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Quelques lignes sur la Cochinchine

ANNALES DE LA Société des Missions Etrangères SOMMAIRE
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    ANNALES
    DE LA

    Société des Missions Etrangères

    SOMMAIRE

    QUELQUES LIGNES SUR LA COCHINCHINE par Mgr Mossard. — Cochinchine occidentale : LES DISTRICTS ET LEURS MISSIONNAIRES. — FABLES INDIENNES (fin). — Cochinchine septentrionale : CONFESSEURS DE LA FOI DE 1848 A 1862, par M. Bernard (fin). ALLOCUTION AUX DAMES DE L'OEUVRE DES PARTANTS (RÉUNION DU 4 NOVEMBRE), par M. Delmas, SUPÉRIEUR DU SÉMINAIRE DES M.-E. — M. DOUCET PROVICAIRE A SÉOUL (fin). — LES ANNAMITES A LOURDES. — CONFESSION D'UN ISRAELITE. — DU FRONT : CITATIONS, MORTS POUR LA FRANCE.

    Quelques lignes sur la Cochinchine

    Son climat, ses produits naturels, ses cultures, ses besoins, son état moral, son avenir au point de vue catholique et français.

    PAR Mgr MOSSARD

    Vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale.

    La Cochinchine est un pays fort éloigné de la France et que beau- coup encore ne connaissent pas, ou connaissent mal. En ce moment l'horloge marque ici 9 h. A Paris, il est 2 h. après minuit. Cette différence de 7 heures représente une grande distance, que les paquebots parcouraient jadis en un petit mois. Avec l'état, de guerre, la traversée est plus lente et notre Cochinchine semble plus éloignée encore.
    La température moyenne est élevée. Du 15 novembre au 15 février nos hivers se composent de jours radieux comme ceux des étés de France, de nuits fraîches comme celles de ses printemps. De mars à octobre, c'est la grande chaleur. De juin à septembre, ce sont des alternatives presque quotidiennes de grandes pluies et de soleil. Le soleil et l'eau, voilà le roi et la reine de ce pays.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1918, No 124.

    Malgré la chaleur et l'humidité, la vie est supportable, pourvu que Ton prenne les précautions voulues. Voici les principales : avoir une habitation et une nourriture saines, se maintenir en activité de corps et d'esprit, veiller sur son moral, éviter tout excès, Dans ces conditions on peut parvenir à la vieillesse sous le climat de Cochinchine, même dans ses plaines, dans ses rivières, que l’on a souvent dépeintes comme des marais fétides exhalant là fièvre et là mort.

    Les prétendus marais de Cochinchine sont de vastes terres, cultivées sous l'eau pour produire le riz. Ces terres offrent un spectacle splendide, quand vont être coupées les moissons, dont la grande récolte se fait en février.
    Vue du pont d'un bateau naviguant sur les fleuves, ou des fenêtres d'un wagon, la Cochinchine produit déjà sur lé voyageur une impression favorable ; mais elle ne lui révèle pas sa vraie beauté, ses grandes richesses.
    L'excursion, où potin mieux dire, le voyage à faire, est celui qu'on entreprend, à deux ou à trois, avec Une chaloupe dont on dispose a son gré, sons la conduite d'un pilote, connaissant à fond le réseau sans fin des fleuves, dés rivières, des arroyos (canaux) dont on ignore le nombre, comme on ignore celui des chemins et des pistés dans les campagnes de France.
    Le voyage doit être fait en janvier. Alors, le ciel est pur, pas de pluie à redouter, le vent souffle du nord-est, la température est relativement fraîche, l'air est diaphane et léger, la terre a mis sa parure.
    La chaloupe quitte Saigon, descend la rivière tortueuse et profonde. Bientôt, pointant vers l'ouest, elle s'engage dans les arroyos, à travers champs, et la vraie Cochinchine apparaît.
    Assis sous la tente de l'embarcation, étendu sur une couchette, on glisse doucement pendant des jours et des nuits, sur une eau calme au milieu de cultures plantureuses.
    Les bords des arroyos sont plantés d'arbres fruitiers : bananiers manguiers, orangers, citronniers, mangoustaniers, papayers, etc... Sur lesquels planent les grands cocotiers et que percent le panache aigu des fins aréquiers. De ces frondaisons toujours jeunes un calme bienfaisant émane, descend, envahit l'âme: La conversation s'éteint. Le regard va de catle verdure profonde aux nappes fauves des riz, qui s'inclinent sous les lourds épis ; il embrasse l'horizon tout entier, vert et or, sous l'azur du ciel.
    De temps à autre, la chaloupe entre dans une rivière, dans un fleuve; le paysage s'élargit, de très beaux lointains se révèlent. Puis, abandonnant la voie fluviale, on pénètre de nouveau dans un canal étroit, sinueux, et la promenade recommence entre les jardins et les moissons parfumées.
    Voilà la vraie Cochinchine, avec ses villages lilliputiens tapis sous la feuillée; au bord des eaux nourricières, avec ses centres plus populeux assis près des rivières et des fleuves. Plaines merveilleuses dans lesquelles la vie surabonde sous l'action de la chaleur et de l'humidité, spectacle superbe le jour, dans la lumière éclatante coupée d'ombres opaques, très doux, très reposant la nuit, dans l'indécision des couleurs et le mystère des formes.
    De cette vision le touriste emporte le tableau gravé dans son esprit, et si, de retour en France, il entend quelqu'un parler des marais de Cochinchine, la réplique coule de source.
    Voilà le domaine déjà magnifique que possède la France en ce pays, et dont on peut exporter un million cinq cent mille tonnes de riz chaque année. La superficie des rizières peut être augmentée Considérablement; la production de beaucoup de terres cultivées peut être doublée par des moyens que l'indigène ne possède pas. Il y a là tout un avenir; ce sont des trésors cachés, attendant les travailleurs hardis et persévérants.
    Avec le riz comme principale récolte, la Cochinchine produit la noix de coco, dont on utilise l'huile et le coprah, le sucre de canne, la, noix d'arec, le poivre, le thé, le café, le caoutchouc de plantations et de forêt, les bois dont sont couverts tous les lieux élevés, chaîne ininterrompue, qui traverse l'Annam, le Tonkin et l'ouest de la Chine, pour rejoindre l'Himalaya.

    ***

    Abondamment fourni par la nature de divers éléments de richesse, ce pays était resté pauvre. Antérieurement à l'occupation française, les gouvernements successifs affirmaient leur autorité parle droit, qu'avaient tous leurs agents, de piller les populations, plutôt inertes par tempérament. Pendant de longs siècles, grâce aux rapines de l'Administration et par le fait de leur indolence native, les habitants furent voués au moindre effort, à la vie au jour le jour dans le dénuement total.
    Avec nous, depuis un demi-siècle, le pays s'enrichit. Il doit continuer de le faire, dans son intérêt et celui de la Métropole. Pour cela, pour hâter sa marche en avant, il doit emprunter à la France de l'argent et des hommes.
    Les hommes donnent les idées, l'impulsion; l'argent permet de réaliser, de créer, de perfectionner. Travailleurs et capitalistes édifient les fortunes particulières qui constituent la fortune publique.
    Mais quels travailleurs doivent venir ?
    Aucun ne doit s'embarquer avec la volonté de fournir un travail physique en plein air et tout le jour. Cet effort n'est possible que pour les indigènes. L'Européen doit intervenir comme agent de direction dans le genre d'industrie ou de culture dont il possède les secrets.
    Il profite des heures fraîches de la matinée et de soirée pour accomplir sa tâche au dehors, réservant les occupations sédentaires pour les heures hurlantes de 9h, 1/2 à 15 heures.
    Il va sans dire, qu'il n'y a pas ici d'emplois à volonté pour tout venant. Si l'on possède des moyens personnels, il faut d'abord étudier sur place, par soi-même ou par correspondance, les affaires dans lesquelles on peut les employer avec chance de réussir. On se gardera de rien entreprendre, sans avoir tout pesé, tout calculé.
    Si l'on doit travailler pour autrui, il faut venir avec un engagement ferme et pièces bien en règles. En débarquant à Saigon, il faut savoir où l'on va, ce que l'on fera. Aborder en ce pays sans une destination assurée, sans être spécialisé dans une branche quelconque, industrie, commerce, culture, etc... C’est courir au devant de la misère physique et morale.

    ***

    Mais pourquoi insister sur ces choses qui sont connues ? Disons qu'ici les hommes nécessaires au progrès économique sont de trois catégories
    Les capitalistes qui fournissent l'argent.
    Les hommes de formation Supérieure qui établissent la technique des travaux à entreprendre.
    Un plus grand nombre d'hommes de science théorique secondaire, mais capables de comprendre un plan, une direction et de les faire exécuter.
    A tous ces hommes, dont l'union fait la force, à tous ces agents du travail fécond, il faut l'intelligence, la volonté, la conscience.
    Oui, la conscience, parce qu'ils sont les éducateurs d'une race. Ceci répond à la question touchant l'état moral du pays.
    La Cochinchine ressemble à toutes les contrées dont les habitants n'ont jamais été nourris du lait de la doctrine chrétienne ; la conscience proprement dite y est inconnue. Cette faculté directrice de la raison humaine n'est une réalité que chez les peuples qui sont ou ont été chrétiens. A cette règle, if n'y a pas d'exception.
    Après avoir délaissé la pratique chrétienne, certains Européens ont conservé, pour la forme, le culte du grand architecte de l'Univers. Ils auraient dû vouer ce culte à l'architecte des sociétés chrétiennes. A la base de ces sociétés, le Christ posa la conscience, pierre angulaire de tout l'édifice moral, et, sur cette pierre, il construisit l'homme, la famille. Les sociétés humaines d'Europe et d'Amérique sont établies sur cette base ; elles doivent à ce privilège leur supériorité morale sur tous les autres peuples, et cette supériorité ira diminuant, à mesure que s'affaiblira chez elles la tradition chrétienne. Il faut à la Cochinchine des écoles de conscience. Dès ses premiers ans, l'enfant doit apprendre à connaître cette faculté, à la faire naître en lui. L'école primaire doit avoir pour premier but cette étude, cette pratique. Le jeune homme doit pouvoir se familiariser avec l'idée et le culte de la conscience, dans tous les centres français du travail physique et intellectuel. Cela revient à dire que la France doit, avec le capital argent et travail, fournir à ce pays le capital conscience. Enrichir une nation, c'est bien. La moraliser, la faire grande par la vertu, l'humaniser, c'est mieux.

    Réfractaire au Christianisme, le peuple annamite acquerra t-il la pratique de la conscience, fondement de toute société supérieure? Non. L'histoire de tous les temps le prouve. Vivant 'en dehors du Christianisme, il n'atteindra pas aux sublimités de la conscience et restera un peuple inférieur.
    Pour devenir ce qu'ont été nos sociétés, ce qu'elles sont encore par atavisme, par tradition, il est nécessaire que la société annamite voie sa propre mentalité fondue à la flamme de la mentalité française, et coulée dans le moule d'où sont sorties les générations chrétiennes souches des nôtres. La simple formation de l'esprit par l'étude ne saurait produire cet effet dans sa plénitude ; elle ne transforme pas les âmes.
    Par sa civilisation, Rome avait ébauché la transformation des peuples conquis. Mais ce fut le Christianisme qui vint parfaire le travail, et c'est grâce à lui que, aux Barbares du cinquième siècle et aux Musulmans leurs successeurs, l'Empire tout entier apparut comme un seul peuple, n'ayant qu'un coeur et qu'une âme.
    Il en pourrait être de même ici. La France a ce qu'il faut pour façonner cette nation antique et enfantine tout à la fois, L'avenir de celle-ci est entre nos mains. Nous pouvons la faire riche et grande, grande par la conscience chrétienne.
    Riche et grande, elle serait de plus française, comme furent romaines, la Gaule, l'Espagne, la Grèce, l'Egypte, après deux siècles de conquête.
    Dans deux cents ans, les Français d'aujourd'hui qui vivent et meurent, hypnotisés par la défense du territoire, auront disparu dans la nuit des temps ; mais la France vivra, et la Cochinchine sera, si nous et nos neveux le veulent, une France d'Asie digne de sa Mère.

    1918/597-601
    597-601
    Laos
    1918
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