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Quelques pages du journal d'un missionnaire de l'Inde

Quelques pages du journal d'un missionnaire de l'Inde 18 décembre. — Un cyclone se déclare, mais nous sommes loin de la mer et nous ne connaissons pas les transes des Pondichéryens, ni les dévastations auxquelles assistent, impuissants, les habitants de la côte jusqu'à Karikal. Le cyclone nous effraie, car « on ne sait jamais », mais, en définitive, il nous fait généralement plus de bien que de mal, car, si la pluie ne sauve pas les récoltes déjà perdues, elle met, du moins, un peu d'eau dans les puits.
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    Quelques pages du journal d'un missionnaire de l'Inde

    18 décembre. — Un cyclone se déclare, mais nous sommes loin de la mer et nous ne connaissons pas les transes des Pondichéryens, ni les dévastations auxquelles assistent, impuissants, les habitants de la côte jusqu'à Karikal. Le cyclone nous effraie, car « on ne sait jamais », mais, en définitive, il nous fait généralement plus de bien que de mal, car, si la pluie ne sauve pas les récoltes déjà perdues, elle met, du moins, un peu d'eau dans les puits.

    22-23-24 décembre. — Confessions, puis confessions et encore confessions... Et il se trouve, dit-on, même sous le ciel de France, de braves gens qui pensent que les curés ont été bien habiles en inventant la confession, moyen pratique de tenir les chrétiens en laisse. Quant à moi, je m'émerveille qu'après 19 siècles il y ait encore de pauvres hommes qui, par mandat de Notre Seigneur Jésus-Christ, veulent bien écouter d'autres hommes raconter leurs misères, toujours les mêmes, et sans y mettre le sel qu'un reporter sait apporter à ses faits divers.
    25 décembre. – Jésus est né dans une étable. En tous pays une étable est une pauvre chose. Dans l'Inde, c'est un rien misérable entre tous. La crèche, qui dans mon poste de Irudayam pattu, abrite l'image du Rédempteur est quelque chose d'innommable : c'est tout ; c’est affreux, et c'est profondément triste !... L'an prochain on essaiera de faire mieux.
    Les petits chantres ont appris la Messe des Anges ; les élèves catéchistes du district, en vacances, soutiendront les voix menues et hésitantes. Hélas ! À l'heure de la Messe de minuit, une moitié de la chorale est restée endormie, et l'autre moitié, somnolente, est demeurée coite. Nous avons chanté la Messe du jour et, sans remporter un brillant succès, nos artistes sont venus à bout de leur tâche.

    28 décembre. — Les bébés du district sont venus faire bénir leur innocence en souvenir du massacre de leurs petits frères de Judée jadis. C'est un tintamarre inouï dans l'église. Les mamans savent que le Père, féroce à l'ordinaire, sera aujourd'hui patient comme un ange ; aussi laissent-elles leurs poupons rire à gorge déployée, déchirer l'air de leurs cris stridents : chacun, après avoir braillé à son aise, s'en retourne content, emportant une bonne bénédiction.

    1er janvier. — Les hommes du village viennent offrir le présent traditionnel, plus maigre que jamais à cause de la crise : un peu de riz avec les condiments usuels, un poulet étique et un peu de sucre : sans doute pour dissimuler l'amertume de l'ensemble. Dans la conversation qui suit l'offrande, on se plaint de la dureté des temps, de l'état de demi famine, de l'esprit nouveau qui perce dans la jeunesse, et l'on se sépare en se plaisant à espérer des jours meilleurs.

    6 janvier. — Fête de l'Epiphanie, de la manifestation de Jésus aux païens que nous fûmes : nous la célébrons dans l'espoir de son triomphe en cette terre odieusement païenne. Le soir, représentation de l'événement du jour : tandis que le roi Hérode et le prêtre restent à la porte de l'église, les trois Rois Mages font leur entrée et viennent adorer l'Enfant. Mon Dieu, qu'ils sont laids sous le fard qui devrait les blanchir ! Qu'ils sont laids sous leurs couronnes de carton doré et leurs atours royalement défraîchis ! ... Mais la pensée du missionnaire s'envole vers l'Occident, vers cette chapelle de l'Epiphanie de la rue du Bac, où il reçut l'onction qui le fit prêtre et le mandat de prêcher l'Evangile aux nations « encore assises à l'ombre de la mort ».

    8 janvier. — Départ après une messe fort matinale. Le petit boy va voir sa maman, qu'il n'a pas vue depuis deux ans ; quant à moi, qui ne puis avoir le même bonheur, je vais prendre part à la retraite annuelle des missionnaires, qui me mettra du baume dans l'âme.

    15 janvier. — Notre retraite a été prêchée en une langue magnifique et avec une très grande piété par un fils de saint François, maître des novices au Couvent des Capucins de Mangalore. Aujourd'hui, c'est le retour, avec les bagages et les imprévus de la route. L'inspecteur de la douane a été assez aimable pour ne pas réduire les bagages en une poussière de paquets. Le jeune Papayen, mon boy, est exact au rendez-vous, mais je le trouve accompagné d'une forme à peine perceptible, toute frissonnante de crainte, qui est son petit frère ; je n'en voulais pas, mais la Providence me l'impose : il avait trop, faim à la maison paternelle... Sans trop d'incidents nous rentrons au bercail.

    29 janvier. — Départ pour une tournée apostolique. La voiture est chargée : autel portatif, confessionnal, chaise pliante, gramophone (portant dans ses flancs quelques disques tamouls), sans parler du Père et des deux gamins. Des pluies récentes ont grossi la rivière, le passage est difficile, les boeufs soufflent puissamment. Nous arrivons cependant sains et saufs à Peruntala-pettai, village de 200 chrétiens, tous parias. Et, pendant 3 jours, c'est l'examen et le règlement des affaires de la chrétienté, les confessions, l'inspection de l'école. Le soir, salle pleine avec le gramophone manipulé par le boy : pendant cette séance je me promène au clair de lune et je pense à la grandeur de notre tâche à nous, fils de l'Eglise catholique, qui sommes venus rapporter la lumière rejetée par l'Orient, et j'estime beau que la Société des Missions Etrangères ait jugé à propos de consacrer toutes ses ressources à cet Orient mystérieux et décevant, sans en rien distraire, même pour des champs d'apostolat plus faciles, plus fertiles, plus glorieux peut-être et plus riches en consolations spirituelles.

    5 février. — Je vais passer 4 jours à Arulambadi, 350 chrétiens. Nombreuses confessions, un petit sermon chaque matin, inspection de l'école : cela suffit pour occuper mes journées.

    10 février. — La petite vérole fait son apparition. Je fais prévenir le chef du village, un païen ; mais, sachant qu'il ne bougera pas, je fais venir moi même un vaccinateur et, en compagnie du chef du village dûment réquisitionné, je vais, de maison en maison, faire sortir les gens, sous menace d'une forte amende, et les acheminer vers l'école, où a lieu la vaccination ; ils s'y rendent comme à un sacrifice, mais, quelques jours plus tard, en voyant l'épidémie s'étendre, ils comprendront que, somme toute, le Père avait raison...

    12 février. — Visite à Mickelpuram, le village où je dois concentrer mes efforts cette année. Je revois le terrain sur lequel je veux bâtir un petit presbytère. Je vais donner deux extrêmes-onctions à 3 kilomètres de là. A mon retour, j'entends les confessions et tente, sans succès d'ailleurs, de liquider un procès.

    14 février. — C'est le Mercredi des Cendres. A l'office, les femmes du village, dans la crainte « qu'il n'y en ait pas » pour elles, se précipitent avec une telle violence -sur la table de communion que celle-ci fléchit sous la poussée ; les objurgations du curé réussissent à peine à calmer leur pieuse ardeur. — A deux heures de l'après midi, départ pour Sembodai, à 8 km. ; Du travail pour deux jours. 90 chrétiens appartenant à la caste des terrassiers, peu intelligents, niais simples et accueillants pour le Père. Il faut examiner et, si possible, résoudre leurs affaires, toujours les mêmes. Quelques-uns doivent de l'argent à la caisse commune et, ne pouvant payer, renouvellent fidèlement, tous les trois ans, la solennelle promesse de s'acquitter dès que les prix remonteront ; un autre a eu le grand tort de battre sa femme, laquelle s'est enfuie chez sa mère, qui ne veut pas la laisser repartir ; un troisième porte plainte contre son fils, une petite canaille, qui refuse de nourrir son père dans ses vieux jours. Et ainsi pendant des heures : à entendre toutes ces histoires on craint parfois de devenir fou.

    22 février. — On m'appelle pour une extrême-onction à Eleangany. Cette visite inattendue me permet de constater le mauvais travail des maîtres d'école, qui, profitant de l'éloignement du Père, laissent tout aller au petit bonheur. J'annonce au directeur que son traitement est diminué à dater du 1er avril ; mais, par contre, je distribue aux enfants qui viennent régulièrement à l'école quelques récompenses utiles : cahiers, crayons, gommes, ardoises, etc., que les parents sont trop pauvres ou trop indifférents pour fournir à leur progéniture... Je me suis oublié et je rentre en retard, ce qui m'attire les reproches du petit boy, dont le dîner est trop cuit et dont le ventre crie famine.
    25 février. — C'est dimanche, le jour du Seigneur, mais aussi le jour dur pour le missionnaire. Il y a les confessions des gens du dehors ; il y a la messe tardive, le sermon dans une langue jamais assez familière ; il y a la chorale, dont les chants donnent des frissons au moins musicien des hommes ; il y a les bébés, futurs orateurs du village, s'exerçant déjà à dominer le bruit de la foule ; il y a les baptêmes à administrer ; il y a les villageois des alentours, qui trouvent commode de venir régler leurs affaires le dimanche ;... nous n'en finirions plus avec les « il y a ».

    En résumé, j'ai dû constater que, dans tous les villages de mon district, il y a des réparations urgentes à effectuer ici la chapelle, là l'école, ailleurs un puits, et il est trop évident que, cette année, les écus vont accentuer leur danse. Consolons nous, l'argent est fait pour circuler. Dieu ne lui a pas donné une autre destination et les économistes les plus économes sont d'accord sur ce point. La question est de bien l'employer. Mes chrétiens et moi ferons de notre mieux ; la Providence pourvoira à ce qui nous manque.

    G. BONIS,
    Missionnaire de Pondichéry.

    1934/212-217
    212-217
    Inde
    1934
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