moment, en attendant une occasion plus favorable.
    Cependant les policiers du Vice-Roi au cours de leurs recherches parvinrent à mettre la main sur le lieutenant Tchiou, ce qui vint forcer les réformistes à agir et à tenter un coup de main pour sauver leur chef. Les événements alors se précipitèrent.
    Les réformistes se divisèrent en cinq bandes : la première sous les ordres du grand chef Ouong-Hing devait attaquer le yamen du Vice-Roi. Au coucher du soleil, les réformistes, portant comme signe de ralliement un cordon blanc sur le front, se déguisèrent en porteurs de chaise, chaque chaise contenant en outre un des leurs : ils étaient armés de revolvers, de bombes et de grenades à main. Ils s'avancèrent par la rue Sheong-Moun-Tai au nombre d'environ 80, ils furent bientôt rejoints par une autre bande sortant d'une rue latérale, puis ils se précipitèrent vers le yamen. Ils pénétrèrent ensuite jusqu'à la salle de réception : là, un jeune émeutier d'une vingtaine d'années s'avança pour haranguer les soldats de la garde et les marins de l'amiral Li qui les attendaient : il les pressa d'embrasser le parti des réformistes, pour renverser le gouvernement et se débarrasser de tous les Mandchoux. Mais voyant que les soldats se préparaient à tirer sur eux au lieu de les écouter, les émeutiers lancèrent des bombes qui mirent le feu au bâtiment où ils se trouvaient.
    Le général de brigade Ho-Pour-Tcheueng qui commandait les soldats au lieu de chercher à combattre l'incendie dirigea tous ses efforts du côté des incendiaires ; une fusillade nourrie s'engagea, jonchant le sol de nombreux mort et blessé. La mêlée ne dura que quelques minutes et tourna à l'avantage des soldats impériaux. Huit des réformistes furent faits prisonniers, les autres battirent en retraite. Le général commandant la défense du yamen reçut une balle qui le blessa gravement au bras, deux sous-officiers furent tués ainsi que plusieurs soldats.
    La seconde bande, la plus forte, marchait pendant ce temps contre l'arsenal qui se trouve en dehors de la porte du Nord, près du temple Fei-Loi ; mais le Vice-Roi qui avait eu vent de tous leurs projets avait sensiblement renforcé le nombre des gardes, et, bien que l'attaque eut lieu dans l'obscurité, les soldats remportèrent une complète victoire sur les rebelles qui succombèrent presque tous durant le combat.
    Pendant l'attaque du yamen du Vice-Roi, et pour faire une diversion, la troisième bande se battait avec la police et les miliciens dans la ruelle Ko-Yang. La quatrième bande suscitait des troubles du côté de la porte du Sud, tandis que la cinquième attaquait la police et la garde à la porte Kouai-Tak. Mais toutes ces diverses attaques échouèrent par suite des mesures prises à l'avance par le Vice-Roi, sir les révélations qui lui avaient été faites au sujet de la conjuration.
    Quant au Vice-Roi lui-même, il avait eu soin quelques jours auparavant de faire partir son pieux père pour une résidence offrant plus de sécurité que son propre yamen. Lui-même et sa famille eurent juste le temps d'échapper aux rebelles : tandis que le feu se propageait, le Vice-Roi prit son sceau et quelques documents importants, puis escorté par une forte patrouille, il se sauva par une brèche faite dans le mur de son yamen ; il arriva ainsi avec sa famille dans la rue San-Fong où se trouve la résidence de l'Amiral Li-Tchun. Le Vice-Roi était accompagné dans sa fuite par le trésorier provincial. En arrivant chez l'Amiral Li où il allait chercher un refuge, le Vice-Roi s'aperçut de l'absence de son plus jeune fils, un enfant de 12 ans et d'une de ses femmes. Les soldats de l'Amiral se mirent, en campagne et ne tardèrent pas à ramener l'un et l'autre au Vice-Roi. L'Amiral fit alors prévenir les consuls étrangers à Cha-Min et les principaux habitants de la ville, que l'émeute avait échoué et que le Gouvernement restait seul maître de la situation.
    L'incendie du yamen du Vice-Roi laissé à lui-même ne fut cependant pas de grande importance, il s'éteignit vers 9 heures du soir, alors que l'attaque des rebelles avait eu lieu à 7 heures.

    Les portes de la ville murée furent aussitôt fermées, mais trop tard cependant pour enfermer tous les insurgés ; leur chef principal, Ouong-Hing, n'avait eu que le temps de décharger trois fois son revolver, puis il avait eu trois doigts de la main droite emportés par une balle : voyant bientôt qu'il fallait renoncer à toute chance de succès, il s'était prudemment dérobé et, fuyant loin de la ville murée, il s'était embarqué sur une jonque de commerce partant pour l'intérieur, et l'on pense que son intention est de se diriger vers le Tonkin, où il espère trouver parmi les populations les mêmes sympathies qu'à Singapore ; de là il gagnera la presqu'île Malaise afin de réorganiser ses bandes
    Cette nuit-là, le préfet Li-Tcheuong-Chun, sous-directeur du département des Finances, assistait à un dîner d'adieu en l'honneur du commissaire des études, Shen. En apprenant que la révolution venait d'éclater, il voulut retourner en hâte chez lui. Le préfet Yen, de Kouang-Tcheou et le Grand Juge de Nam-Roi, Tchi, l'accompagnaient, mais, arrivés rue Sheuong-Moun-Tai ils rencontrèrent une bande d'émeutiers qui firent feu sur eux, le préfet Li tomba foudroyé, il avait reçu cinq balles dans la tête ; ses deux compagnons s'enfuirent précipitamment par des rues détournées et purent rentrer dans leur yamen.
    On avait remarqué que parmi les assaillants la plupart avaient coupé la natte chinoise et étaient habillés à l'européenne comme les Chinois résidant dans les Strait's Settlements ; ce fut donc contre les individus appartenant à cette classe que dès les premiers instants ôn dirigea dé minutieuses recherches. Des mesures rigoureuses de répression furent aussitôt prises, elles amenèrent l'arrestation de plusieurs révolutionnaires que l'on décapita séance tenante ; d'autres insurgés furent pris et conduits à la prison de Nam-Hoi. Les u communications téléphoniques et télégraphiques furent également retirées au public et réservées seulement pour l'usage du Gouvernement. Pour les télégrammes avec l'extérieur, ils furent soumis à la censure afin d'empêcher que les émeutiers pussent communiquer avec leurs amis au loin. On commença à perquisitionner sur les bateaux. Le mandarin de la police exerça un strict contrôle sur la presse locale, afin que le peuple ne fût pas excité contre l'autorité ou poussé à de vaines frayeurs.

    LA JOURNÉE DU 28 AVRIL.

    La population semble rester calme et étrangère au mouvement révolutionnaire. Au matin, la loi martiale est proclamée, la circulation des trains est arrêtée sur les trois lignes aboutissant à Canton : la ligne de Han-Keou, la ligne de Sam-Choui, et la ligne de Kao-Long (Hong-kong). A Cha-Min, la concession française, le long de la rivière, tout est restée parfaitement calme ; les deux canonnières françaises, l'Argus et la Vigilante, semblent somnoler doucement sur les eaux. L'émeute ne paraît pas vouloir s'attaquer aux Européens, car les réformistes sont suffisamment sages et bien dirigés, pour savoir que la moindre intervention de leur part contre les Européens donnerait immédiatement à leur ennemis, les Mandchoux, l'appui des Puissances étrangères et compromettrait les chances de succès de leur entreprise.
    Ayant plus de confiance dans les banques étrangères que dans les banques chinoises, les habitants viennent en grand nombre faire d'importants versements dans les banques de Cha-Min. Les banques refusent d'encaisser les billets de banque chinois et n'acceptent que l'argent, ce qui est un sage précaution car, à supposer que la révolution prenne le dessus, nulle doute qu'un des premiers actes des réformistes serait de répudier les billets émis par le présent Gouvernement. Certains ont estimé à 3.000.000 le montant total des versements effectués en ce jour dans les banques de Cha-Min.
    Les bateaux de rivière, arrivant de Hong-kong le matin, reçoivent tous l'ordre de jeter l'ancre en arrivant en face Cha-Min, et les autorités ont donné des instructions pour que chaque passager et chaque colis soient minutieusement visités, avant que l’on ne permette à aucun Chinois de débarquer. Les postes de douane sont gardés par la troupe. On fait des perquisitions sur toutes les barques et jonques, principalement sur celles venant de Ouei-Tcheou, de Chiou-Hing et de Hok-Tcheou où l'on croit que les réformistes ont de nombreux partisans.
    Vingt touristes Américains arrivés de Hong-kong sont ainsi retenus à Cha-Min sans pouvoir visiter la cité de Rams (nom que l'on donne parfois à Canton.
    Le Vice-Roi envoie le matin un rapport télégraphique à Péking pour exposer au Gouvernement la situation. Voici la traduction de ce document :

    A L'USAGE DU GRAND CONSEIL DE PÉKNG :

    Après l'assassinat de Fou-Tchi, je fus informé que des révolutionnaires arrivaient à la dérobée à Hong-kong pour y comploter un soulèvement dans la cité. Je tins alors conseil avec l'Amiral Li et les fonctionnaires civils et militaires, j'envoyai de tous côtés un grand nombre d'espions et de détectives, puis j'ordonnai qu'un certain nombre de bataillons se rassemblassent à Canton pour la protection de la ville. Durant les dix derniers jours, les autorités navales et militaires réussirent à faire plusieurs confiscations d'armes et de munitions de contrebande, et le Tao-tai de la police mit en état d'arrestation sous les verrous 9 révolutionnaires.
    « Tandis que nous étions ainsi occupés à éclaircir la situation, tout à coup, vers les 7 heures du soir, cette nuit, un grand nombre d'insurgés armés de revolver se précipitèrent sur le yamen du Vice-Roi et jetèrent des bombes dans l'intérieur des bâtiments. J'ordonnai à mes gardes du corps de les combattre en leur opposant une résistance opiniâtre ; en même temps, je requérais l'assistance des bataillons de défense. Les gardes furent bientôt écrasés par le nombre des assaillants, leur commandant reçut une balle et plusieurs gardes furent frappés à mort, tandis qu'un certain nombre d'autres étaient blessés. Les bâtiments prirent feu par suite de l'explosion des bombes. Je transportai alors ma résidence dans le yamen privé, de l'Amiral, dans une rue voisine, puis, agissant de concert avec l'Amiral, j'ordonnai aux bataillons de défense d'occuper tous les points importants de la ville et d'arrêter tous les insurgés qu'ils pourraient rencontrer. Bientôt les bataillons me firent savoir qu'ils avaient fait prisonniers ou mis à mort plusieurs douzaines de rebelles et qu'ils avaient recueilli un grand nombre de revolvers et de bombes. L'interrogatoire que l'on fit subit aux prisonniers révéla que le nombre des rebelles dépassait 200, et qu'ils ne faisaient que d'arriver le jour même, venant de Hong-kong et autres lieux en dehors de la province ; ils étaient venus se rassembler soit par les bateaux, soit par le train, puis ils avaient attaqué le yamen du Vice-Roi. Quand on leur demanda s'ils avaient des complices, ils refusèrent avec persistance de rien dévoiler sur ce point. Au Moment où l'on attaquait la Vice-Royauté, une autre bande faisait aussi une tentative pour s'emparer de l'arsenal, mais elle fut repoussée par les gardes qui y avaient été placés en nombre quelques jours auparavant. Tous les offices du Gouvernement, les banques, telles que la Tai-Tchang, ainsi que les voies de communication et l'hôtel des Monnaies étaient fortement gardés et n'eurent pas d'attaque à repousser. En ce moment ce qui reste des insurgés fuit dans toutes les directions ou se cache aux environs des portes de la ville murée qui ont toutes été fermées ; on fait partout de strictes recherches contre les rebelles, et, au point du jour, ils ne seront certainement plus capables d'échapper à la justice.
    « Toute la nouvelle armée est campée en dehors de la ville ; récemment des bruits couraient que les révolutionnaires agitaient l'esprit des nouvelles recrues pour les amener à embrasser leur conjuration, c'est pourquoi je donnai des ordres aux officiers qui les commandent afin qu'ils veillent secrètement sur eux et prennent leurs précautions pour empêcher une trahison de leurs part. Après les troubles survenus dans la cité, leur commandant m'annonce par le téléphone qu'il ne s'est rien passé dans l'armée pouvant faire craindre des désordres. De plus, soit dans la cité, soit dans le reste du pays, aucune autre bande de gens sans aveu n'a tenté de faire un soulèvement.
    « Tous les rebelles qui ont attaqué la Vice-Royauté étaient vêtus de costumes étrangers et étaient portés en chaises par des porteurs qui étaient aussi des leurs, et, c'est ainsi qu'ils purent tromper dans la rue la vigilance de la police. La destruction du yamen par des explosifs est un outrage qui s'est commis d'une façon tout à fait inattendue, et l'impossibilité dans laquelle on était d'appeler à temps les soldats pour protéger les bâtiments de la Vice-Royauté ne peut être reproché comme une faute aux différents fonctionnaires civils et militaires qui, vu les circonstances, sont bien pardonnables.
    « Pour ce qui me concerne moi-même, je ne saurais donner aucune excuse de la négligence que j'ai manifestée, n'ayant pas pris les précautions qui étaient en mon pouvoir pour empêcher ces événements, et je dois demander que, par un Décret Impérial, on m'inflige une punition pour ma faute.
    « Outre moi-même, les autorités civiles et militaires déploient maintenant de généreux efforts, au péril même de leur vie, pour rechercher et arrêter les insurgés, et j'ose implorer la clémence de Sa Majesté pour qu'Elle les encourage à lui continuer leurs services en les exemptant de toute punition actuellement.
    « Avant de rédiger un rapport complet et détaillé de tous les faits qui se sont accomplis pour en informer Sa Majesté l’Empereur, j'ai l'honneur de vous adresser tout d'abord ce télégramme.
    « Pour ce qui regarde la sécurité des consuls et des marchands étrangers de Cha-Min, je leur ai envoyé un bataillon spécial et des canonnières pour les protéger, et, jusqu'à présent, ils n'ont pas été molestés. Jusqu'à ce moment, il n'a été commis ni vol ni pillage chez les marchands ou chez les particuliers soit à l'intérieur de la cité, soit en dehors des remparts. Je crois qu'il est également de mon devoir de vous mentionner ces faits et je vous prie d'avoir la bonté de faire parvenir pour moi au trône le rapport ci-dessus ».

    Signé : TCHAN-MING-TCHI.

    Entre temps, les réformistes ne restaient pas inactifs. Après une attaque infructueuse sur le yamen de l'Amiral Li, ils causèrent de grands dégâts dans la cité Mandchoue où habitent les petits fonctionnaires mandchoux, les coureurs des yamens et autres, employés des mandarinats. Vers midi ils allumaient un grand incendie rue Si-Hou, brûlant plus de cinquante maisons ; cependant les soldats arrivèrent, montèrent sur les toits et les remparts de la cité mandchoue, d'où ils ouvrirent un feu meurtrier sur les insurgés qui durent finalement se retirer
    A 10 heures du matin, on avait publié un ordre suspendant pendant 48 heures la circulation des bateaux entre Hong-kong et Canton, mais sur les représentations du Gouverneur de Hongkong, cet ordre fut rapporté et le Ho-Nam qui avait été retenu à Canton depuis 8 heures du matin, son heure habituelle de départ, put enfin lever l'ancre à 1 heure de l'après-midi pour arriver à Hong kong vers 8 heures du soir, y apportant les premiers témoins oculaires de l'émeute et amenant comme passagers quantité de Chinois fuyant devant l'émeute pour trouver un refuge à Hong-kong. Ce fut le commencement d'un exode important sur cette ville : pendant les quelques jours qui vont suivre, les Chinois émigreront en grand nombre sur Hong-kong et sur Macao pour y mettre leur personne et leur fortune à l'abri d'un mauvais coup.
    Durant la journée les policiers recherchent surtout les dépôts d'armes et de munitions des rebelles, et ils mettent en état d'arrestation plusieurs armuriers. Les soldats avaient commencé à fouiller les maisons une à une, et ils allaient arriver rué Ko-Yeuong, près du pont Chong-Yun, à la boutique d'un marchand de riz qui était un rebelle quand ils furent accueillis par une vive fusillade ; en effet, le marchand donnait asile à une bande de réformistes, et ils avaient eu le temps de se barricader et de se préparer à la résistance en empilant des sacs de riz, puis ils avaient ouvert le feu derrière ce rempart improvisé. Les soldats bientôt perdirent du terrain. Le Vice-Roi prévenu de ce qui se passait envoya l'ordre de mettre le feu au repaire des insurgés, ce qui fut fait et obtint l'effet désiré : plus de trente rebelles périrent dans les flammes.
    Sur un autre point les recherches amenèrent la découverte d'un ami des révolutionnaires qui cachait dans sa boutique tout un petit arsenal d'armes et de minutions. Mais quand le marchand vit son jeu découvert il jeta une bombe sur sa réserve de poudre et il périt au milieu de l'explosion, causant aussi la mort de plusieurs des soldats venus pour le prendre.
    Près de Cha-Min une trentaine de réformistes réussirent à s'échapper malgré toutes les recherches, comme ils fuyaient sur une jonque, on voulut leur donner la chasse avec deux canonnières, mais l'une d'elles alla se heurter sur un banc de sable, tandis qu'un accident qui survint dans la machinerie de l'autre la mettait hors d'état de rattraper les fuyards.
    Dans l'après-midi, le général de brigade Ho-Poun-Tcheuong succombait aux blessures qu'il avait reçues durant la nuit en défendant le yamen du Vice-Roi.
    Vers les 4 heures de l'après-midi, une vive rencontre a lieu près du pont Tchong-Yun entre les soldats et les émeutiers. A ce moment arrivèrent de Hong Long les deux canonnières anglaises Robin et Moorhen qui jetèrent à l'ancre en face Cha Min pour assurer la protection des intérêts des résidents anglais. Le soir, le vaisseau américain Wilmington, à Hong-kong, recevait l'ordre de se tenir prêt à appareiller pour se rendre à Canton toujours dans le but de défendre les résidents de Cha-Min.
    Le vapeur Kouang-Tong faisant le service entre Hong-kong et Canton partait l'après-midi à son heure habituelle, tandis que le Paul Beau retardait jusqu'à 10 h. du soir son départ, afin de pouvoir offrir un refuge aux résidents en cas de besoin, puis il levait l'ancre bondé de passagers chinois fuyant les troubles.
    La famile du Vice-Roi, réfugiée chez l'Amiral s'y trouvant trop à l'étroit quitta cette résidence et sortant de la ville, s'embarqua sur la chaloupe Ting-On et alla s'installer à bord de la canonnière Kouong-Tching en attendant la fin de l'émeute.
    Durant la journée, le long du quai et rue Ouing-Tching on fit de nombreuses arrestations de suspects ; tous étaient des chinois ayant coupé leur natte. On arrêta même l'un des éditeurs d'un journal chinois et un étudiant de l'hôpital Kiang-Oua ainsi que le fils de Oué-An ; le plus haut dignitaire de la Province après le Vice-Roi ; ce jeune homme a fait ses études en France et en Angleterre et il porte le costume européen et les cheveux courts, ce qui a été cause de son arrestation. Cependant on reconnut la méprise et les trois détenus furent aussitôt relâchés, mais on peut dire que certainement beaucoup d'innocents durent être ainsi arrêtés à tort, et, comme la justice était sommaire ils furent exécutés avant que l'on ait eu le temps de vérifier leurs dépositions.
    La nouvelle de la révolution se répandit rapidement dans l'intérieur du pays où elle excita aussitôt les sympathies des brigands.
    Ceux-ci, sous la conduite de leur chef bien connu Louk-Lang Tching de Chun-Tak, arborèrent l'étendard de la révolte et descendirent aussitôt attaquer Lok-Tchong où se trouvait un dépôt d'armes et de munitions. Ils prirent d'assaut le poste de police où se trouvait l'arsenal, firent main basse sur les armes, coupèrent de force aux miliciens leurs nattes et leur firent promettre sous peine de mort de se faire réformistes. Le magistrat de San-Voui et celui de TongKoun envoyèrent des troupes contre eux ; de plus l'on apprit que deux canonnières, Kiang-Tai et Kiang-Hong remontaient le fleuve, les brigands alors jugèrent prudent de se retirer, et lorsque les renforts arrivèrent il ne restait plus trace des insurgés.
    A Péking, au reçu du télégramme du Vice-Roi de Canton, les Membres du Grand Conseil prescrivirent dans la capitale de strictes recherches pour découvrir tous les révolutionnaires qui s'y pouvaient tenir cachés, et tous les hauts dignitaires grandement alarmés par la nouvelle n'osaient plus sortir de leur yamen.

    NUIT DU 28 AU 29 AVRIL.

    Sur le soir, une rumeur circula annonçant que l'émeute devait reprendre durant la nuit, aussi la police redoubla-t-elle de précautions. A part les nombreuses patrouilles qui circulaient de toutes parts les rues étaient désertes. La ville présentait un aspect étrange, comme si elle se fut apprêtée à soutenir l'attaque d'un ennemi : chaque poste de police avait son personnel renforcé et à la porte des postes, quatre soldats, baïonnette au canon, montaient la garde. Les canonnières avec leurs projecteurs électriques illuminaient la ville dans toutes les directions. Sur le fleuve l'on avait aussi augmenté le nombre des chaloupes de police et tout leur équipage était armé. Le pont conduisant à Cha-Min était occupé par un fort détachement de soldats. Toutes les portes de la ville murée étaient fermées et fortement gardées et les remparts étaient également garnis de troupes.

    JOURNÉE DU 29 AVRIL.

    La journée d'hier ayant été tellement occupée par la poursuite des rebelles, on n'a pu prendre soin de relever les morts et dans les rues se trouvent un grand nombre de cadavres. On voit d'après les réformistes qui gisent ainsi dans les rues qu'ils étaient pour la plupart armés de trois revolvers, un à la main et deux autres dans la ceinture, outre un petit sabre japonais semblable à une dague.
    Après le télégramme du Vice-Roi de Canton, d'autres dépêches apportèrent à Péking de nouvelles informations montrant que le mouvement révolutionnaire avait une étendue beaucoup plus considérable que ne le laissait deviner le message officiel. Le bruit courut même que le Vice-Roi de Canton, en se défendant, avait été blessé. L'esprit de la population était grandement agité. Le Grand Conseil était porté à croire que le rapport du Vice-Roi sur l'émeute n'était pas entièrement exact, et l'on avait l'intention de lui envoyer de sévères remontrances par télégramme. Le Régent tint audience pendant la journée et les conseillers lui communiquèrent le télégramme, lui représentant les variantes qui existaient entre les diverses dépêches reçues de sources privées et celle du Vice-Roi. Ils demandèrent donc qu'on infligeât à ce dernier une forte punition. Mais S. E. le Prince Régent, déjà très inquiet de l'état de trouble qui prévaut maintenant sur toutes les frontières de l'Empire, déclara que sa volonté était plutôt de traiter tous les dignitaires, avec bienveillance, et c'est ainsi que fut décidé le Décret impérial accordant plein pardon au Vice-Roi de, Canton. Voici la traduction de ce document officiel :

    AU SUJET D'UN RAPPORT TÉLÉGRAPHIQUE DE TCHANG-MING-TCHI.

    « Nous apprenons avec une surprise intense qu'une attaque a été faite par un grand nombre de mécréants contre le yamen du Vice-Roi dans la capitale du Kouang-Tong. Ledit Vice-Roi, de concert avec Li-Tchun, ordonna aux régiments de la défense de monter la garde aux différents points de la ville et de cerner les bandits, ce qui amena comme résultat la prise ou la mort d'un grand nombre de ces désespérés, et empêcha que la révolte ne prit de plus grandes proportions. La façon dont cette affaire a été menée indique une promptitude passable : les autorités tant civiles que militaires sont par les présentes exonérées de leur faute comme il avait été demandé ; quant à Tchang-Ming-Tchi, vu qu'il avait pris à l'avance les précautions voulues, vu qu'ensuite il dirigea la résistance avec une louable activité, sa requête d'être lui-même sévèrement puni est rejetée.
    Le Kouang-Tong est une province maritime de grande importance: le fait que de nombreux attentats ont été commis par les révolutionnaires pour exciter le peuple à se révolter ne saurait être supporté par un bon gouvernement. Si l'on n'arrête pas strictement les rebelles, il est fort à craindre qu'ils ne causent de grands désordres qu'il sera ensuite difficile de réprimer. Nous ordonnons à Tchang-Ming-Tchi par les présentes de donner aux fonctionnaires civils et militaires des instructions précises pour rechercher et arrêter le reste de ces bandes et pour les punir selon toute la rigueur des lois sans en laisser échapper aucun aux mailles de leur filet, afin d'anéantir par là jusqu'au dernier de ces mécréants et de maintenir la paix publique. Pour assurer la tranquillité à l'avenir il n'épargnera aucun effort et n'aura point de relâche pour prendre des précautions extraordinaires et organiser des recherches auxquelles rien ne puisse échapper. Il devra nous informer de temps à autre par télégramme des résultats qu'il aura obtenus.
    « En ce qui concerne les soldats morts durant les combats, il en recherchera les noms et nous les fera parvenir afin que nous leur rendions des honneurs posthumes et que nous accordions des compensations ».

    Ce décret porte le sceau du Prince Régent et la signature du Grand Conseil.

    On avait rouvert à Canton les portes de la ville, mais, au cours de perquisitions dans le Collège de Sam Pai rue Sin-Ouou plusieurs réformistes firent de la résistance et jetèrent des bombes sur les soldats, en blessant un grand nombre et démolissant le mur d'arrière du Collège ainsi que le mur de façade du yamen du contrôleur du sel. Les portes de la cité furent donc de nouveau fermées pour le reste de la journée, elles n'étaient restées ouvertes qu'une demi-heure.
    Tandis que des policiers faisaient des recherches aux environs de la rue Siou-Pak, tout à coup des balles sifflent sur leur tête ; ils rapportèrent la chose au commandant Ouou qui aussitôt vint lui-même à la tête de ses marins pour prendre les coupables, mais tout d'abord il ne put réussir à découvrir leur retraite, et il se retirait lorsqu'un de ses soldats par hasard prononça tout haut son nom. Les réformistes l'entendirent, et sachant qu'ils avaient affaire à un personnage important, ils se démasquèrent jetant sur la troupe 4 bombes suivies d'un feu de salve. Par bonheur aucun des coups ne porta ; les marins se retournèrent alors et une vive lutte s'engagea jusqu'à extermination des rebelles dont le commandant Ouou tua 10 de sa propre main.
    Quelques réformistes essayèrent alors de se cacher dans un monastère de religieuses bouddhistes, rue Siou-Pak ; ils menacèrent de tuer les habitantes du monastère si elles donnaient l'alarme et ils se déguisèrent en religieuses. Cependant la nouvelle de ce qui se passait parvint bientôt aux oreilles des soldats qui à leur tour se travestirent en religieuses et vinrent arrêter les émeutiers.
    Le Vice-Roi de Canton reçoit alors de Péking un télégramme lui annonçant que l'on envoie à son secours les deux croiseurs chinois Hai-Tchi et Hai-Yong. De son côté le Vice-Roi télégraphie au général
    Long-Tchai-Kouong du Kouang-Si de lui envoyer 4 canonnières stationnées dans les eaux de Nan-Ning. Enfin, il ne télégraphiait encore à Péking pour demander que l'on défendît jusqu'à nouvel ordre d'envoyer à Canton aucun télégramme chiffré, en même temps il prévenait le Régent de prendre toutes ses précautions contre un soulèvement possible soit à Péking soit à Tien-Tsin.
    Les policiers arrêtent continuellement tous les Chinois qui ne portent plus la natte et leur font subir des interrogatoires afin de s'assurer de leur personnalité. Les boutiques n'ont pas encore ouvert de nouveau ; les provisions de bouche et surtout le riz augmentent considérablement de prix. Le peuple a peur que le riz ne vienne à manquer et chacun en fait chez lui la plus grande provision possible. Le Vice Roi et l'Amiral font afficher partout une proclamation annonçant que les émeutiers ont été défaits et exterminés et que le peuple doit désormais bannir toute crainte et vaquer à ses affaires comme à l'ordinaire. La nuit, les passants devront porter une lumière à la main. Les armes que l'on trouvera dans les rues devront être déposées entre les mains de la police, sinon on sera puni pour recéler chez soi des armes. De même si les rebelles se réfugient dans les maisons il faudra les dénoncer. Des taches de sang souillent toujours les rues, et çà et là on trouve des cadavres décapités et baignant dans leur sang : l'odeur qui se dégage commence à devenir insupportable. Un malaise général règne sur toute la ville, et les sympathies de la population vont plutôt aux réformistes, bien qu'il ne s'en suive aucune manifestation extérieure.
    Le bruit se répand qu'un soulèvement doit se produire dans l'Est de la province à Tchao-Tcheou-Fou près de Soua-Tao : à 5 h. 50 on reçoit un télégramme du Tao-tai de la ville menacée, il annonce que toutes les précautions ont été prises pour parer aux événements.
    Les brigands, qui hier ont pris le village de Lok-Tchung, y reviennent aujourd'hui après le départ des canonnières et s'embarquent sur des jonques pour descendre le fleuve. Ils passent par Lam-Chek et Chek-Duan ; leur intention semble être de venir prêter main forte aux réformistes, ils sont au nombre d'un millier environ. Vers le soir, étant arrivés à peu près à moitié chemin de Canton, ils retrouvent les deux canonnières près de Siou-Po ; une vive bataille s'engage. Les brigands perdent une centaine des leurs, mais ils tuent le pilote du Kiang-Hong ainsi que 5 marins ; ils démolissent également l'installation de télégraphie sans fil qui se trouve à bord des canonnières, et malgré tout ils ne sont pas arrêtés dans leur marche en avant.
    A. Canton, le vaisseau américain Wilmington arrive vers le soir pour protéger Cha-Min. Après les nombreuses arrestations faites hier et aujourd'hui quarante rebelles ont été décapités, et sur ce nombre deux seulement portaient encore la natte.

    NUIT DU 29 AU 30 AVRIL.

    On ne permet à personne de passer la nuit sur les barques du fleuve. Les stations de police restent toujours renforcées, et les troupes sont armées jusqu'aux dents. Les canonnières font manoeuvrer sans cesse leurs projecteurs pour surveiller les mouvements des rebelles. Cependant rien d'anormal ne se produit.

    JOURNÉE DU 30 AVRIL.

    Les perquisitions dans les maisons privées continuent, au grand mécontentement de la population, car les soldats profitent de ces visites à domicile pour faire parfois main basse sur ce qui leur plaît. Les soldats ont volé en maints endroits des choses de prix. Chez un nommé Chih, rue Lin-Tong, une douzaine de soldats étant allés perquisitionner, volèrent différents objets pour une valeur totale de 2000 piastres. Un autre individu, nommé Leuong, ayant regardé l'heure à sa montre est entouré par les soldats qui la lui arrachent sans que le chinois ainsi volé ose rien dire dans la crainte d'être aussitôt accusé d'être un rebelle. Au n° 45 de la même rue Lin-Tong, un certain Tam se vit voler une montre d'or et un paquet de billets de banque, il alla se plaindre à la police qui lui promit de prendre des informations. Ce sont ces vexations qui accentuent chaque jour l'exode des habitants un peu à l'aise vers Hong-kong ou Macao. Ces déménagements ne sont pas sans réjouir les coulies, car, profitant de la détresse générale et du grand désarroi, ils demandent jusqu'à 4 piastres pour porter une charge depuis l'intérieur des murs de la ville jusqu'au fleuve. Tandis que les habitants sont terrorisés par les soldats venant perquisitionner dans leurs appartements privés, la conduite des réformistes plaide plutôt en faveur de leur cause : en effet, traqués de toutes parts, ils restent dans la rue sans chercher à pénétrer chez les, particuliers, à moins qu'ils ne soient des amis de leur Société, et ils se battent sans espoir, vendant chèrement leur vie, mais sans molester en rien les paisibles habitants. Le commerce reprend un peu et les barques recommencent à circuler sur le fleuve elles sont bondées de passagers.
    La grande porte du Sud, Tai-Nam, et la porte Douai-Tak sont rouvertes. Le matin les trains ont été remis en marche, mais seuls les Chinois quittant la ville sont admis à prendre le train, on ne permet pas au chemin de fer de ramener à Canton de voyageurs chinois.
    Les brigands descendus hier de Lok-Tchung en marche sur Canton s'avancent aujourd'hui sur Fat-Chan ; ils sont arrêtés au pont de Tong-Chi par les soldats ; mais ils engagent un violent combat au cours duquel ils réussissent à tuer le commandant Ma, ainsi que 37 de ses hommes, puis ils se dirigent sur Fat-Chan où toute la population est frappée de terreur. Arrivés à Kan-Lo-Chan ils mettent le feu aux baraquements des troupes qui y étaient stationnées, puis ils pénètrent dans la ville, incendient les mandarinats, les bureaux de l'Administration et démolissent à coup de bombes le poste de police. Ils restent finalement maîtres de la place, et occupent immédiatement les boutiques, afin d'empêcher les marchands de profiter du trouble pour augmenter sans raison leurs prix. La population n'est pas maltraitée. La nouvelle de tous ces événements n'arrive à Canton que tard dans la soirée et y cause un grand émoi ; les autorités font immédiatement fermer tous les portes de la ville murée.
    Durant la journée, à Canton, la recherche des réformistes avait continué sans amener de troubles bien sérieux, à part quelques engagements entre les soldats et ceux qui opposaient de la résistance à se laisser arrêter. Comme la plupart des arrestations portent sur les Chinois ayant coupé la queue, les habitants qui ne portent plus la natte traditionnelle n'osent sortir crainte de se faire arrêter.
    L'après-midi, à Sai-Kouan, la police fusille sur place deux individus qui ne veulent pas se laisser arrêter. Dans la vieille citée, on assiège dans une maison 4 insurgés. On fait avertir les Européens qu'il y a du danger à circuler dans la ville murée et que s'ils le font c'est à leurs propres risques et périls ; plusieurs Européens sont même reconduits en dehors de la vieille citée.
    Ce matin on avait découvert et arrêté 6 rebelles rue Lin-Tong, ce soir on les conduit à la petite porte du Sud Sai-Nam pour y être exécutés au pied des remparts.
    On apprend que S. E. Sun-Pao-Kei, gouverneur du Chang-Tong, a télégraphié à Péking, qu'un grand nombre de révolutionnaires venus de Tching-Tcheou-Fou et de Tche-Fou sesont dirigés vers Tsi-Nan-Fou, la capitale de la province pour y provoquer un soulèvement. Ainsi le mouvement révolutionnaire semble se propager au loin dans les provinces. Cette nouvelle venue du Chang-Tong paraît d'autant plus grave que cette province fut le centre d'action des Boxeurs ; c'est au Chang-Tong qu'en 1900 commença le grand mouvement de rébellion que la cour de Péking parvint à détourner d'elle-même pour le diriger contre les étrangers, ce qui amena l'intervention armée de l'Europe. Les habitants de cette province sont des gens robustes, déterminés et très turbulents.

    NUIT DU 30 AVRIL AU 1er MAI.

    Durant la nuit plusieurs rencontres ont lieu entre la troupe et les réformistes dans la ville murée ; un incident tragique se produit prouvant que les Chinoises elles-mêmes sont, déterminées à assumer sur elles de grands risques pour la cause de la réforme : trois jeunes femmes, très correctement mises, sont signalées frappant à la porte d'une maison suspecte ; dans les environs se trouvent des agents de la police secrète pour observer les allées et venues de la maison. Voyant que ces femmes semblaient épier si on les surveillait, ils les arrêtent et les trouvent chargées de plusieurs revolvers et de plusieurs centaines de cartouches qu'elles tenaient cachées dans des ceintures qu'elles portaient à la taille et aux jambes. Les trois malheureuses sont aussitôt écrouées dans la prison provinciale.

    JOURNÉE DU 1er MAI.

    De grand matin le Vice-Roi fait partir des troupes sous le commandement de Ouou-Tchong-Yu assisté des deux lieutenants Chi-Kong-Ting et Li-Ching-Tchun pour reprendre Fat-Chan tombé entre les mains des brigands : ils devaient se rendre en toute hâte par le train dans cette ville, ce qui demande environ une heure. Le commandant Ouou-Tchong-Yu envoya d'abord une avant-garde pour surveiller la ligne et l'attendre à la station du « Pont aux Cinq Arches », cette petite troupe était commandée par un officier nommé Tchu. Arrivé à la gare d'embarquement, à Chek-Ouai-Tong, le commandant Ouou trouva que les wagons mis à sa disposition n'étaient pas en nombre suffisant, et il télégraphia pour que l'on envoyât un train spécial afin de transporter ses troupes. Le Vice-Roi avait déjà auparavant donné l'ordre d'arrêter tous les trains venant sur Canton : l'officier Tchu, qui occupait la gare du Pont aux Cinq Arches, voyant donc venir un train et ignorant qu'il avait été demandé par son chef pensa que le train était occupé par les rebelles ; il disposa ses hommes et fit ouvrir le feu au moment où le train passait, heureusement personne. ne fut blessé par les balles des soldats ; mais lorsque le chef de train arriva auprès du commandant Ouou, il lui dit qu'il ne voulait plus rester au service de la ligne puisqu'il était exposé à de si grands dangers. Mais le commandant fit des excuses et lui donna 10 piastres à partager avec les autres employés du train afin de boire un coup et de noyer leurs frayeurs.
    Bref, les soldats bientôt arrivèrent à Fat Chan et ils engagèrent aussitôt le combat avec les rebelles. Ces derniers furent enfin battus et leur chef Tchan fut tué, mais le combat avait coûté plus de 150 tués aux troupes impériales. Avant de se retirer les rebelles prirent soin de payer dans les auberges et les hôtelleries les dépenses qu'ils y avaient faites durant leur passage, puis ils cachèrent leurs armes et se dispersèrent dans toutes les directions. L'après-midi, le commandant Ouou télégraphia aux autorités de Canton que l'ordre était rétabli à Fat Chan et que les brigands avaient été mis en fuite. Cette nouvelle fut de suite répandue dans la ville, afin de rassurer les esprits, et on la fit également publier par la presse locale.
    Vers une heure de l'après-midi, une grande panique s'empara des habitants de Canton: le bruit circula que les réformistes attaquaient à nouveau la ville. La porte Sai-Kouan fut fermée et les boutiques se barricadèrent. A Cha-Min, sur la Concession Française, l'alarme également fut très vive car l'on avait entendu tirer des coups de canon et des coups de fusils dans le lointain ; la garde s'était retirée sur la concession et chaque homme se tenait abrité 'face au pont, derrière un arbre le long du canal. La population des barques était très effrayée et en quelques instants le canal fut complète ment désert, toutes les barques avaient fui. On croyait à une attaque imminente. Les canonnières anglaises débarquèrent des marins sur la concession et l'on envoya un parti garder le vapeur Fat Chan qui est toujours resté plus ou moins en butte au ressentiment des Chinois, depuis qu'un passager chinois est mort à bord de ce bateau il y a de cela deux ans. La communauté allemande de Cha-Min télégraphia à Hong-kong demandant que l'on envoyât la canonnière allemande Iltis pour la protéger. Pendant ce temps on établissait un canon Maxim sur une position commandant le pont. En quelques minutes tout ce branle-bas de combat était terminé, mais heureusement rien de plus n'arriva et l'on en fut quitte pour la peurs Les soldats anglais gardèrent le pont de Cha-Min toute la journée, ils se retirèrent le soir ne laissant pour la nuit, qu'une sentinelle.
    Durant la journée, à la porte du Sud on avait arrêté une jeune fille d'environ 18 ans portant le costume des habitants de Shanghai et qui s'efforçait de vouloir passer malgré la consigne. On découvrit quelle portait sur elle deux revolvers et plusieurs bombes de dynamite. On la mena au poste où elle répondit avec la plus grande assurance aux questions qui lui furent posées.
    Durant un engagement avec la police, un rebelle avait été gravement blessé et il souffrait beaucoup ; deux de ses compagnons l'emportèrent loin du champ de bataille, mais là il supplia ses amis de le tuer et de mettre ainsi un terme à ses souffrances. Alors les rebelles lui tirèrent un coup de revolver dans la tête et s'enfuirent. Un autre incident dramatique se passa presque au même moment un rebelle nommé Li, qui avait pris part à l'attaque du yamen du Vice-Roi, avait été enfin dépisté, mais, craignant de tomber aux mains des soldats, il ordonnai à sa femme de mettre le feu à sa maison ; comme celle-ci refusait, il la tua d'un coup de revolver, mit le feu à la maison, puis se tira lui-m me un coup de revolver.
    Un certain nombre de rebelles également, se voyant sur le point d'être pris, se suicidèrent en avalant du poison qu'ils portaient sur eux. Les recherches à domicile amenèrent la découverte d'une grande quantité de bombes (au moins 200) ayant l'apparence de boîtes de lait condensé. Sur les rebelles arrêtés, on a trouvé aujourd'hui des fioles de poison, des revolvers du dernier modèle et des paquets de billets de banque.
    Le Vice-Roi jugeant que le yamen de l'Amiral Li n'était pas pratiqué pour le règlement des affaires a changé sa résidence et est allé s'établir dans tes bureaux de la Direction Militaire ; sa famille a, de son côté, quitté la canonnière et est venue s'installer dans les appariements à l'arrière de ces mêmes bureaux.
    Afin de rétablir les communications téléphoniques dans les environs du yamen du Vice-Roi, l'Amiral Li envoie 30 hommes pour protéger les employés de Compagnie du téléphone durant le temps qu'ils réparaient les ligues coupées lors de l'attaque du yamen par les insurgés ; mais tandis que les ouvriers montaient aux poteaux des balles parties d'une distance inconnue vinrent siffler sur leur tête. Trouvant l'aventure déplaisante, ils descendirent aussitôt, et l'amiral prévenu envoya un plus grand nombre de soldats pour les garder durant leur travail. Les ouvriers se remirent alors à l'oeuvre sans plus être interrompus par les balles.
    L'agitation est encore si grande que toutes les écoles du gouvernement ont licencié leurs élèves.
    Afin de pourvoir au ravitaillement des habitants, la Direction de la. Tse-Tse-Vouu et la Chambre de Commerce prennent des mesures de concert avec les autorités pour faire entrer en ville 50 000 mesures de riz et 20 000 mesures de bois à brûler.
    Jusqu'ici il m'y avait pas eu de troubles dans l'île de Ho-Nam, mais durant la journée on rencontra dans cette île beaucoup de suspects et l'un fit de nombreuses arrestations; on saisit également un grand approvisionnement de bombes et de dynamite, que l'on faisait passer de l'île de l'autre côte du fleuve.
    Pendant les troubles survenus à la porte du Nord, les propriétés des particuliers eurent beaucoup à souffrir des dégâts causés par les soldats et les propriétaires adressent une demande en compensation au Vice-Roi qui leur fait distribuer une somme de 5000 taëls.
    Après les vives alarmes de la journée, on craignait pour la nuit, mais vers minuit la pluie se met à tomber à torrents, les rues restent désertes il n'y a aucun événement de quelque importance à signaler.

    JOURNÉE DU 2 MAI.

    Les portes de l'Ouest, Sai-Kouan, et du Sud, Tai-Nam, sont ouvertes, mais restent fortement gardées. Les trains reprennent leur marche ordinaire. Le Vice-Roi, pour assurer la tranquillité du pays prescrit les mesure suivantes :
    1°) Il sera fait une stricte recherche des révolutionnaires restant encore et on les poursuivra à outrance ;
    2°) Les points d'accès ayant quelque importance seront fortement gardés par les troupes :
    3°) Les règlements pour la recherche des armes à feu seront revus et corrigés ;
    4°) Des instructions seront données aux Douaniers pour rechercher sans relâche les armes entrant en contrebande ;
    5°) On demandera au Gouverneur de Hong-kong de bien vouloir prêter son concours dans ces recherches ;
    6°) Il sera fait un nouveau règlement en ce qui regarde l'alimentation des habitants.
    Avant que les troubles n'éclatent, le prix du riz s'était élevé considérablement et l'on avait déjà pris des mesures permettant d'en vendre à prix réduit aux pauvres. Afin de diminuer ces prix exorbitants imposés par les marchands, le Vice-Roi intime aux commerçants l'ordre de vendre leurs marchandises selon les anciens prix, sous peine d'être poursuivis et condamnés à une amende.
    Voulant renforcer sa garnison, le Vice-Roi télégraphie au commandant en chef des troupes du Kouang-Si, Hong-Tchi-Kouong de lui envoyer des soldats pour l'aider à étouffer la révolution.
    Les Mandarins de l'Amirauté sont occupés toute la journée par l'instruction du jugement des rebelles faits prisonniers. Il sera de quelque intérêt de connaître les sentiments dans lesquels les réformistes ont subi leurs interrogatoires et reçu leur sentence de mort.
    Un Fokiennois, âgé de 24 ans, arrêté hier à la gare de Chek-Tcheng, déclara qu'il était le sixième membre de sa Société, mais que cette Société n'avait aucune connexion avec le Dr Sun Man. Il parla anglais avec l'Amiral et le général Houang, disserta sur la situation actuelle des différentes nations. Il donnait aussi des avertissements aux Mandarins au sujet de leur façon d'administrer ; il leur reprocha de n'être que les esclaves des Mandchoux et de ne rester dans cet esclavage que par le seul désir de gagner de l'argent. Comme on lui demandait depuis quand il avait des idées révolutionnaires, il répondit qu'il avait seulement 10 ans quand pour la première fois ce sentiment de haine contre les Mandchoux lui monta au coeur. Interrogé sur le nombre des confédérés, il répliqua que, quand bien même il les trahirait il n'en serait pas moins impossible aux autorités de les prendre. On lui demanda s'il voulait mettre par écrit ses déclarations, il y consentit ; on le débarrassa alors de ses chaînes et lui, de remplir d'un seul jet deux grandes feuilles de papier les couvrant de ses desiderata. En recevant sa sentence de mort, il déclara encore qu'il n'attendait de ses Juges aucune sympathie ni aucune pitié, et qu'il avait simplement rempli ses obligations envers sa Société se souciant peu du succès ou d'un échec. Il termina par ces mots : « La nouvelle Chine attend de ses sujets que chacun fasse son devoir ». Il fut décapité avec deux de ses camarades devant le yamen du Vice-Roi. Ils ne paraissaient pas le moins du monde abattus durant leur marche au supplice ; arrivés au lieu d'exécution, apercevant les corps des rebelles que l'on avait déjà décapités les jours précédents, le seul cri que cette vue leur arracha fut : « Oh ! C’est ainsi qu'ils ont traité nos Frères ».
    Un peu plus tard l'Amiral Li recevait de Hong-kong par la posté une lettre anonyme le menaçant qu'il serait tué par une bombe s'il ne remettait pas en liberté les réformistes arrêtés
    Durant l'après-midi, 6 réformistes furent encore décapités devant l'Ecole Normale ; voici les noms des suppliciés : Tchiou-Tchong-Yin Ouong-Cham, Ouong-Chun Kei, Lion-Loup, Li-Kei, Tam-Tchan-Chun. Les étudiants de l'école apprenant la chose demandèrent aussitôt vacance, ce qui leur fut refusé, mais toute l'école en fut troublée.
    Comme les réformistes laissent enfin quelque relâche, on songe à débarrasser la ville des cadavres qui gisent dans les rues depuis les premiers jours de l'émeute. Le grand juge de Nam-Hoi envoie ses hommes qui travaillent de concert avec les membres des Comités des dix institutions charitables à l'enlèvement des cadavres On recueille ainsi dans la journée les corps de 74 réformistes que l'on met dans des cercueils pour les enterrer dans le cimetière de Hong-Fa-Chan, au delà de la porte de l'Est.
    De Péking, le Vice Roi reçoit un télégramme lui annonçant qu'en lui envoient 5 croiseurs de l'escadre du Sud pour assurer la police du delta.
    La journée à Péking est plutôt angoissante pour la Cour, car le bruit s'est répandue qu'un soulèvement va avoir lieu dans la capitale même de l'Empire. Tous les princes et dignitaires font renforcer leur garde privée ; on arrête plusieurs journalistes sous l'inculpation d'être des partisans du mouvement anarchiste. La Cour renonce à aller établir sa résidence au palais d'été et les hauts dignitaires se réunissent pour délibérer sur les meilleurs moyens à prendre pour pacifier les troubles du pays. Un télégramme arrive du Ho-Nan annonçant qu'un soulèvement aura également lieu dans cette province, mais tout est préparé pour parer aux éventualités.

    NUIT DU 2 AU 3 MAI.

    Durant la nuit, l'Amiral Li ayant appris que les brigands chassés de Fat-Chan créent des troubles à Long-Kong et à Long-Chan dans le district de Chun-Tak, envoie le général Ouong et le colonel Fong-Fong contre eux. Ils partent sur cieux canonnières, mais, lorsqu'ils arrivent dans la région troublée, ils ont beau explorer tous les environs avec les feux des projecteurs électriques, ils ne peuvent découvrir aucune trace des brigands. Au point du jour, ils se mettent en campagne à la recherche des séditieux, mais toujours avec le même insuccès. Le général Ouong télégraphie alors au Vice-Roi que tout est rentré dans l'ordre, mais l'Amiral leur répond par dépêche de rester sur les lieux pour attendre les événements.
    Vers minuit, une centaine de brigands qui avaient été dispersés à Fat-Chan et étaient revenus secrètement dans l'île de Ho-Nam se jetèrent sur les campements des soldats, au collège Cheuong-Tcheou, mais tous les soldats étaient partis, ayant été commandés de service dans les diverses parties de la ville. Les brigands ne trouvèrent qu'un seul soldat et un secrétaire qu'ils massacrèrent, puis, entrant dans le village de Yu-Tao, ils pillèrent 15 boutiques, emmenant avec eux comme otage deux des employés d'une maison de thé. Les voisins donnèrent l'alarme en frappant sur des gongs ; toutefois, les quelques hommes de garde qui restaient dans l'île n'osèrent pas entrer en contact avec les pillards, parce qu'ils se sentaient trop inférieurs en nombre.

    JOURNÉE DU 3 MAI.

    Au matin, le Vice-Roi apprend les événements qui se sont déroulés durant la nuit dans l'île de Ho-Nam ; il en informe l'Amiral qui ordonne à Li-Chai-Kouai de détacher 200 hommes des Nouvelles recrues pour les poster sur les côtes de l'île.
    Le Vice-Roi et l'Amiral font une nouvelle proclamation pour informer les habitants que la révolution est étouffée et que Fat-Chan a été débarrassé des brigands. Ils préviennent le peuple que les troupes de Canton ont été augmentées, tant celles stationnées en ville que celles établies dans les faubourgs, et que des canonnières sillonnent le fleuve dans toutes les directions pour le purger de révolutionnaires qui pourraient y chercher un refuge. On annonce que les portes seront ouvertes, mais bien gardées par des soldats chargés d'examiner les passants. Le public est invité à reprendre ses affaires comme de coutume. Il sera fait des poursuites contre les malveillants qui répandraient des bruits séditieux.
    Le surintendant de la police donne des ordres pour que les policiers n'arrêtent plus à tort les personnes ne portant pas la queue. A noter que jusqu'à ce jour, sur 66 rebelles décapités, 28 seulement avaient encore la queue.
    La Cour, à Péking, fait avertir les gouverneurs des diverses provinces de prendre toutes leurs précautions contre des soulèvements probables, et elle télégraphie au Vice-Roi de Canton lui annonçant l'envoi d'un important renfort de troupes.
    Pour récompenser sa garde et les marins de l'Amiral Li des services marqués qu'ils ont rendus au gouvernement en marchant contre les émeutiers, le Vice-Roi fait distribuer 100 piastres à leur commandant, 50 aux lieutenants, 30 aux sergents, 10 aux caporaux et 2 à chaque soldat.
    L'Amiral Li reçoit une nouvelle lettre venant de la « Société pour l'enrôlement des troupes » ; le sens de la lettre est que la Chine se trouve menacée d'être partagée entre les différentes puissances, et cela à cause des fautes du Gouvernement Mandchou. Si l'Amiral désire avoir la vie sauve, il doit se joindre aux réformistes, et il lui est de plus conseillé de résigner ses fonctions et de s'en aller vivre dans la solitude au pied d'une montagne pour le reste de ses jours.
    Les nombreux départs de Chinois pour aller chercher à Hong-kong un refuge commencent à alarmer le Gouvernement de Canton, et pour enrayer le mouvement il décide d'user d'un stratagème : le Tse-Tse-Vouu fait circuler une note avertissant le peuple que le Gouverneur de Hong-kong a télégraphié au Vice-Roi que Hong-kong se trouve désormais tellement bondé dé monde qu'il devient nécessaire d'imposer des limites à l'émigration, et que à cet effet, on ne laissera plus débarquer à Hong-kong les Chinois venant s'y établir.
    Le chef de la police de son côté fait une proclamation tendant au même but : de plus il défend de répandre de vains bruits ou de faire des conférences dans la rue ainsi que toute autre manifestation publique contre le Gouvernement.
    Dans la partie Est de la cité, à la station de police N° 1, un révolutionnaire blessé, nommé Tan-Mao-San, vient de lui même se rendre et demande à parler au commissaire en chef. Il se déclare natif du Se-Tchoan et raconte qu'il n'était arrivé à Hong-kong que depuis quelques jours lorsqu'il fut invité par 5 individus à se joindre à la Société des réformistes. Il vint alors à Canton, mais, ayant été blessé, il se cacha durant plusieurs jours, enfin, pressé par la faim, il venait avouer sa faute et s'en remettre au bon vouloir des Autorités. Il révéla plusieurs maisons où étaient encore des dépôts de munitions de contrebande rue Lin-Tong. Le malheureux fut alors mené devant le Tao-tai de la Police qui avertit le Vice-Roi de ce qui se passait en lui demandant des ordres. S. E. Tchang ordonna qu'il fût gracié. On envoya alors des policiers chercher dans les maisons qui venaient d'être dénoncées, et l'on y trouva les munitions signalées. On renvoya ensuite Tan en lui donnant quelque argent pour lui permettre de retourner au Se-Tchoan.
    Le Vice-Roi et l'Amiral font alors conjointement une proclamation, promettant que tout révolutionnaire qui viendrait de lui-même se livrer aux autorités et confesserait sa faute ne serait pas condamnée à la peine capitale.
    De Péking arrive un télégramme, annonçant que l'on a ordonné au général Long-Tchai-Kouong du Kouang-Si de descendre à Canton avec les 8 régiments sous ses ordres ; mais le Vice-Roi répond aussitôt que, depuis que l'ordre est rétabli à Canton, il n'a plus besoin d'un si fort contingent pour pacifier la province ; 4 régiments seront suffisants car du reste un si grand déplacement de troupes mettrait en danger la tranquillité de Kouang-Si.
    Le torpilleur anglais Handy quitte Hongkong à 10 h. du soir pour Canton.

    JOURNÉE DU 4 MAI.

    Les autorités de Canton envoient un télégramme urgent à Tchao-Tcheou-Fou près de Soua-Tao prévenant que le Gouverneur de Hong-kong a été averti qu'un soulèvement anarchiste doit avoir lieu dans cette ville l'émeute et qu'il commencera par l'incendie du yamen du Tao-tai. A la réception de ce télégramme les autorités de Tchao-Tcheou-Fou redoublent de vigilance et dépêchent à travers la ville des agents de la police secrète pour tâcher de découvrir les menées des révolutionnaires.
    A Canton, la corporation des marchands se réunit et déclare qu'il serait bon que l'on forme un corps de volontaires pour le maintien de la « paix locale ». Un journal publie un article dans le même sens disant que tous les propriétaires de terrain à Canton devraient verser un mois de revenus pour la création du fonds destiné à entretenir ce nouveau corps de troupes. Un Comité composé de 24 membres serait élu pour contrôler l'emploi de cet argent. Les volontaires seraient au nombre de 500 pour commencer ; plus tard on augmenterait leur nombre, quand le capital de l'Association le permettrait. Les autorités de la ville fourniraient des armes et des munitions. Les volontaires seraient répartis sur divers points de la ville et y monteraient la garde nuit et jours pour prêter main-forte à la garnison, dans le but d'assurer le maintien de la tranquillité publique. Cette nouvelle idée a tous les encouragements du Vice-Roi.
    On supprime aujourd'hui la publication d'un journal local, parce qu'il a édité un article plaidant la cause des réformistes.
    Péking reçoit du Fo-Kiev de mauvaises nouvelles : le Vice-Roi de cette province offre sa démission, parce qu'il se sent trop vieux et au cas où un soulèvement viendrait à se produire dans sa région, il n'aurait peut-être pas toute l'activité voulue pour enrayer le mouvement. Le Ministère de l'éducation fait avertir les inspecteurs des écoles de mettre tous leurs soins à empêcher les étudiants de se joindre aux révolutionnaires.
    Le Gouvernement Japonais donne l'ordre à la canonnière Uji croisant sur le Fleuve Bleu de descendre à Canton pour y protéger ses nationaux.
    De Hong-kong arrive une protestation contre le bruit répandu hier par la Tse-Tse-Vouu que l'on n'admettrait plus dans la colonie anglaise les Chinois qui voudraient y chercher un refuge. Les journaux de Hong-kong dévoilent les menées malveillantes qui cherchent à aliéner à la colonie l'esprit de la population chinoise apeurée et, ils déclarent être autorisés à affirmer que jamais le Gourverneur de Hong-kong n'a envoyé au Vice-Roi ni à personne un télégramme dans le but d'arrêter l'émigration. Ils protestent que le Gouvernement de Hong-kong maintenant et toujours recevra à bras ouvert les Chinois émigrants, car ils sont des meilleurs, et, s'ils sont une perte pour la Chine, ils sont un gain pour la colonie anglaise.
    Le Vice-Roi de Canton fait accorder 100 taels à la famille du préfet Li-Tcheuong-Chun tué par les rebelles en même temps, il donne des instructions au Trésorier Provincial lui demandant de rechercher le nombre des employés attachés aux divers départements de l'Administration et ayant reçu des blessures dans l'exercice de leurs fonctions : une somme de 10 piastres sera allouée à chacun pour le défrayer des soins médicaux qui lui auront été nécessaires. Non loin de la rue Sai-Ouou, la police fait une importante découverte : quelques jours avant la première émeute, cinq personnes étaient venues s'établir dans une certaine maison ; le lendemain de l'émeute, deux d'entre elles furent arrêtées tandis qu'elles étaient sorties en chaise et les porteurs des chaises étaient venus prévenir de la chose les trois autres personnes qui restaient encore. Celles-ci, sans paraître émues de la nouvelle, avaient pris des chaises et avaient quitté leur logement ; depuis on ne les avait plus revues. Cette absence prolongée parut étrange ; on avertit la police qui perquisitionna dans les appartements laissés vacants et y découvrit tout un petit arsenal y compris de la dynamite qui n'était pas encore complètement préparée. Un peu plus tard on voulut nettoyer la maison et l'on trouva trois paniers remplis d'épis de blé de tourtes que l'on jeta à la rue. Les enfants du voisinage se précipitèrent pour ramasser ces provisions, une vieille femme vint aussi et avala une de ces tourtes, mais elle tomba morte ; à l'examen on découvrit que ces provisions ne contenaient rien autre chose que de la dynamite.
    Dans le courant de la journée, on mène au champ d'exécution les trois femmes, arrêtées il y a quelques jours à la porte d'une maison suspecte, et sur lesquelles on avait trouvé des paquets de cartouches, elles sont décapitées.
    Le directeur de l'école normale, devant laquelle on est allé hier exécuter six rebelles, présente aujourd'hui ses réclamations au Grand Juge du Poun-yu, lui demandant de ne plus permettre que l'on fasse des exécutions sous les fenêtres de son école à cause du trouble qui en résulte parmi les élèves. Le commissaire de l'éducation adresse également une requête au Vice-Roi lui demandant de bien vouloir faire délivrer des passeports aux étudiants qui ont coupé la queue afin qu'ils ne soient plus exposée à être arrêtés par la police ; mais le Vice-Roi refuse de prendre cette mesure, parce que les étudiants en coupant la queue ont violé les traditions de la Dynastie régnante, et qu'il est bon qu'ils supportent les conséquences de leur acte. De plus, si l'on accordait aux étudiants des passeports de cette sorte, il faudrait aussi en délivrer aux autres habitants qui sont dans le même cas, d'où résulterait une grande confusion.
    Durant la soirée, tandis que le Vice-Roi et l'Amiral Li étaient occupés à interroger le rebelle Tan qui s'était livré de lui-même, on avait placé dans la cour les bombes trouvées d'après les indications de l'inculpé. Un 'nommé Ng-Yong-Hsi, attaché au bureau militaire vint à passer et butta par hasard contre un de ces engins : il eut la jambe gauche emportée et le pied droit coupé en deux par l'explosion qui se produisit ; il tomba sans connaissance tandis que cinq soldats qui se trouvaient à portée étaient aussi plus ou moins grièvement blessés par les éclats. On s'empressa autour de Ng-Yung-Hsi qui peu à peu revint à lui, il fut alors transporté à l'hôpital Franco-Chinois où le médecin déclara que ses blessures quoique graves n'étaient pourtant pas mortelles. Vu le danger de déposer ainsi les bombes dans la cour, des instructions furent données pour que désormais on allât les jeter en dehors de la ville à d'endroit le plus profond du fleuve.

    JOURNÉE DU 5 MAI.

    La ville est maintenant tout-à-fait paisible et l'on a de la peine à s'imaginer qu'elle fut, quelques jours avant, le théâtre de guerres civiles. Toutes les boutiques ont rouvert ; les portes de la cité également restent ouvertes de 7 h. du matin à 5 h. du soir, après quoi les habitants de la ville murée sont constitués pour ainsi dire prisonniers sans plus pouvoir communiquer avec le reste de la ville.
    Les soldats arrêtent dans l'île de Ho-Nam un voleur renommé au moment où il allait s'embarquer et quitter l'île ; il portait sur lui 7 revolvers et plusieurs douzaines de cartouches. On le conduisit de suite au Tao-tai de la police pour être jugé.
    Vers 3 heures, à la porte du Sud, arrivait un Chinois sans queue, portant à la main des gâteaux en forme de poudings. Comme les gardes de la porte avaient des soupçons sur lui, ils l'arrêtèrent et l'on trouva que les poudings étaient remplis de dynamite, il fut arrêté et conduit à l'Amirauté.
    Durant la journée, 500 personnes retiennent leur passage pour Shanghai à bord du vapeur Kouang-Tai de la China Merchant Co. Le chef de la police donne des ordres pour que l'on examine tous l'es passagers avant qu'ils ne quittent Canton, afin de s'assurer qu'il ne se cache pas de rebelles parmi eux.
    On décapite encore trois réformistes : Yu-Fou-Ting qui était le trésorier de rebelles, et deux de ses complices, Lo-Lun et Layu-Kouo.
    A Lok-Tchong, les soldats du commandant Ouou, restés là pour observer les allées et venues des rebelles, tuent un vieux fermier et fusillent également un commerçant nommé Fok-Kouong-Ching qui était naguère revenu de l'Afrique du Sud anglaise et portait sur lui ses passeports et une somme d'environ 400 piastres ainsi qu'une montre en or et une autre en argent. Beaucoup de villageois sont plus ou moins maltraités par les soldats qui mettent au pillage plusieurs de leurs maisons. Les anciens du village adressent leurs plaintes à la Tse-Tse-Vouu et aux différentes institutions charitables de Canton qui prennent en mains leurs intérêts.
    A Péking le prince Tsai-Hsun et le Ministre de la Guerre décident d'encourager dans toutes les provinces l'enrôlement de volontaires pour assurer le maintien de la paix. Une troupe de 280 soldats arrive du Kouang-Si ; on envoie 100 hommes au yamen du Trésorier provincial pour en renfoncer la garde et les autres 180 stationnent à l'arsenal.

    JOURNÉE DU 6 MAI.

    Ce matin la Tse-Tse-Vouu et les Institutions charitables de Canton viennent porter au Vice-Roi les plaintes des habitants de Lok-Tchung, malmenés hier par les soldats. Le Vice-Roi est peiné en apprenant ces désordres, il alloue 1000 piastres de dommages-intérêts à distribuer entre les familles qui ont eu à souffrir de ces déprédations. De plus S. E. Tchang publie une proclamation pour rassurer les populations, ordonnant d'arrêter et de punir les soldats qui commettraient de semblables méfaits.
    A Hang-Tcheou, le peuple poussé aux extrêmes par les exactions des mandarins se révolte et détruit le palais de justice, le poste de police et les magasins de riz. La police veut arrêter les émeutiers, mais la foule oblige à relâcher ses prisonniers. Il faut faire marcher la troupe pour rétablir l'ordre.
    A Canton, le bruit se répand que durant la nuit va avoir lieu une nouvelle émeute, l'énervement qui en résulte est assez grand. Les autorités doivent certainement soupçonner quelque chose, car les gardes se tiennent en alerte et les patrouilles font de fréquentes rondes. Beaucoup de personnes sont surveillées de près.

    A Cha-Min, 'les canonnières Wilmington et Iltis partent et sont remplacées par le Callao et le Tsingtau appartenant respectivement à l'Amérique et à l'Allemagne.

    JOURNÉE DU 7 MAI.

    Péking télégraphie au Vice-Roi de prendre les plus grandes précautions pour assurer la paix à Canton et le maintien des bonnes relations entre la communauté Chinoise et la communauté Européenne de Cha-Min, car, bien que le premier soulèvement soit entièrement étouffé, il reste à craindre qu'il ne s'en produise un autre. Il faut éviter surtout toute complication internationale qui impliquerait fatalement pour la Chine des compensations à payer aux puis sances.
    Jugeant que les troupes à sa disposition ne sont, pas suffisantes, le Vice Roi s'occupe de former le corps des volontaires pour parer aux éventualités. Ces nouvelles troupes sont exercées par les officiers de l'Ecole Militaire.
    Le Ministère des postes et communications, craignant que les rebelles ne détruisent les voies ferrées, télégraphie au Vice-Roi de renforcer les troupes établies le long des lignes partant de Canton.

    JOURNÉE DU 8 MAI.

    Les événements un peu saillants se rattachant à la révolution se font de plus en plus rares ; ainsi, rien ne vient troubler la journée du 8 mai.

    JOURNÉE DU 9 MAI.

    Le Vice-Roi reçoit des mandarins de San-Tong dans le district de Tsang-Ching la nouvelle, qu'une forte bande de gens sans aveu, après s'être rassemblée dans les campagnes, est venue dévaliser plusieurs boutiques à San Tong et a affiché des placards révolutionnaires dans les rues, où l'on peut lire qu'un nouveau soulèvement doit avoir lieu avant le 18 de la lune (16 mai) pour mettre au pillage les magasins de sel. On envoie de Canton une compagnie de soldats dans la région troublée et plusieurs espions partent épier es mouvements des rebelles.
    Au Hou-Nan, les autorités découvrent que les troupes ont formé le projet de couper la queue : craignant que les soldats soient de connivence avec les réformistes, le Gouverneur de la province les fait désarmer pour leur enlever les moyens de se révolter.

    JOURNÉE DU 10 MAI.

    Les persistions, due l'on continue toujours, amènent la découverte dans l'île de Ho-Nam au n° 3 de la ruelle Tak-Lun, d'une grande quantité de cartouches et de 62 fusils dissimulés au milieu de 12 ballots de cheveux ; on y trouve également des uniformes et les fameuses bandelettes blanches que les révolutionnaires portaient sur leurs fronts comme signe de ralliement. Dans la même maison, on saisit encore 120 autres fusils qui avaient été jetés au fond d'un puits.

    CONCLUSION

    La Révolution semble donc avoir pris fin ; cependant, avant de se féliciter d'une assurance trompeuse, il est bon de se rappeler que c'est du Sud qu'ont toujours soufflé les tempêtes, pour frapper le Mandchoux au coeur, et c'est vers le Sud de la Chine qu'il faut tourner les yeux pour apprécier l'importance probable de la vague révolutionnaire. Ceux qui, depuis plusieurs années ont observé la suite des événements survenus en Chine reconnaîtront qu'il s'agit ici d'une poussée plus qu'ordinaire, et les journaux de ces derniers jours annonçant que les Sociétés du Tche-Kiang, du Kan-Sou et du Hou-Pé ont pris entre elles des arrangements pour se soulever en masse de tous côtés à la fois, prouve bien que la situation reste toujours critique en Chine et peut avoir un dénouement d'une grande gravité. Tout va dépendre de la ligne de conduite qu'adoptera Péking, car si le Gouvernement fait un faux pas dans la répression des troubles, les populations seront vite en armes puisque leurs sympathies vont déjà à leurs compatriotes qui sacrifient leur vie dans la lutte pour l'émancipation du pays.

    1911/225-253
    225-253
    Chine
    1911
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