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Révolution à Canton et troubles en Chine 1

Révolution à Canton et troubles en Chine PAR M. SOUVEY Sous procureur des Missions Etrangères à Hong-kong. Les troubles qui ont éclaté à Canton ces jours derniers ont été d'une importance trop grave pour qu'ils n'aient pas été provoqués par des causes qui ont aliéné au Gouvernement le cœur des populations. Les causes de mécontentement sont multiples, les unes ayant une influence plus éloignée et aussi plus profonde, les autres, d'un intérêt plutôt local et plus pressant.
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    Révolution à Canton et troubles en Chine

    PAR M. SOUVEY
    Sous procureur des Missions Etrangères à Hong-kong.

    Les troubles qui ont éclaté à Canton ces jours derniers ont été d'une importance trop grave pour qu'ils n'aient pas été provoqués par des causes qui ont aliéné au Gouvernement le cœur des populations. Les causes de mécontentement sont multiples, les unes ayant une influence plus éloignée et aussi plus profonde, les autres, d'un intérêt plutôt local et plus pressant.
    A la base de tout se trouve la fidélité traditionnelle que le sud a toujours gardée à la Dynastie des Ming depuis longtemps détrônée, et, jamais les Mandchoux n'ont pu étouffer dans les populations du sud ce sentiment si profondément enraciné.
    Une autre des causes principales de cette réaction, c'est la corruption sans remède des hauts dignitaires du Palais Impérial : le coeur de l'Etat est corrompu jusque dans ses derniers replis et l'argent semble rester la seule clef qui puisse encore l'influencer. Ceci est le résultat de la vénalité des charges, de l'institution des eunuques qui ravalent la Chine aux yeux du monde civilisé, et il reste absolument inexplicable que ces parasites sensuels et despotiques soient encore admis à exercer quelque action sur les chefs de l'Etat.
    Les nombreux étudiants, que depuis la guerre russo-japonaise l'on envoyait à l'étranger et surtout au Japon y étudier les arts et les sciences, ont rapporté de ce dernier pays en particulier un esprit frondeur, et, dans des discours violents ils n'ont cessé de faire d'amères critiques contre la façon de gouverner des Mandchoux, cherchant par tous les moyens à provoquer en Chine des réformes, et, c'est devant l'indifférence impassible de la cour qu'ils ont cherché à la forcer à l'action, en soulevant contre elle le sentiment populaire. Ils ont accusé les dignitaires de la cour devant le peuple de tous les maux qui ne cesseront de menacer le pays, tant qu'il restera dans l'ornière de ses anciennes traditions vieilles de plusieurs siècles, alors que tout autour d'eux a évolué, et que s'ils ne veulent pas entrer de bon gré dans le mouvement de la civilisation qui les entoure, ils y seront entraînés par force et à leur propre détriment.
    Le zèle du nouveau vice-roi, S. E. Tchang-ming-tchi, qui n'est à Canton que depuis quelques semaines a pu également Manquer de pondération, poussé qu'il était par le désir de réformer tous les abus de la Province et de profiter à cet effet de toutes les occasions qui pourraient se présenter. C'est ainsi que le vice-roi, en un même jour, abolit toutes les fumeries d'opium et proscrivit les jeux, jetant ainsi de ce seul fait environ 2.000 personnes sur le pavé et occasionnant à la ville une perte estimée à 15.000.000, Le bruit courut alors qu'un grand nombre de joueurs ainsi privés de leur gagne plain fomentaient un mouvement pour faire du vice-roi le Président de la « République du Kouang-tong », afin d'indisposer contre lai Péking et provoquer par là son changement, espérant que son successeur rappellerait le décret de prohibition des jeux.

    JUILLET AOUT 1911, N° 82.

    Cependant, pour retrouver les revenus supprimés par ces mesures radicales, il fallait nécessairement créer de nouveaux impôts, c'est ce qui engendra des mécontentements, et cet esprit fut exploité par les réformistes pour grossir les rangs de leurs partisans. On taxa les maisons de joyeuse vie, les liqueurs, les vins, on alla même jusqu'à frapper d'impôt les divers objets du culte païen dont le peuple fait un fréquent usage pour honorer ses ancêtres ou ses idoles, en sorte qu'il ne resta aux individus que peu de chance de n'être pas frappé par quelqu'un de ces nouveaux impôts.
    A tout ceci l'on peut ajouter que le trésor public est plutôt à sec, et les payes des soldats sont faites d'une façon tout à fait irrégulière. Souvent le Gouvernement leur doit des arriérés, et, dans plusieurs cas il y eut des révoltes partielles de soldats n'ayant d'autre mobile que d'effrayer l'autorité et de la contraindre par la force à les payer.
    La justice également est d'une lenteur désespérante : le 21 avril dernier, le Grand Juge de Nam-hoi (faubourg de Çanton) avait encore dans ses dossiers 324 cas non jugés, tandis que plus de 500 prisonniers attendaient dans leur cellule leur tour pour passer en jugement. Un si grand nombre de repris de justice devenait une menace et le vice-roi dut envoyer un adjoint pour aider le juge à régler tous les cas pendants.
    Il ne faut pas non plus oublier que le pays a toujours son littoral infesté par les pirates, et ses campagnes rançonnées par des troupes de brigands armés, qui ne demandaient pas mieux que de profiter d'une révolution pour pouvoir pêcher à leur aise en eau trouble.
    Il est à noter enfin que les Chinois du Kouang-tong sont passés maîtres dans l'art de former des sociétés, qu'il s'agisse d'associations commerciales, politiques ou révolutionnaires, et que leur caractère remuant est toujours une menace pour l'autorité.
    Dans ces conditions, étant donnés encore le pouvoir et l'influence des sociétés secrètes qui abondent en Chine, on comprend aisément qu'une lutte entre les vues du Yamen et la volonté du peuple de vait nécessairement avoir lieu.

    ***

    Après avoir étudié les causes du mouvement qui se dessine maintenant en Chine, il est bon, en ce qui concerne Canton, de voir comment les préparatifs du soulèvement ont été organisés de longue main.
    Depuis longtemps les chefs réformistes préparaient leur coup. Déjà le 11 février dernier, le vice-roi de Canton avait reçu un rapport sur la contrebande d'armes qui se faisait dans l'intérieur du pays vià Swatow et Ouei-tcheou : 40 caisses d'armes avaient déjà passé sans qu'on put les saisir, et 30 autres caisses étaient en train de pénétrer, dissimulées dans une jonque au milieu de pousses de bambous.
    Le 24 février, une information de source privée venait prévenir le vice-roi, l'amiral et le directeur de la police qu'un mouvement anti-dynastique se formait à Canton. On envoyait la police pour vérifier les assertions ainsi obtenues, et, de fait, l'on arrêtait trois réformistes, et l'on mettait la main sur leur livre de comptes, et sur une liste portant plus de 180 noms d'affiliés ; par la même occasion l'on apprenait que le chef du mouvement était un nommé Wong Hing alors à Hong-kong. Mais le Gouvernement ne semble pas avoir pris alors des mesures bien efficaces.
    Entre temps, les réformistes payaient des orateurs pour aller sur les bateaux faire des conférences et porter les passagers Chinois à embrasser leur parti. Ces conférenciers, attaquant le Gouvernement Mandchou, stigmatisaient la récente action du Japon s'incorporant la Corée, et ils déclaraient « qu'il ne reste plus à la Chine qu'un seul espoir d'échapper à pareil sort, c'est que tout le peuple se lève comme un seul homme pour secouer le joug des Mandchoux, prenne sur lui le gouvernement du Pays, règle les questions pendantes avec les puissances étrangères et défende ses libertés avec sa vie ».
    Pour exciter le sentiment populaire, on lançait le canard de la division de la Chine entre les, puissances occidentales en affirmant que les ministres de Chine à Paris et à Londres avaient surpris ce secret politique et l'avaient télégraphié au Prince Régent. On expliquait en détail que les nations européennes avaient envoyé des délégués à Paris pour discuter le partage de la Chine, et, après mures délibérations il avait été décidé que la Russie aurait le droit de prendre la Mongolie et les provinces du Kan-sou, du Tche-ly, le Nord de la Mandchourie et Ili ; le Japon occuperait la province du Fokien plus le Hei-long-kiang, Kirin, et Moukden ; l'Allemagne le Ngan-Houei, le Chan-tong et Kiang-pe ; l'Angleterre prendrait les provinces du Kiang-si, du Tche-kiang, du Kiang-sou, du Hou-nan, du Hou-pé, et tout le Thibet ; la France aurait en partage les provinces du Yun-nan, du Kouang-si, du Kouang-long et du Se-tchoan. Il resterait alors les deux provinces du Ho-nan et du Chen-si qui seraient laissées à l'Empereur de Chine pour tout territoire. On ajoutait que l'Amérique qui avait été oubliée dans ce partage s'y était opposé énergiquement et que son opposition avait fait rompre ces délibérations secrètes. Cette histoire renferme elle-même des marques de son peu de fondement pour tout lecteur intelligent, mais il n'en va pas de même des lecteurs Chinois, qui s'y sont laissés prendre par milliers et furent saisis d'indignation à la pensée que c'était l'incapacité du régime Mandchoux qui les avait amenés à cette triste extrémité.
    On usa sans scrupule de la presse de Canton pour inculquer au peuple toutes ces idées.
    Sur les entrefaites arriva l'assassinat du maréchal tartare à Canton, S. E. Fou Tch'i, tué froidement dans sa chaise à porteurs alors qu'il venait d'assister à une séance d'aviation. Tous les soldats qui accompagnaient la chaise s'enfuirent, et l'assassin, nommé Man Sang Ts'oi, eut pu s'enfuir, si un des policiers n'eut eu enfin l'idée de le poursuivre et de l'arrêter. Le meurtrier fut décapité, mais en allant au supplice il ne cessait de haranguer la foule et menaçait ses juges de la vengeance de ses compagnons. Le mouvement révolutionnaire allait donc s'accentuant de plus en plus et la tête du meurtrier du Maréchal, en tombant sous le glaive du bourreau, ne fit qu'augmenter l'ardeur des émeutiers en y ajoutant le désir de la vengeance.
    A quelques jours de là, dans les cercles chinois de Hong-kong circulait la sinistre plaisanterie : « Le cuisinier que l'on a engagé doit cuire le vice roi le premier jour de la lune (29 avril) ».
    C'est à ce moment que l'on songea à augmenter la garnison de Canton : durant plusieurs jours, des troupes de soldats affluèrent dans la cité qui abrita bientôt de 20 à 30 mille hommes sous les armes. Ils furent postés aux points les plus importants de la ville, aux quatre portes principales, quelques jours avant que l'émeute n'éclatât ; le vice-roi avait donné ces ordres à la suite d'une lettre anonyme reçue par lui de l'un des traîtres du parti réformiste. Cette lettre lui annonçait que le fameux Dr Sun Yat Sen était de retour à Canton et qu'il ferait sauter avec des bombes son Yamen, le premier jour de la IVe lune soit le 29 avril.
    On découvrit sur les murs de la cité des placards écrits avec du sang (que l'on disait être le sang de Man Sang Ts'oi le meurtrier du maréchal tartare où l'on prévenait les hauts fonctionnaires que l'on tirerait d'eux vengeance pour avoir versé le sang d'un patriote. On commença à s'inquiéter et l'on fit des recherches qui aboutirent à la saisie d'une grande quantité de munitions réparties sur divers points de la ville.
    On rapporte aussi qu'un soir, tandis que le vice-roi était dans son cabinet de travail à lire un document, on lui tira par la fenêtre un coup de revolver, mais heureusement la balle ne fit que briser la lampe qui éclairait le haut mandarin sans que lui-même fût blessé. L'auteur de la tentative put s'enfuir à la faveur des ténèbres.
    On dit également que, le 26 avril, un assassin que l'on croyait être un fidèle serviteur frappa son S. E. Tchang d'un coup de sabre, et le blessa légèrement à la cuisse. On se jeta sur le meurtrier et on lui fit subir un interrogatoire : il répondit qu'il s'était enrôlé parmi les membres du « Parti réformiste » et qu'il avait reçu l'ordre d'ôter la vie au vice-roi.
    Le même jour, le vice-roi recevait une lettre d'une société réformiste l'invitant à se faire le chef des révolutionnaires pour obtenir par eux la souveraineté du Kouang-tong.
    Les idées révolutionnaires gagnaient du terrain, le vice-roi craignit alors qu'elles ne se fussent même beaucoup développées dans les rangs des nouvelles recrues, et, crainte d'une trahison, il fit le 27 avril une proclamation à 10 h. du matin, ordonnant à tous les jeunes soldats exercés à l'européenne de rendre leurs armes. A midi le même jour, le désarmement de ces troupes s'accomplissait sans la moindre récrimination. Le vice-roi était donc bien averti et avait eu toute latitude pour établir son plan et dresser le piège où les rebelles viendraient tomber. Il n'avait qu'à faire semblant d'ignorer tout ce qui se tramait et à se tenir parfaitement préparé à recevoir l’attaque des réformistes.
    (A suivre).

    1911/205-209
    205-209
    Chine
    1911
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