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Réflexions générales sur les prophéties chinoises

UNE PROPHÉTIE Réflexions générales sur les prophéties chinoises Par suite d'un accident sans importance, je me suis trouvé en possession d'une pièce que l'on peut dire célèbre en Chine. L'idée m'est venue de vous en donner communication, sans trop savoir si vous jugeriez bon ce travail assez peu sérieux, quoiqu'il ait un côté instructif. L'homme est bien le même partout : son ignorance lui pèse, il s'élance involontairement vers l'avenir, et voudrait en soulever les voiles.
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    UNE PROPHÉTIE
    Réflexions générales sur les prophéties chinoises
    Par suite d'un accident sans importance, je me suis trouvé en possession d'une pièce que l'on peut dire célèbre en Chine. L'idée m'est venue de vous en donner communication, sans trop savoir si vous jugeriez bon ce travail assez peu sérieux, quoiqu'il ait un côté instructif. L'homme est bien le même partout : son ignorance lui pèse, il s'élance involontairement vers l'avenir, et voudrait en soulever les voiles.
    Une remarque, qu'il m'a été donné de faire dans ces pays, semble mériter quelque attention. Je n'ai jamais entendu un païen chinois raconter un miracle ; mais il est ordinaire d'entendre parler d'apparitions et de prophéties. Ces jours derniers encore, un chinois lettré affirmait gravement qu'il venait d'y avoir sur une montagne du Chen-si I'apparition d'un serpent monstrueux, qui n'a rien dit, à la vérité, mais qui, par l'éclat de ses yeux, a laissé deviner qu'un grand désastre menaçait le pays ; et, en effet, quelques jours après, au lieu de couler au fond des vallées, l'eau s'est mise à parcourir les cimes des montagnes !!!
    Quant aux prophéties, elles sont très fréquentes et j'en ai souvent entendu. Le Chinois n'est jamais pris au dépourvu par un événement quelconque, il vous exposera avec une gravité toute révérencielle qu'il y avait eu des pronostics : l'étoile du Chien avait disparu pendant trois nuits, la grande Ourse lançait des éclairs, une idole avait versé des larmes, un arbre avait fleuri au milieu de l'hiver... et cent autres imaginations, dont il est impossible de voir ni l'origine ni la fin.
    Il serait peut-être plus facile de supposer un but à la prophétie chinoise, dont je vous envoie le texte et la traduction.
    Je demeure convaincu que le premier auteur de ces prédictions plus ou moins vraies, mais parfaitement authentiques, est le démon lui-même, auquel les moyens importent peu, pourvu qu'il aveugle ou égare les hommes. Cette pièce eût du être accompagnée de ce que l'on appelle un Commentaire perpétuel : presque chaque phrase, chaque membre de phrase, eussent demandé une petite explication particulière. J'ai reculé devant un travail qui eût été assez long, très difficile en quelques endroits, dans la pensée que ce serait peut-être mal employer mon temps et mes forces. A peine ai-je ajouté quelques mots, toujours entre parenthèses. Il y aurait une étude utile et profonde à faire sur une composition comme celle que je vous adresse. Assurément les Chinois disent les mêmes choses que nous ; mais ils les expriment sous des formes de langage si étranges, pour un Européen, que nous en sommes presque tout étourdis. Leur littérature variée à l'infini leur fournit en très grand nombre des images, des allusions, des figures de rhétorique que nos langues européennes ne comporteraient pas. Puis, il y a des idées mythologiques mêlées à l'astronomie, à l'agriculture, au commerce, à beaucoup d'autres branches de connaissances, idées qui n'entreront jamais dans nos esprits.

    Il faut donc se résoudre à voir toujours de l'obscurité dans les écrits du Céleste Empire, jusqu'à ce que l'Europe se soit un peu chinoisée. Je n'ai pas le mérite de ce souhait bizarre ; beaucoup de Chinois disent que l'Européen a de grandes dispositions pour les sciences et les arts, mais qu'il n'en atteindra la perfection que lorsqu'il saura parler chinois.
    Vous jugerez si mon illuminé chinois parle un français passable et si ce qu'il dit mérite bien qu'on s'en occupe.
    Mais auparavant, faisons un peu d'histoire.

    Lieou I'Illuminé

    Au moment où Philippe de Valois introduisait définitivement l'emploi du canon dans nos armées, la poudre fonctionnait en Chine et une révolution venait d'y éclater ; c'était en 1338. La vingtième dynastie, la dynastie des Yuen, succombait sous le poids du mépris plus encore que sous celui de la haine ; et la vingt-et-unième, celle des Ming, s'établissait à Nankin sur les ruines de la puissance tartare. Le premier empereur de la dynastie des Ming est connu généralement sous le nom de Tay-tsou. L'histoire officielle chinoise loue ce prince, et son souvenir est d'autant plus agréable au peuple, qu'il lui rappelle un triomphe glorieux pour ses armes sur les barbares étrangers. Tay-tsou se vit promptement maître incontesté de l'empire.
    Au commencement de son règne, c'est-à-dire vers 1340, il y avait un mandarin de 5e classe, nommé Lieou-po-ouen, et plus célèbre aujourd'hui que Tay-tsou lui-même sous le nom populaire de Lieou-ky, ce qui doit être traduit ici par Lieou I'Illuminé, du moins c'est le sens que les Chinois y attachent, quoique ce caractère ky ne se prenne pas ordinairement dans un sens aussi favorable : il signifierait plutôt devin, magicien, sorcier. Quoi qu'il en soit, ce personnage, renommé déjà pour sa science sous la dynastie des Yuen, n'est point un être fabuleux ou légendaire ; on le compte au nombre des historiens chinois, et il est question de lui plusieurs fois dans les Kang-kien, ouvrage monumental constituant les annales officielles et nationales de l'empire. Voici l'histoire de Lieou-ky et de ses révélations, d'après le témoignage des lettrés chinois et du peuple lui-même.
    Compromis pour sa fidélité à la dynastie des Yuen ou Tar-tares-Mongols, Lieou-ky s'estima heureux d'obtenir une petite sous-préfecture qui lui suffisait pour ses besoins et le rattachait doucement à la dynastie nouvelle des Ming. En ce temps-là, les fonctionnaires publics n'affectaient pas le pompeux étalage qui les entoure aujourd'hui, et semble les transformer en demi-dieux. Lieou-ky achetait lui-même ses légumes et son bois ; il allait au marché comme un simple mortel. Le marchand de bois, auquel il s'adressait habituellement, était un jeune paysan de vingt-cinq ans environ, pauvre, sans affectation dans ses manières, avenant et de facile composition ; on le nommait Tchang-ma-lay. Lieou-ky avait remarqué que ce jeune homme venait toujours à la ville avec un livre sur son bois.
    « Quel est donc le livre que tu portes sans cesse avec toi, lui dit-il un jour ?
    Je n'en sais rien, répond le paysan ; je ne me sépare point de ce livre, parce qu'on m'a dit qu'il portait bonheur.
    D'où vient-il donc, ce livre-là ?
    Je l'ignore encore, je l'ai trouvé il y a quelque temps au pied d'un arbre dans la forêt.
    Voilà qui est curieux, tu me permettras bien de l'examiner un peu, ensuite je te le rendrai.
    Volontiers, mais j'y tiens, ne le faites voir à personne ».
    Aubout de quelques jours, le mandarin, dissimulant assez mal une certaine émotion, aborde de nouveau le paysan, et lui dit :
    « As-tu lu le livre que tu m'as prêté l'autre matin ?
    Non, car je n'ai jamais étudié, je ne connais pas un seul caractère.
    De combien de personnes se compose ta famille ?
    De deux seulement, ma mère et moi ; mon père est mort il y a trois ans.
    Vous avez le suffisant pour vivre ?
    Loin de là, nous sommes dans la misère, nous ne vivons que de ce petit commerce de bois.
    Dans ce cas, entendons-nous, viens ici avec ta mère, je me charge de votre entretien, et m'en acquitterai généreuse ment : mais le livre m'appartiendra ».
    Ces conditions sont acceptées, et voilà Lieou-ky en possession d'un trésor sans prix à ses yeux. La postérité en a jugé de même, puisque ce livre est connu de tout le monde sous le nom de Tien-chou, livre du ciel, ou livre céleste. Ce mystérieux écrit n'existe plus : mais le travail dont il fournit les éléments à Lieou-ky, qui devint plus tard ministre d'État sous I'empereur Hong-ou, existe encore, et c'est certainement un des ouvrages les plus répandus en Chine ; chaque lettré en a un exemplaire ; tous les tribunaux en possèdent, on le consulte sans cesse, on le commente dans tous les sens et d'après tous les systèmes.
    Lieou-ky n'avait pas trouvé dans le livre céleste les prédictions qu'il a consignées dans son propre ouvrage. Il y trouva seulement des principes, des observations, des calculs d'après lesquels il lui fut facile de composer l'étonnante mais très obscure série de prédictions sur l'avenir des dynasties impériales, et des peuples soumis à leur empire. Il écrit en vers ou stances de sept à cinq caractères. Ce genre de composition se fait remarquer surtout par la force et la concision, souvent aussi par le vague et l'obscurité.
    Les lettrés suivent attentivement le fil de la prophétie depuis le milieu du quatorzième siècle ; ils s'entendent plus ou moins quand il s'agit de l'application du texte à tel ou tel événement ; mais tous conviennent qu'on est singulièrement frappé quelquefois de la parfaite justesse avec laquelle l'Illuminé a décrit un fait qu'on a présentement sous les yeux.
    D'après ceux qui ont fait une étude approfondie du monument étrange laissé par Lieou-ky, nous sommes arrivés à une époque solennelle pour l'empire.
    On va lire la traduction aussi exacte que possible de ce qui concerne l'empereur Tong-tche, mort en 1875, traduction aussi exacte que possible, disons-nous : ce qui ne veut pas dire qu'elle est certaine et infaillible en tous points. Après examen attentif, prolongé, réitéré ; après consultations adressées à des lettrés instruits, il reste encore des doutes sur plusieurs passages ; il y a encore des difficultés redoutables, risquons le mot, désespérantes, impossibles.
    D'ailleurs, une copie chinoise est jointe à ces observations. Si quelque sinologue laborieux a la patience d'examiner ces 554 caractères, et le bonheur de les mieux comprendre, il méritera certainement des éloges.

    Traduction d'une partie de la prophétie chinoise

    « Devant le temple de la lumière universelle, après qu'on a eu jeté les sorts et brûlé l'encens dans le boisseau, le présage a été qu'il y aura des troubles pour la dynastie. On a vu que la brebis d'or et le singe aquatique souffraient de la faim.
    « Une femme, portant un petit enfant dans ses bras, s'empare de l'autorité. Les hommes de deux drapeaux, de quatre drapeaux, d'un seul drapeau obscurcissent difficilement le jour ; les fugitifs repassent dans leurs souvenirs la patrie antique.
    « En Orient on adore le boisseau ; l'Occident vénère l'étendard ; le Midi met le lièvre en fuite, le Nord chasse le lion : c'est ainsi qu'on reconnaît la différence entre le Midi et le Nord, entre l'Orient et l'Occident.
    « On rencontre tout à coup un homme, et comme par hasard, dans le royaume de Tsou. Le cheval à travers dix mille stades, cherche le bien-être et le repos. Au milieu de la peste et des désastres la femme aux quatre poules de bois ne reconnaît pas un homme entre six.
    « Les montagnes et les mers se mettent en mouvement pour se réunir. Le lièvre jaune est mort de bonne heure et beaucoup aussi d'entre les hommes. Les neuf familles sont privées de porcs, de brebis, de poules et de chiens ; la faim, la stérilité, la peste et les calamités viennent ensemble, on les dirait entrées par la moitié dans l'essence même des hommes et des objets matériels.
    « On peut apercevoir les dragons d'or entre le peuple et les objets. Les épées, les soldats, les armes à feu viennent à la fois ; personne ne désire plus la sapèque qui sert de monnaie, ni le riz qui se vend au boisseau ; un père mort ne trouve plus qui l'ensevelisse, si ce n'est son frère cadet.
    « Le serpent d'or, de même que le cheval et la brebis, se déroule dans la confusion ; vingt-huit étoiles se tournent vers les hommes de la terre. A celui qu'elle rencontre, la jeune fille s'unit en mariage. On obéit avec déférence au nouveau souverain, on obéit avec déférence au souverain antique.
    « L'empereur s'écrie : Comment ! Les hommes de ces temps-là sont-ils morts ? Et l'Illuminé répond : « Les hommes de ces temps-là sont morts depuis longtemps ». Et l'on chante encore une fois ; les mains qui tiennent les dures épées sont au nombre de quatre-vingt-dix-neuf : après avoir tué ces hommes jusqu'au dernier, ces mains rengainent leurs épées.
    « Les chemins sont couverts de ténèbres par la fumée des canons que l'on a lancés. Les émigrants se précipitent vers le Midi, se précipitent vers le Nord, pendant six fois trois automnes.
    « O douleur ! Il est difficile de traverser les décombres amoncelés à la porte des confins de l'empire. Quand on a recueilli exactement les fleurs du poirier, comment ne pas les restituer ! Les fourrages des boeufs et des brebis sont sous la montagne.
    « Un autre peut facilement en contenir un million. Les hommes qui s'y sont rendus les premiers ont trouvé un lieu sur et tranquille ; ceux qui ont voulu venir plus tard sont conduits à mi-chemin.
    « Le pardon est difficile pour les coupables : il est aisé pour les innocents. On peut compter que sous le ciel le peuple est entièrement détruit.
    « (Mais voici venir le temps où s'applique l'ode Ho-fong-tin, le trépied du vent de feu). Dès les commencements de l'année pin ho (1854) la paix tend à se rétablir d'une manière durable. (Voyez l'ode ou sort intitulé Ho-chou-la, accourez vers la montagne de feu).
    « La femme qui file près de la voie lactée cherche la direction de l'étoile du boeuf (c'est-à-dire son mari ; symbole de concorde) et voici qu'au temps où brille l'étoile ho-te, vertu du feu, un nouvel empereur descend dans les limites de l'empire.
    « A la fin de l'année pin tin (1866) le plafond du dragon de la maison d'or (palais impérial) n'existe plus. Un Tartare portant les armes brillantes d'un général en chef, pressant de son épée un cheval rapide, vient examiner ce qui s'est passé.
    « Il poursuit les scélérats, il chasse les hommes méchants, ce qui plaît grandement au peuple. Alors toutes les cités jouissent d'une tranquillité perpétuelle dans les splendeurs du triomphe.
    « Considérant les quarante-huit parties de ses États, il ordonne toutes choses de manière à ce qu'elles fonctionnent régulièrement ; les harpes et les lyres sont en parfaite harmonie, comme dans les temps anciens.
    « L'empereur agit à gauche, agit à droite. Depuis cinq cents ans il n'y avait pas eu d'empereur vraiment saint : ce saint interroge les hommes justes et droits ; il parcourt et visite l'empire pour soutenir les sages et les hommes de mansuétude.
    « Comme l'air mis en mouvement, l'illustre général en chef sort du Midi : le saint homme peut expliquer les choses les plus profondes des abîmes turbulents.
    « Les barbares se rendent de huit régions pour apporter leur tribut. Les jeunes filles qui sont à la cour attendent impatiemment la lune des nuits pour travailler encore. Au ciel et sur la terre il y a des éléphants et de l'or jaune en abondance.
    « Les Tartares du Nord réduits en captivité nuisent à l'âme vivante. Ils ont l'air de vouloir étouffer dans les supplices les hommes armés du Midi ; sur leurs chevaux lancés à la course ils partent pour mettre en ordre les royaumes étrangers. Tous les hommes armés accordent respectueusement que l'on conserve les trois étoiles.
    « Voici revenir l'heureuse fortune des trois éléments (le ciel, la terre et l'eau). Au seigneur saint des lettrés et des soldats on élève des temples spacieux. En haut comme en bas les trois éléments n'ont rien perdu de leur excellence.
    « Les ornements et les bonnets des mandarins lettrés et militaires se présentent ensemble.
    « Les sept étoiles ne se trompent point, ni les trois éléments. Les examens pour les degrés civils et militaires se font avec solennité, ainsi que les inscriptions publiques sur les portes.
    « Les singes bondissant d'allégresse, les poules dansant de joie, les chiens par leurs hurlements, les porcs grognant à grands cris, tous chantent la paix. L'empire est plein de la science parfaite des bacheliers civils et militaires.
    « Les peuples ont été dispersés et errants dans le trouble et l'épouvante. Le nouvel empereur aime le peuple comme ses fils, comme ses propres frères plus jeunes que lui. En sa personne renaît un empereur antique.
    « Ces mille mots et ces dix mille expressions ne sont point de vaines paroles, ainsi que tous les êtres vivants dans le monde peuvent en rendre témoignage ».

    Observations sur la prophétie

    Après la lecture d'une pièce comme celle qui précède, un Européen se trouve en quelque sorte étourdi. Il a pu comprendre quelque chose peut-être, mais tout cela ne lui laisse en définitive qu'une impression vague, mal définie, nébuleuse ; il serait prêt à s'impatienter et à rejeter avec dégoût ce qu'il appellera des rêveries inintelligibles, contradictoires, absurdes. Parmi les Chinois eux-mêmes, il ne faut pas croire qu'une pareille composition soit admise sans contestation, ni surtout qu'elle soit claire pour tout le monde. Même en Chine, on doutera un instant, on voudra relire et méditer, on voudra consulter un lettré très fort, car on sent parfaitement que ces prédictions empruntent à peu près toute leur valeur aux anciens monuments littéraires.
    Tous les lettrés ne sont pas en état d'expliquer cette pièce ; c'est une spécialité à laquelle beaucoup ne se livrent pas. On parle d'abord de vingt-huit étoiles, puis de trois étoiles, puis enfin de sept étoiles. Évidemment c'est une allusion à quel que fait historique, à quelque passage des livres, à quelque doctrine philosophique peu connue ; on peut être habile lettré sans savoir tout cela, mais on n'est encore qu'aux rangs inférieurs de la littérature.
    Il faudrait donc avoir à sa portée un de ces lettrés qui savent par coeur tous les King et leurs innombrables commentaires ; mais ces hommes profondément instruits dans leur genre sont en petit nombre, et d'ailleurs de caractère peu communicatif.
    En leur absence et sans le concours de leurs explications qu'on jugerait probablement trop longues, pour l'importance de la matière, un lecteur attentif de la traduction donnée plus haut discernera sans peine les deux points suivants : En premier lieu, l'Illuminé chinois annonce de grands troubles, de grandes calamités publiques durant la première période de ce règne. En second lieu, il annonce que ces troubles, ces calamités seront suivis dans la deuxième période d'un triomphe éclatant par les armes, et aussi par la sagesse de l'empereur, par l'état florissant des études, par l'amour du travail, et plusieurs autres belles choses.
    Ces deux points sont parfaitement établis, mais les savants disputent sur le sens et l'application des détails. On ne se figurerait guère en Europe avec quel sérieux, quelle activité, quelle attention chaque membre de phrase, chaque allusion, chaque image, chaque mot est examiné, discuté, disséqué, si on peut parler ainsi, d'après toutes les écoles et selon toutes les hypothèses imaginables. Ce sont des choses que le lettré chinois tient fort secrètes. A la cour même c'est un mérite presque transcendant de savoir expliquer ces mystères et surtout de savoir conjurer à temps les malheurs prédits et les changer en bénédictions.
    Des sommets de l'administration à Pékin, jusqu'au dernier rouage de cette immense machine qui aboutit au plus petit village, il y a une foule de choses inexplicables pour la raison ; il n'en faut pas conclure que les Chinois ont perdu la tête, mais c'est que le vieil illuminé Lieou-po-ouen a posé ses conclusions contraires ou favorables, il y a bientôt six siècles. C'est une autorité dans ces pays ; seulement comme cette autorité n'a rien de canonique, en ce sens que Confucius n'en a pas parlé, on ne l'expose pas au grand jour, il n'y a pas de culte public pour elle ; on se contente du culte privé, mais sincère, ardent, universel ; c'est le culte du respect poussé jusqu'à ses dernières limites.
    Ce culte est-il aussi religieux ? Non, répondent les lettrés, sans hésitation : Lieou-po-ouen est kuin-tsè, c'est-à-dire, un sage de premier ordre, mais il n'est pas chen, en d'autres termes, il n'est pas un génie qu'on honore, un esprit qu'on invoque. La raison est plausible, mais il ne faudrait pas se hâter de l'accepter comme vraie.
    On peut affirmer qu'il en est, pour un grand nombre, de l'illuminé Lieou-po-ouen, comme de Confucius le philosophe, c'est quelque chose de plus qu'un homme.
    Il est assez ordinaire d'entendre dire aux Chinois que l'écrit mystérieux de Lieou-po-ouen n'a jamais été livré à l'impression ; c'est l'opinion de la plupart des lettrés et il parait bien en effet que cet ouvrage longtemps proscrit par la dynastie régnante n'a été conservé qu'à l'état de manuscrit durant plusieurs siècles. Mais il est incontestable aujourd'hui que ce livre a été imprimé, et qu'il se vend à quelques personnes de confiance. On ne l'étale pas sur les marchés ; cependant, c'est une des publications clandestines dont l'usage commence à s'introduire dans nos contrées.
    Les Tartares mandchous qui occupent la Chine depuis plus de deux cent cinquante ans se croient désignés dans le second alinéa de la prédiction, et sous des couleurs qui ne leur semblent pas flatteuses. La traduction donnée plus haut est défectueuse en cet endroit, mais défectueuse à force d'être fidèle.
    Pour un Chinois, au lieu d'entendre les hommes de deux drapeaux, de quatre drapeaux, d'un seul drapeau comme le français de la traduction le donne à penser, il y a une explication beaucoup plus simple et certainement beaucoup plus vraie dans ce cas.
    Un Chinois moins préoccupé de la lettre, du mot à mot, traduirait comme il comprend et dirait : « Les hommes d'un drapeau composé de huit bannières, eul-sé, 2-4, ou mieux 2 fois 4, c'est-à-dire huit, un drapeau formé de huit drapeaux ». Alors tout le monde conviendra qu'il s'agit des Tartares mandchous dont les huit bannières sont connues dans tout l'empire. La pensée populaire sera donc celle-ci : « Les Tartares viendront, ils s'efforceront vainement de s'entourer de mystères ; on verra au grand jour leurs ravages, leurs déprédations ; on fuira devant eux au Midi et au Nord ». On comprend donc que la dynastie mandchoue ne soit pas flattée du rôle qu'on attribue à ses guerriers et que la lyre prophétique de Lieou-po-ouen ait peu de charmes pour ses oreilles.
    Mais elle aura beau faire, le livre céleste, quoique perdu, n'en vivra pas moins dans les traditions nationales ; l'illuminé Lieou-po-ouen sera toujours regardé comme un sage éclairé de lumières supérieures à l'humanité.

    1902/300-311
    300-311
    Chine
    1902
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