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Réminiscences d'un ancien

En Chine REMINISCENCES D'UN ANCIEN La province chinoise du Setchoan est à l'ordre du jour depuis que le Maréchal Tchang Kai-shek a établi le centre de son gouvernement dans la ville de Chungking. Elle comprend six Vicariats apostoliques : Chengtu, Suifu, Chungking, Shungking, Wanhsien et Kiating, et on y compte environ 165.000 catholiques. Fort éprouvée par la guerre actuelle, elle avait déjà eu à subir bien des persécutions dans le passé.
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    En Chine



    REMINISCENCES D'UN ANCIEN



    La province chinoise du Setchoan est à l'ordre du jour depuis que le Maréchal Tchang Kai-shek a établi le centre de son gouvernement dans la ville de Chungking. Elle comprend six Vicariats apostoliques : Chengtu, Suifu, Chungking, Shungking, Wanhsien et Kiating, et on y compte environ 165.000 catholiques. Fort éprouvée par la guerre actuelle, elle avait déjà eu à subir bien des persécutions dans le passé.

    C'est un épisode d'une de ces persécutions qui est raconté ici. Malgré bien des vicissitudes, nos missionnaires ont continué sans arrêt à faire, dans cette province comme ailleurs, l'oeuvre du bon Dieu, aussi rien d'étonnant que le clergé indigène y soit si développé: trois des six évêques du Setchoan sont maintenant des évêques chinois.



    ***



    C'était le 28 mai 1895 les deux collèges, grand et petit séminaires de la Mission du Setchoan occidental (actuellement Vicariat apostolique de Chengtu), jouissaient d'un jour de congé, et leurs élèves se livraient joyeusement à la cueillette des fraises sur le versant oriental du Mont Yu-kia-chan. L'endroit était bien choisi : ni arbres ni buissons, mais sur une vaste étendue un tapis verdoyant, piqué d'innombrables points rougeâtres, des fraises assez bonnes, auxquelles cependant manquaient la saveur et le parfum de nos fraises des bois.

    Les séminaristes semblent heureux, les deux supérieurs, par conséquent, le sont aussi. Bientôt le P. Bailly invite son jeune confrère à s'asseoir sur l'herbe : Quando quidem in molli consedimus herba. « Bon ! Pensai-je, à part moi, voici les classiques, je vais probablement subir un examen », car le brave P. Bailly, très fort en toutes sciences, a la réputation d'examiner les jeunes, ce qu'il fait d'ailleurs très aimablement. « Vous rappelez-vous, Père Parmentier, en quels termes Cicéron définit l'orateur? » « Hum, peut-être bien, n'est-ce pas Vir bonus dicendi peritus? » « Parfait, c'est bien cela : un honnête homme habile à discourir. Mais savez-vous que la définition vaut aussi pour le directeur professeur d'un séminaire ? Il suffit de changer une seule lettre, la plus petite lettre de l'alphabet, et nous aurons : Vir bonus docendi peritus, mais dans la traduction le vir bonus sera le « prêtre pieux, régulier, exemplaire, forma gregis ». Et mon savant confrère de développer ses idées sur la bonne formation des élèves ecclésiastiques, un vrai cours de pédagogie à notre usage. Pourtant, le cours ne se prolonge pas. « Nous voilà bien sérieux, dit le P. Bailly, passons du grave au doux. Nous avons sous les yeux cette magnifique plaine de Chengtu, que n'avons-nous des lunettes assez puissantes! Nous verrions la capitale de la province, nous pourrions voir aussi l'évêché, peut-être même Monseigneur faisant les cent pas devant la salle des hôtes en récitant son bréviaire, et notre ami le P. Pontvianne, provicaire et procureur, qui, s'il est au bureau devant un registre de comptes, doit bien de temps en temps gémir : ah! Ces chiffres ! Ma pauvre tête! »

    Nous avions tort de plaisanter ainsi. A l'heure même, il se passait à Tchentou des scènes tragiques : tous nos établissements étaient livrés au pillage et à la destruction, l'évêque et son provicaire échappaient à la mort et devaient demeurer plusieurs semaines gardés à vue dans un étroit local d'un tribunal de la ville. Ces scènes de destruction et de pillage s'étendirent les jours suivants dans différents endroits de la Mission, et aussi dans la Mission voisine du Setchoan méridional (Suifu). Les chrétiens ne furent pas épargnés, pour beaucoup ce fut la ruine.

    Pourquoi donc cette persécution déchaînée si inopinément? On savait Lieou-pin-tchang, vice-roi du Setchoan, fort mal disposé à notre égard, mais on ne pouvait croire qu'il en viendrait à de semblables mesures. Il voulait obliger les Européens à se retirer et faire apostasier tous les chrétiens. Heureusement, nous avions à Pékin un Ministre de France énergique, M. Gérard, il sut agir auprès des autorités gouvernementales et obtenir que le vice-roi fût désavoué, et même que des indemnités convenables fussent allouées aux missions éprouvées.

    Mais revenons à Hopatchang, localité près de laquelle s'abritent nos deux séminaires.

    Dès le lendemain de notre belle cueillette de fraises, dans la matinée, des rumeurs nous font connaître les événements de Tchen-tou : les mauvaises nouvelles vont vite! Vers le soir n us arrivait un jeune confrère, le P. Roux, chargé du district de Kaitsetchang : son oratoire et sa résidence sont détruits, il se réfugie chez nous ; mais il est suivi, on pourrait dire poursuivi, par quelques dizaines de pillards qui espèrent trouver une bonne proie dans notre vallée. Dès leur arrivée au bourg de Hopatchang, donc à quelque deux cents mètres de notre petit collège, nous entendons des cris, des clameurs confuses : c'est un murmure indéfinissable et vivant qui va durer presque toute la nuit. Il s'agit de notre sort. Heureusement, la paix et la bonne harmonie ont toujours existé entre les deux collèges et la population de la ville, aussi avons-nous des défenseurs : « Vous autres, gens de Kaitsetchang, que venez-vous faire ici? Si nous avons des questions à régler avec les étrangers, nous les réglerons bien sans vous, retournez donc chez vous », tel est le thème de nos défenseurs. Mais les mauvais sujets il y en a partout seraient tout disposés à prendre part au pillage, en sorte que nous ne sommes pas sûrs du résultat des palabres. Parmi les chrétiens, plusieurs ont de l'influence, et ils agissent de leur mieux pour nous éviter, ainsi qu'à eux-mêmes, le pillage et la destruction. L'un d'eux, Tchou Lào-ta-yé, notre voisin, a même une situation officielle comme grand chef de la garde nationale : il répète volontiers, non sans une certaine fierté, qu'il peut convoquer et faire marcher dix-huit cents hommes. M. Tchou nous assure donc que les collèges seront défendus: un de ses fils est parti prévenir le mandarin de P'en-hien et lui demander protection. Je lui rappelle qu'il serait peut-être temps de convoquer la garde nationale, mais il secoue la tête, la chose ne lui paraît pas Opportune dans les circonstances présentes : parmi ses hommes, beaucoup seraient disposés à se joindre aux pillards plutôt que de les combattre. Mes élèves, des enfants de 12 à 15 ans, sont épouvantés, les uns pleurent, d'autres font des paquets et se disposent à se réfugier dans les bois. Nous aussi, nous envisageons une fuite. Cependant nous ne perdons pas tout espoir et prions Dieu de nous protéger. A plusieurs reprises, je convoque tout mon monde à la chapelle : l'établissement est consacré à Marie, notre bonne Mère nous sauvera!

    Au grand collège, le P. Bailly connaît également le danger qui menace son séminaire ; il n'entend pas le tumulte parce que deux kilomètres au moins le séparent du bourg, mais il est renseigné fidèlement par des émissaires de M. Tchou, qui tantôt le rassurent, et tantôt annoncent l'aggravation du péril. Cependant ses jeunes gens cèdent moins à la peur que mes enfants et, s'ils avaient des armes, ils soutiendraient volontiers un siège, mais ils ne sont pas plus armés que nous. Sans doute les émeutiers peuvent craindre que les armes ne manquent pas, et ce n'est pas nos partisans qui iront les détromper. Enfin, minuit est passé depuis longtemps quand on vient nous dive que les gens de Kaitsetchang s'en retournent chez eux et que, pour cette nuit, le danger n'existe plus : Deo gratias!

    Toutefois, la sécurité n'est pas encore assurée, car partout où les mandarins sont gagnés à la haine des chrétiens, et c'est le cas de notre vice-roi, liberté est laissée aux pillards quand ils ne sont pas soudoyés et même dirigés par les employés des prétoires. Il s'agit de savoir ce que fera le sous-préfet de P'en-hien : nous sommes vite renseignés. Dès le lendemain 30 mai, un détachement de soldats arrivait à Hopatchang et s'y installait. Le chef vient aussitôt nous trouver et, de la part du mandarin, nous prie d'être sans crainte, aucune tentative ne sera tolérée contre nous. Une proclamation est affichée partout dans la sous-préfecture, déclarant que tout perturbateur de l'ordre serait traité comme brigand pris en flagrant délit, puis mis à mort sans autre forme de procès. Deux ou trois jours plus tard, le mandarin lui-même, M.P'an, vient en personne confirmer ce qu'il nous a déjà fait savoir. Il me semble encore le voir dans notre salon des hôtes, siégeant comme dans son tribunal et écoutant le rapport d'un satellite chargé d'enquêter sur une tentative de pillage à Masangpa : ce satellite, à genoux devant lui, parlait d'une voix coléreuse, émaillant son rapport de jurons énergiques qui ne faisaient pas sourciller le mandarin, accoutumé au style de ses agents.

    Nos collèges étaient donc sauvés. Gloire, amour et reconnaissance à Marie Immaculée!



    SÉRAPHIN PARMENTIER.

    Second assistant.


    1942/34-36
    34-36
    Chine
    1942
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