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Quelques légendes Laotiennes

Quelques légendes Laotiennes
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    Quelques légendes Laotiennes

    Les folkloristes vont se plaignant que le Laotien oublie ses légendes, et que s'il redit encore ses proverbes, il n'en peut plus donner l'origine. C'est un fait que les jeunes Laotiens n'ont plus de goût à ces récits de leurs ancêtres. Seuls, les vieux aiment encore à. conter les vieilles légendes que les jeunes ne chantent plus accompagnés d'une sorte de flûte de Pan, vulgairement appelée par les Européens : orgue de bambou. Des longs récits qui se chantent encore pendant les veillées funèbres ou à l'occasion d'un mariage, les jeunes ne savent plus que le texte et ne peuvent donner aucune explication sur les personnages et les faits.
    Des voyageurs ou des fonctionnaires au Laos ont déjà donné des recueils de légendes de ce pays, mais qui donc pourra les consigner toutes? En voici quelques-unes moins connues, pour donner une idée du genre. Commençons par un proverbe.
    Il faut savoir se contenter de son sort.
    Après avoir vécu pendant de longues années dans la concorde la plus parfaite, deux époux finirent par ne pou voir plus se supporter. La femme trouvait que son mari était trop vieux pour l'aider dans ses travaux, qu'il préférait passer de longues heures à causer avec ses camarades, tandis qu'elle devait s'occuper et du jardin et des travaux d'intérieur.
    Elle souhaitait donc la mort de son mari pour prendre un compagnon plus jeune, plus vigoureux, qui l'aiderait davantage et lui donnerait ainsi le moyen de se reposer.
    Quant au mari, il trouvait que sa femme ne le respectait plus, que son riz était mal cuit, ses habits moins beaux que par le passé, sa maison moins en ordre ; que sa femme préférait à sa compagnie celle des commères du village, etc., etc...
    Lui aussi désirait la mort de sa femme pour choisir une compagne plus jeune, plus attentive et plus dévouée.
    Mais la mort ne venait ni pour l'un, ni pour l'autre, et chaque jour nouveau ne faisait qu'aggraver la situation. Il fallait en finir. Et voilà que nos deux époux, chacun de son côté, en secret, vont exposer leur cas, l'un à un sorcier, l'autre à une sorcière.
    La sorcière dit au mari : « Va dans les champs, creuse une fosse bien profonde, garnis le fond d'épines enduites de poison, puis recouvre la fosse de branchages et d'une légère couche de terre; assieds-toi auprès, et quand ta femme viendra t'apporter ton repas, fais en sorte qu'elle passe sur la fosse : la couverture faiblira sous le poids de ta femme qui tombera sur les épines, le poison la fera mourir, tu combleras la fosse, personne n'en saura rien et tu pourras prendre une nouvelle épouse ».
    Le sorcier dit à la femme : « Avant de porter aux champs la nourriture à ton mari, mélange-la à ce poison ; dès que ton mari aura mangé, il mourra; personne n'en saura rien, on attribuera la mort à la morsure de quelque serpent et tu pourras prendre un nouveau mari ».
    Ainsi fut fait. Le mari creusa la fosse et la femme versa le poison dans le ragoût. En l'apportant à son mari, elle tomba dans la fosse. De son côté, le mari disait en répondant aux appels de sa femme : « Tu peux crier; dans quelques instants, je ne serai plus abasourdi par tes criailleries ». Et il se mit à manger.
    Tandis que la femme mourait, le poison ne tarda pas à se taire sentir chez le mari et bientôt il mourut. Ceux qui passèrent par là, trouvant la femme morte au fond de la fosse et le mari tout à côté, ne jugèrent rien de mieux que de descendre le mari dans la fosse à côté de sa femme.
    Ainsi ceux qui voulaient se séparer par la mort furent unis par elle : « Il faut savoir se contenter de son sort ».

    ***

    Par cet exemple, on comprendra combien peuvent être intéressantes pour les chercheurs les conversations avec les vieux Laotiens ; mais dites à un jeune de vous expliquer les 12 questions suivantes qui ont chacune leur histoire, il n'en saura rien.
    Il s'agit du héron en maçonnerie que Chanthaphénit, le roi de Vieng Chan (Vientiane) avait fait élever à l'entrée de la caverne où il avait renfermé ses trésors. Le héron était là pour les garder.
    Je ne m'étendrai pas sur l'explication des 12 questions, ce serait trop long ; voici le texte simplement, avec la demande et la réponse.
    1° Pourquoi le héron rie crie-t-il pas?
    Parce que les poissons ne montent pas.
    2° Pourquoi les poissons ne montent-ils pas?
    Parce que l'herbe est trop abondante.
    3° Pourquoi y a-t-il tant d'herbe?
    Parce qu'il n'y a pas de buffles à venir la brouter.
    4° Pourquoi les buffles ne viennent-ils pas manger l'herbe?
    Parce que leur propriétaire ne les lâche pas.
    5° Pourquoi le maître ne lâche-t-il pas ses buffles?
    Parce qu'ils sont allés manger du riz qui leur a donné des coliques dont ils ne sont pas encore guéris.
    6° Pourquoi le riz leur a-t-il donné des coliques?
    Ici deux textes : 1° parce que le riz n'était pas mûr, ce qui serait plus naturel; 2° parce que le riz n'était pas cuit, ce qui cadre davantage avec ce qui suit.
    7° Pourquoi le riz n'était-il pas assez cuit?
    Parce qu'il n'y avait pas assez de feu (ou : parce que le feu n'était pas assez chaud).
    8° Pourquoi n'y a-t-il pas eu assez de feu? (Pourquoi le feu n'était-il pas assez chaud?).
    Parce que le bois était humide.
    9° Pourquoi le bois était-il humide?
    Parce que la pluie l'avait trempé.
    10° Pourquoi, pluie, as-tu trempé le bois? (Es tu tombée?)
    Parce que les grenouilles criaient (souffraient de la sécheresse). La véritable version est : criaient, ce qui justifie la question et la réponse suivantes : les grenouilles crient quand le serpent les happe.
    11° Pourquoi les grenouilles criaient-elles?
    Parce que le serpent voulait les manger.
    12° Pourquoi les serpents voulaient-ils manger les grenouilles?
    Parce qu'elles sont leur nourriture.
    Dans d'autres cas, les devinettes elles-mêmes viennent d'une légende, telle celle du lézard aux flancs rouge écarlate.

    ***

    Les particularités que l'on remarque sur les animaux ont aussi leur légende. Je n'en veux pour exemple que la bande blanchâtre au cou des buffles ou la bosse à la tête des caïmans, les rayures du tigre ou le mouchetage de la panthère. Au fait, je serais porté à croire, à force d'entendre et de consigner des légendes sur les animaux, que chaque espèce de bête a la sienne.
    Vous ne connaissez pas, sans doute, cette sorte de chenille qui fait son nid dans des brindilles de bois assemblées délicatement en fuseau qu'elle traîne partout? Le Laotien vous dira que cette chenille est une « belle-mère » qui volait le bois ramassé par sa bru, et que pour cette faute elle a été condamnée à traîner son fagot.
    Connaissez-vous la belle chrysalide qui prend parfois les reflets éblouissants de l'or, et qui est pendue tète en bas par un léger fil de soie ? C'est encore, vous dira tout au long la légende, la punition d'une belle-mère qui, de dépit contre sa belle-fille, alla se pendre à un arbre du jardin pour effrayer sa bru.
    Le Laotien a sa légende nous disant pourquoi les lièvres ne vont jamais boire au fleuve, pourquoi les chauves-souris ont des ailes et des poils, tandis que certaines grues ont la tête déplumée.
    A vous narrer si sommairement toutes ces légendes vous perdez patience, chers lecteurs, et vous désirez en savoir plus long des récits des Laotiens.

    ***

    Voici deux récits à légendes multiples :
    Origine de la Presqu'île Malaise, et pourquoi les singes ont le front plat.
    L'ogre Ravana a enlevé Nang Sita (Sida), épouse de Rama, et l'a conduite dans l'île de Lanka (Ceylan). Rama essaie en vain de reconquérir son épouse, il appelle alors à son aide son fidèle ami le singe Hanuman ; mais comment faire passer dans l'île, pour y faire le siège du palais de l'ogre, toute la troupe d'animaux divers que le singe a conduits avec lui?
    Notre singe imagine de faire une digue qui conduira sa troupe de la terre ferme à l'île. Mais les flots que soulève Ravana emportent la digue. Le singe pense alors à la consolider par d'immenses pieux plantés dans le fond de la mer ; pour les enfoncer il a besoin de grands quartiers de roches comme massues, il les envoie chercher ; mais comme ses gens tardent trop, et que le temps presse, le singe enfonce les pieux en les frappant de son front; la digue se fait, et la Presqu'île de Malacca est tout ce qu'il en reste aujourd'hui. Mais à ce travail notre singe avait aplati son front, et voilà pourquoi les singes ont aujourd'hui la face plate.
    Cette légende a été prise par le Laotien dans le Ramayana, mais il l'a arrangée à sa façon, surtout en ce qui concerne la constitution géologique de Ceylan. Nous n'en finirions pas à raconter tout ce que narre le Laotien sur cette île enchantée, dont les hommes sont d'une conformation particulière, mais ne peuvent se faire entendre entre eux à cause du feu souterrain qui produit un vacarme effrayant.

    ***

    Origine des éclairs et du tonnerre.
    Cette légende a été aussi empruntée aux légendes de l'Inde, mais combien déformée par le Laotien.
    Avant d'être ange (fille du ciel), Nang Mekhala était une tille de la terre admirablement belle. Tous à l'envi la comparaient aux filles du ciel, épouses d'Indra; tant et si bien que la belle ne conçut point d'autre projet que de se faire agréer par le roi des cieux. Elle se pare donc de ses plus beaux atours, prend avec elle un miroir, et s'élève vers le Davadungsa, ciel d'Indra.
    Sa beauté, remarquable sur la terre, ne pouvait cependant soutenir la comparaison avec les filles du ciel; elle n'avait qu'à redescendre parmi ses semblables; mais Indra eut pitié de sa douleur ; s'il ne lui donna pas place parmi ses épouses, il lui permit de se tenir dans les airs, de s'y promener à son gré.
    Que peut faire une désoeuvrée et propriétaire d'un miroir? S'y mirer ; et c'est ce que fit Nang Mekhala.
    L'éclat du miroir qu'elle tenait à la main attira les regards de Insuen qui voulut s'emparer du joyau; aussitôt il se lance à la poursuite de Nang Mekhala. Quand elle se voit sur le point d'être prise, celle-ci tourne son miroir vers Insuen qui est ébloui par les reflets et ne peut continuer sa route; ces reflets ne sont autres que les éclairs. Mais Insuen n'abandonne pas pour cela la poursuite, et lance contre la fugitive des traits qui viennent se briser avec fracas contre le miroir; c'est le tonnerre.
    Cette légende est diversement racontée, j'ai pris la version qui me paraissait la plus commune.

    ***

    Pourquoi les corbeaux sont noirs et les paons colorés?
    Dans les temps les plus reculés, les corbeaux étaient blancs, tout blancs, les paons au contraire étaient noirs, tout noirs. Les corbeaux se plaignaient que leur plumage fût trop salissant; les paons, trop uniforme. Aussi résolurent-ils de suppléer à ce que la nature ne leur avait point donné. Les corbeaux se mirent donc à fabriquer les couleurs les plus rutilantes, et en peignirent le corps et la queue aux mille yeux du paon.
    L'ouvrage était fini et combien beau! On allait passer au tour du corbeau, quand celui- ci entendit ses congénères qui croassaient de plaisir sur le corps de quelque bête morte. Pour n'en point perdre sa part, le corbeau pressait les préparatifs que le paon faisait pour le décorer; mais le temps passait; au loin les corbeaux croassaient toujours plus goulûment; notre corbeau s'impatientait, maudissait le paon trop lent dans ses apprêts... Celui-ci, las d'entendre le corbeau l'injurier, prit le premier récipient de couleur qui se trouvait à sa portée et le lança sur le corbeau qui en fut tout baigné; c'était de la couleur noire ; d'où les corbeaux sont noirs.
    Telle est la légende laotienne. Si l'on remonte bien plus avant dans l'origine des légendes de l'Extrême-Orient, nous trouvons une autre explication dans les livres sacrés du Védisme. La voici :
    Craignant la puissance du géant Ravana, Indra, Yama, et Varuna s'étaient métamorphosés le premier en paon, le deuxième en corbeau, le dernier en cygne. Après bien des années, quand ils jugèrent que Ravana ne pourrait plus rien contre eux, ils quittèrent le corps des animaux chez qui fils avaient pris refuge; mais en reconnaissance, Indra aux mille yeux orna la queue du paon de mille yeux; Yama (Phaja pour les Laotiens), le dieu de la mort, accorda une longue vie au corbeau, et Varuna (en laotien hung aurore par dérivé hong) revêtit le cygne d'un plumage aussi éblouissant que l'aurore.

    ***

    C'est encore à l'Inde que le Laotien a empruntée ses légendes religieuses. En effet, pour ne parler que d'un genre avec exemple à l'appui, tous les points de doctrine ou de règle bouddhique ont été établis sur une légende.
    Ainsi, la règle du Bouddha dit qu'on ne doit admettre aucun animal à la profession solennelle bouddhique.
    Voici le fait qui fut la cause de cette interdiction.

    ***

    Un nagha (les naghas sont des êtres fabuleux à forme de serpent, qui peuvent prendre forme humaine sans changer pour cela de nature ; ils vivent au fond des eaux), voulant changer sa nature de serpent en celle d'homme, prit la forme humaine et se fit recevoir parmi les disciples du Bouddha; mais il avait oublié, le malheureux, que le propre de ceux de sa race était de reprendre nécessairement la forme de serpent pendant certaines actions, le sommeil par exemple. Aussi, à peine fut-il endormi sous la forme humaine que la forme de serpent revint naturellement, et comme les naghas sont immenses, il eut bientôt fait de remplir le couvent de ses replis, au grand effroi de tous les disciples du Bouddha. Ceux-ci coururent donc vers le Maître, lui exposèrent le cas, et pour que de pareils faits ne pussent se reproduire, il interdit à tout animal l'entrée dans la communauté de ses disciples.
    Il est temps de finir ma série de légendes laotiennes, je clos donc mon récit par la légende de l'or.
    La croyance générale des Laotiens est que l'or, comme les autres minéraux précieux, pierres, perles, etc., ne gît pas dans la terre sous forme de minerai, mais qu'il naît tous les ans en des endroits spéciaux, sous l'influence d'un génie auquel il faut ensuite faire un sacrifice pour l'amener à livrer ses trésors.
    Or donc, le génie de l'or avait élu domicile au fond d'un étang. Tous les ans, au cinquième mois, il fallait lui faire un sacrifice humain.
    La victime était désignée au sort par les chefs de la province où se trouvait cet étang ; on choisissait de préférence un jeune homme. La victime avait la tête tranchée, son corps était coupé en morceaux, et le tout mis à cuire avec le sang dans une marmite spéciale, don du génie des eaux.
    Quand l'horrible cuisine était terminée, on jetait le tout dans l'étang, et quand on jugeait que le génie était repu et content, un sorcier spécial, après force incantations, plongeait dans l'eau pour y chercher une quantité d'or dont le poids ne pouvait jamais être dépassé, sous peine des plus affreux malheurs et de se voir refuser à jamais la livraison du précieux métal.
    (Certaines versions disent que c'est après la récolte de l'or seulement que l'on jetait la nourriture au génie.)
    Une année, le sort désigna le fils unique d'un homme vieux et veuf. Le père se soumit au destin et amena son fils au bord de l'étang pour y être sacrifié. Mais le jeune homme estimait sa vie plus précieuse que l'or, il parvint à s'échapper. Son père se lança à sa poursuite dans la profondeur des bois, et jamais plus on ne les revit.
    Quant au génie frustré de son repas, il se mit en colère, fit gronder le tonnerre, et, d'un coup de foudre, renversa la marmite qui tomba en morceaux au fond de l'étang.
    En 1918, le bruit courut qu'on avait découvert une mine d'or, mais il fallait avant la moindre extraction faire un sacrifice humain. Les Birmans chargés de la besogne avaient, paraît-il, mis la main sur deux enfants, un jeune bonze et une jeune mère; on reprit les victimes à temps... et la mine ne fut pas exploitée. Véridique ou non, voilà le bruit qui courait la campagne.
    Ce qui est plus certain, c'est que les chercheurs d'or ont l'habitude de sacrifier un animal quelconque : poule, porc, boeuf ou buffle, au génie de l'or.

    ***

    Je termine la légende par le proverbe « Kham kha bao » (l'or reste attaché au creuset), diversement expliqué : 1° un jeune homme ne peut oublier sa fiancée ; 2° refus d'un service à quelqu'un qui ne le mérite pas; 3e quand on a enlevé tous les vauriens d'un village, il ne reste plus que les braves gens (évidemment!).
    En voici assez pour cette fois. Tous ceux qui s'occuperont des légendes laotiennes seront étonnés d'y rencontrer, sous des formes à peine changées, les vieux contes qui ont fait les délices de notre enfance, tel le Petit Poucet.
    En lisant les auteurs européens : français, anglais, espagnols, allemands ou italiens, on retrouve les légendes du Laos; il n'est pas jusqu'au fameux, humoriste américain Mark Twain, qui ne conte dans ses recueils de Nouvelles quelque légende de ce pays. La raison de tout cela est bien simple, ce n'est pas au Laos que les conteurs sont venus chercher le thème de leurs récits, et ce n'est pas le Laotien qui les a colportés dans le monde. C'est de l'Inde que sont partis tous ces récits, et les fabulistes de la Grèce avant ceux de Rome ont emprunté à l'Inde les histoires des grenouilles qui demandent un roi, du loup et de l'agneau, etc., etc..
    Si le Laotien pouvait raisonner, c'est donc avec raison qu'il appliquerait à ce fait son proverbe :
    « La science est une chose précieuse; dès qu'on la connaît, tout le monde en veut ».

    1922/47-54
    47-54
    Laos
    1922
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