Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Quinhon . Un souvenir des persécutions

Quinhon (COCHINCHINE ORIENTALE) Un souvenir des persécutions Parmi mes chrétiennes, j'avais, il y a quelques années, un vieille femme qui, encore enfant au temps des persécutions, s'était faite, disait-elle, « voleuse » afin de nourrir ses frères et ses soeurs prisonniers pour la foi. Son récit ne manque pas d'intérêt, semble-t-il, et je me permets de vous le citer:
Add this
    Quinhon (COCHINCHINE ORIENTALE)

    Un souvenir des persécutions

    Parmi mes chrétiennes, j'avais, il y a quelques années, un vieille femme qui, encore enfant au temps des persécutions, s'était faite, disait-elle, « voleuse » afin de nourrir ses frères et ses soeurs prisonniers pour la foi. Son récit ne manque pas d'intérêt, semble-t-il, et je me permets de vous le citer:
    « C'était en 1861 ou 1862 ; au temps des dernières grandes persécutions de Tuduc, notre village, connu de tous les bouddhistes comme chrétien et très attaché à l'a religion chrétienne, fut cerné à l'improviste pendant la nuit et notre maison immédiatement envahie. Mon père était spécialement recherché, il avait été dénoncé comme donnant asile aux missionnaires. Surpris pendant leur sommeil tous furent ligotés et conduits à la préfecture. Mon père fut expédié à la Cour où il expira dans les cachots royaux ; ma mère était morte depuis deux ans.
    Et vous, comment avez-vous pu échapper ?
    Moi je filai entre les jambes des soldats, entraînant mon petit frère. Je pense que les soldats nous aperçurent, mais prirent pitié de nous. Nous précipitâmes tous deux, à tout hasard, dans le fleuve jusqu'au cou, cachant nos têtes sous la nappe d'eau au moindre bruit. Nous vîmes défiler tous les prisonniers attachés la cangue au cou, environ une vingtaine, et reconnûmes parfaitement notre père qui marchait en tête de file, suivi de mes quatre frères et mes trois soeurs.
    « Quand le village eut flambé en entier nous pûmes sortir de notre retraite, et suivre de loin nos parents ; nous étions bien décidés à les accompagner jusqu'au bout, à partager leurs supplices.
    « Mes frères et mes soeurs avaient été suspendus devant la porte de la préfecture, le cou dans une planche, les pieds touchant à peine terre, mourant de faim et de soif. Défense absolue à quiconque d'approcher d'eux sous peine de bastonnade ; la consigne était sévère.
    « D'autre part, je ne possédais plus rien ; j'étais obligée d'aller mendier, et quelquefois, hélas! Voler, mais Père ce n'était pas un vol, n'est-ce pas? pour les empêcher de mourir de faim. Je consacrais donc les heures de la journée à faire mes provisions, et la nuit venue je faisais ma distribution, devant pour cela monter sur la planche dans laquelle étaient leurs pieds.
    « J'avais ainsi à sustenter sept malheureux, et malgré ma diligence, maigre, bien maigre était la nourriture que je pouvais leur donner. Ils me pressaient de multiplier mes larcins, d'implorer l'assistance des voisins, me suppliaient de ne pas les laisser mourir. Leurs supplications me fendaient le coeur.
    « Une nuit, je fus surprise par un soldat et rudement battue. Je ne réussis qu'une seule fois, au moment où la garde était relevée, à donner à boire à la plus jeune de mes soeurs, qui souffrait plus que tous les autres, les nerfs du cou se raidissaient comme des câbles d'acier. Leurs figures étaient effroyables à voir, leurs dents grinçaient dans un mouvement continu ; des essaims de mouches remontaient jusque dans leurs fosses nasales ; leurs mains s'agitaient désespérément, la détresse se traduisait dans tous leurs mouvements, des secousses nerveuses soulevaient ces corps brusquement; les soupirs, les cris, les appels à la miséricorde, se croisaient avec les râles de la mort. La plus jeune de mes soeurs entra en agonie dès le deuxième jour et expira pendant la nuit ; son corps ne fut enlevé que le lendemain matin.
    «Les païens eux-mêmes s'émurent de tant de misères, et commencèrent à murmurer ouvertement. Pourquoi torturer ainsi, des compatriotes? Quel mal ont-ils donc commis pour qu'on leur inflige de si barbares tortures? Au troisième jour l'on demanda au mandarin de faire transporter ces malheureux à l'intérieur du prétoire, mais, se retranchant derrière les ordres supérieurs, il prétexta que les condamnés devaient subir leur peine en public. Ce même jour un de mes frères et une soeur expirèrent, et les agonies continuèrent à s'échelonner ainsi jour par jour. Mon frère aîné résista jusqu'au sixième jour, alors seulement les symptômes de la mort commencèrent. L'indignation était générale, la haine elle-même ne put rester impassible, on relâcha la dernière victime, mais elle ne pouvait plus marcher, elle fit quelques pas et alla s'affaisser au pied du grand banian, près du pont. Je me précipitai à son secours, mais comment ramener un cadavre à la vie ? Mon frère expira là, devant moi, j'eus la suprême consolation de lui fermer les yeux. J'ai vu tout cela, Père, et je vis. Malheureuse que je suis, mes frères et soeurs sont au ciel, et moi je suis encore ici-bas augmentant les jours que j'aurai à passer en Purgatoire, car j'espère bien que le bon larron, mon patron, saura me tirer à temps des griffes de Satan ».
    J'assurai cette brave vieille chrétienne qu'en ces douloureuses circonstances, elle n'avait vraiment pas commise de faute, ou de si petites peccadilles que le bon Dieu les lui avait pardonnées. Ne pensez-vous pas comme moi, chers lecteurs des Annales?

    1927/264-267
    264-267
    Vietnam
    1927
    Aucune image