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Quelques impressions sur le Canada

Quelques impressions sur le Canada Le Canada n'est point, tout le monde le sait, une des missions de notre Société; mais son premier évêque, Mgr de Montmorency Laval, fut, il y a deux siècles et demi, un des amis de nos fondateurs. On pourrait même le compter au nombre de ces derniers, puisque, en 1653, il signa la supplique, qui devait être exaucée quelques années plus tard, demandant à Rome l'autorisation d'établir à Paris notre Séminaire des Missions Etrangères.
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    Quelques impressions sur le Canada
    Le Canada n'est point, tout le monde le sait, une des missions de notre Société; mais son premier évêque, Mgr de Montmorency Laval, fut, il y a deux siècles et demi, un des amis de nos fondateurs. On pourrait même le compter au nombre de ces derniers, puisque, en 1653, il signa la supplique, qui devait être exaucée quelques années plus tard, demandant à Rome l'autorisation d'établir à Paris notre Séminaire des Missions Etrangères.
    Devenu évêque de Québec, ne possédant pas assez de prêtres et de ressources pour assurer le fonctionnement du Séminaire qu'il voulait fonder, il s'adressa aux premiers directeurs de notre maison, et le 20 août 1664 il leur écrivit1 :
    « Puisque vous êtes le flambeau des pays étrangers, il est bien raisonnable qu'il n'y ait aucune région qui ne ressente votre charité et votre zèle. J'espère que notre Eglise sera l'une des premières qui auront ce bonheur, d'autant plus qu'elle possède déjà une partie de ce que vous avez de plus cher.

    1. Vie de Mgr de Laval, par M. Gosselin, vol. I, p. 388.

    JANVIER - FÉVRIER 1925. N° 161.

    « Vous y trouverez un logement préparé et un fonds suffisant pour commencer un petit établissement qui ira toujours en croissant, je l'espère ».
    Les directeurs du Séminaire des Missions Etrangères répondirent à cette invitation en sollicitant de l'évêque une permission officielle de fonder une maison dans la ville de Québec, « afin de pouvoir travailler aux Missions du pays, conformément au but de leur institution ».
    Le 6 octobre suivant, Mgr de Laval agréa leur demande.
    Il donna ensuite aux membres du Séminaire, « à perpétuité, le pouvoir d'enseigner les peuples en tout ce qui regarde la vie et les vertus chrétiennes, par des prédications, des catéchismes, des conférences, des retraites spirituelles ».
    Il déclare que les Supérieurs du Séminaire de Québec « seront choisis et nommés par MM. du Séminaire de Paris, suivant leurs règlements, et recevront ensuite la bénédiction de l'évêque avant d'entrer en charge. Ils seront tenus d'élever dans le Séminaire, et de former à l'état ecclésiastique, les jeunes gens doués des qualités nécessaires et possesseurs du revenu exigé par les lois de l'Eglise ».
    « On voit donc, conclut le cardinal Taschereau1, que le Séminaire de Québec était à la fois Séminaire épiscopal et diocésain, et comme tel soumis à l'évêque selon les canons du Concile de Trente ; et Séminaire des Missions Etrangères dépendant de celui de Paris, pour le temporel et pour la nomination de ses Supérieurs ».
    Dès lors notre Séminaire dirigea plusieurs de ses élèves vers le Canada jusqu'à la prise de Québec par les Anglais en 1759 ; les uns passèrent leur vie dans l'enseignement, et les autres se consacrèrent à l'évangélisation de l'Acadie et de la Louisiane ;entre leur situation, dans la Société et celle des missionnaires d'Extrême-Orient, il y eut toujours ces deux différences : ils étaient libres d'accepter ou de refuser d'aller au Canada, et ils ne recevaient pas la patente qui associait directement aux Missions Etrangères ; tandis que les missionnaires d'Asie devaient, sous peine d'exclusion, accepter la mission qu'on leur désignait, et étaient incorporés dès leur départ.

    1. Histoire manuscrite du Séminaire de Québec, par le cardinal Taschereau, p. 19.

    Deux de nos missionnaires viennent de faire un voyage au Canada, ils y ont retrouvé les souvenirs de nos anciens, et l'un d'eux a eu la grande amabilité d'écrire quelques pages pour les lecteurs de nos Annales.
    Ces pages unissent au parfum des souvenirs l'éclat des fleurs fraîchement cueillies; nous en remercions vivement l'auteur, nos lecteurs joindront certainement leurs remerciements aux nôtres.

    Paris, 15 novembre 1924.

    Vous m'exprimez le désir de connaître les impressions que je rapporte de mon récent voyage au Canada. Savez-vous que votre curiosité me met dans un grand embarras ? N'auriez-vous point l'arrière-pensée de me trahir, et de condamner les lecteurs des Annales à lire ma prose ? Si tel est votre noir dessein, vous assumez une grave responsabilité dont vous serez seul à porter le poids, c'est entendu.
    Depuis quelques années surtout, diverses Revues ont publié tant et tant d'études sur cet intéressant pays, que je suis fortement tenté de garder un silence d'or. Finalement, je cède à la tyrannie d'une vieille amitié. Mais que n'ai-je pris des notes en cours de route ? Hélas ! à mon âge et après tant de pérégrinations, on ne tient plus de journal de voyage. C'est bon pour un novice qui s'embarque pour la première fois et s'imagine partir à la découverte d'un nouveau monde. Que faire alors ? Comme vous ne demandez que des impressions, en voici quelques-unes.
    Après avoir franchi le détroit de Belle-Isle et doublé Anticoste, notre bateau entre dans le Saint-Laurent. Nous sommes encore à environ mille kilomètres de Québec, et le fleuve s'étend sur une largeur de 120 kilomètres. Les Américains passent pour faire les choses en grand; n'est-ce point la Providence qui a commencé par les faire en grand pour les Américains? Et voilà une première impression.
    Le fleuve se rétrécit ; il n'a plus qu'une largeur d'un kilomètre à Québec. Après les formalités du service de l'immigration, nous débarquons. Un Canadien nous fait des offres de service. « Voulez-vous un charretier ? » Mon confrère et moi échangeons un regard ébahi. Faut-il dire oui ? Faut-il dire non ? C'est d'abord un non, bientôt suivi d'un oui. De pauvres voyageurs n'ayant qu'une valise pour tout bagage n'ont pas besoin de charretier. Mais ne voyant autour de nous, ni tomber aux, ni charrettes, et seulement quelques voitures pour voyageurs, nous avons deviné qu'au Canada les cochers s'appellent des charretiers.
    Pendant notre séjour à Québec, nous ferons plus ample connaissance avec les mots et tournures archaïques de la langue du pays. Les wagons ou voitures pour voyageurs seront des chars. Je ne parle point des emprunts faits à la langue anglaise. Il faudra aussi nous familiariser avec certaines particularités de la prononciation : les gueux seront des dieux, et les volailles seront des volailles. Et puis, quand nous entendrons parler de Français d'Anglais, d'Irlandais, nous devrons recourir au distinguo. Il s'agira le plus souvent de Canadiens désignés par leur nationalité ancestrale.
    Je vous entends me dire : « Parlez-moi donc du Séminaire de Québec ». J'y arrive.
    L'Histoire de la Société des Missions Etrangères nous dit que Mgr de Montmorency Laval, s'autorisant des rapports de religieuse confraternité qu'il avait eus avec nos Fondateurs, avait sollicité et obtenu de nos premiers Directeurs l'envoi à Québec de quelques ouvriers apostoliques. Voilà qui explique pourquoi les membres de notre Société ont toujours reçu au Séminaire de Québec un accueil vraiment fraternel. Nous avons eu la joie de l'expérimenter et de l'apprécier. Tant que dura notre séjour, nous fûmes entourés de sollicitude et d'égards dont nous gardons le meilleur souvenir. Avant même de pénétrer dans la maison, l'inscription S. M.-E qui décore la porte d'entrée nous avertissait que nous étions bien chez nous. Le même chiffre est reproduit jusque sur les couvertures de lit ! Quant aux couverts de table, ils sont marqués M.-E tout court, sur le modèle exact que l'on trouve à la rue du Bac et dans nos Etablissements communs. Je n'ai pu alors me retenir de confier à l'économe la tentation que j'avais de mettre les couverts dans ma poche !
    A Québec comme ailleurs, nous pûmes le constater, le Séminaire offre une large hospitalité aux ecclésiastiques de passage.
    Beaucoup d'entre eux y revivent les souvenirs de leur adolescence, ils y retrouvent d'anciens maîtres ou condisciples, et il leur est doux de revoir la « vieille maison ».
    Il n'est point facile de décrire l'aspect général du Séminaire. C'est un amas d'édifices étagés sur le flanc d'une colline dans un espace assez restreint. La première construction, qui remonte au temps de Mgr de Laval, est encore debout et n'est aujourd'hui qu'une partie du Petit Séminaire. A des époques successives furent ajoutés le Grand Séminaire, l'Université Laval, et le nouveau Petit Séminaire. Toutes ces bâtisses, sans façade sur la rue, sont séparées ici et là par des cours d'une superficie trop restreinte. Un plan d'ensemble a fait défaut. Enfin, ce n'est qu'en avion qu'il serait possible de prendre une photographie qui donnerait une vue générale de rétablissement.
    Le Séminaire a deux chapelles, l'une intérieure, l'autre extérieure. Cette dernière, aux proportions assez vastes, sert pour le quart d'heure de Basilique provisoire.
    Voici les chiffres approximatifs du personnel : 800 élèves au Petit Séminaire, dont 200 en classe de sixième ; 200 élèves au Grand Séminaire, et une soixantaine de Directeurs ou Professeurs. Plusieurs de ces Messieurs ont fait ou achevé leurs études, soit à Rome, soit à l'Institut catholique de Paris.
    Au Séminaire est annexée I'Université Laval, du moins en ce sens que le Supérieur du Séminaire est de droit Recteur de l'Université. Durant notre séjour à Québec, les médecins canadiens de langue française s'y réunissaient en un congrès auquel ils avaient invité quelques confrères de France. Ils avaient choisi l'Université Laval de Québec pour y tenir leurs séant. J'assistais à l'ouverture solennelle de ce congrès ; ce fut un échange de compliments entre France et Canada. Le discours du Recteur, licencié ès lettres en Sorbonne, fut particulièrement applaudi.
    Tout séminaire doit avoir sa maison de campagne, celui de Québec a la sienne. L'aimable et digne Supérieur voulut bien nous y conduire. Elle est située à une distance d'environ 30 kilomètres. Nous admirâmes en route les chutes Montmorency, petit Niagara des Québéquois, la Basilique de Sainte-Anne de Beaupré, célèbre lieu de pèlerinage, et nous arrivâmes à Saint Joachim, maison de campagne élevée par le fondateur du Séminaire. Mgr de Montmorency Laval. Saint Joachim appelait Sainte-Anne. Ainsi en est-il.
    Maintenant que je vous ai dit ce que vous étiez si pressé de savoir et ce qui nous tient à tous le plus à cur, parlons des Canadiens et du Canada en général.
    Les Canadiens, à Québec surtout, tiennent fortement à la langue et à la religion de leurs aïeux, et conservent pieusement les souvenirs historiques.
    Y a-t-il dans le monde entier un coin de terre où pratiques religieuses soient plus fidèlement observées que dans les paroisses de la campagne avoisinant Québec ? J'en doute. C'est d'abord l'assistance régulière aux offices, les nombreuses communions d'hommes, la tenue édifiante des fidèles, le chant grégorien exécuté à la perfection. C'est, à l'heure des Vêpres, la procession des hommes se rendant à l'église paroissiale. D'autres marques, tout extérieures celles-là, révèlent aussi la forte emprise de la religion sur le peuple canadien. Les villages et les quartiers de la ville s'appellent Saint-Sauveur, Saint-Roch, Saint Jean-Baptiste, Saint-Antoine, Sainte-Anne, Saint Joachim, Notre Dame de Lorette, l'Ange Gardien, etc. Un étranger voyageant dans ces parages s'étonnait, dit-on, d'entendre toutes les gares annoncées par des noms de Saints. Voilà que le train s'arrête à une, gare appelée d'un nom vulgaire, et le voyageur de pousser une exclamation : « Enfin ! Les litanies sont finies ».
    La plupart des églises de la campagne sont de constructions récentes, et parfois somptueuses comme des cathédrales ; quelques-unes seulement remontent au premier siècle de la colonie. L'Ange Gardien possède un autel sculpté par les élèves de Mgr de Montmorency Laval, que le Grand Roi appelait son cousin. Ne me demandez pas d'énumérer les Ordres religieux et Congrégations de Québec, les collèges, hôpitaux et refuges confiés à leur direction. Ils sont trop. Bref, les Québéquois se souviennent que Jacques Cartier prenait possession des terres nouvelles en y plantant la croix. Ils se rappellent qu'à Hochelaga, là où s'élève aujourd'hui Montréal, ce brave marin normand lisait l'Evangile sur la tête des sauvages païens pour obtenir de Dieu la guérison des malades qu'on lui amenait. Ils se rappellent enfin le mot de Champlain : « le salut d'une seule âme vaut mieux que la conquête d'un vaste empire ».
    Que dire du recrutement sacerdotal et des familles nombreuses, deux questions qui se touchent de si près ! Je sais une famille de 20 enfants qui compte cinq prêtres, dont un évêque. Les parents sont fiers de voir leurs enfants se consacrer à Dieu et se dévouer aux oeuvres d'évangélisation.
    Comment un pays si riche en vocations sacerdotales a-t-il tant tardé à créer une Société religieuse exclusivement destinée à envoyer des apôtres aux nations païennes? Mystère. L'Esprit de la Pentecôte a enfin soufflé, et Montréal possède aujourd'hui son Séminaire des Missions-Etrangères1, solennellement bénit le dimanche 7 septembre dernier. Il comptait alors 15 élèves. Ce chiffre paraît modeste, il est en fait relativement élevé; d'autres Sociétés missionnaires ont connu de plus humbles débuts. Nous eûmes la joie, le samedi 13 septembre, de porter à notre soeur cadette nos félicitations et nos voeux. L'avenir s'annonce brillant.

    1. Voir gravure p. 5.

    Le zèle apostolique des femmes avait devancé celui des hommes. Il y a quelque vingt ans, les Religieuses de l'Immaculée Conception de Montréal envoyaient des missionnaires en Chine, dans la province du Kouang-tong. En octobre 1922, cinq religieuses de N. D. des Anges, à Lemroxville, diocèse de Sherbrooke, partaient pou le Kouy-tcheou. Je suis allé faire une courte visite à la maison mère ou noviciat au mois de septembre. Voici pourquoi :
    La future fondatrice, aujourd'hui supérieure générale, avait dû s'arrêter plusieurs mois à Singapore en 1917-18. Elle prétend même que je lui rendis à cette occasion quelques petits services. Quoi qu'il en soit, elle m'entretenait alors de son beau rêve, ou inspiration divine, comme on voudra. Après avoir travaillé plusieurs années comme missionnaire en Chine, dans la province du Kouang-tong, elle rentrait au Canada, accompagnée d'une Chinoise de 18 ans récemment baptisée, avec le dessein de fonder une Société de soeurs qui poursuivrait un double but : « Faciliter aux jeunes Chinoises chrétiennes, qui en ont la vocation, le bonheur de la vie religieuse, et former les vierges indigènes, auxiliaires de l'apostolat, comme catéchistes, éducatrices, baptise uses, etc ». Le beau rêve s'était vite réalisé. Et apprenant ma présence à Québec, Mère Marie du Sacré Coeur m'invitait à visiter sa ruche. Quelle surprise et quelle joie pour moi d'y trouver tant d'activité ! Une trentaine de novices ou aspirantes, sous la direction de la Supérieure assistée de Soeur Marie Gabrielle, notre Chinoise devenue Maîtresse des novices, se préparent à partir pour les Missions lointaines. Le rapprochement des dates est instructif : rêve en 1918, ouverture du noviciat eu juillet 1921, départ des premières religieuses en octobre 1922.
    Je me suis attardé à vous entretenir de ma visite à N. D. des Anges. Résumons d'un mot la question missionnaire. L'élan est donné, les sympathies sont acquises à la grande oeuvre de la Propagation de la Foi, et le Canada semble appelé à jouer un beau rôle dans l'apostolat parmi les païens.
    Pourquoi tairais-je une réflexion entendue là-bas? C'est surtout par tradition que le Canadien est attaché à la religion catholique. Il est peu préparé à la lutte par des convictions solides, et s'il émigre aux Etats-Unis, sa foi chancelle et risque de succomber.
    Le problème des deux langues, française et anglaise, a donné lieu, il y a quelques années, à une certaine agitation à laquelle furent mêlées parfois les autorités religieuses. Si le calme est rétabli, l'émulation subsiste. La langue française domine, et de beaucoup, dans les trois provinces de l'est : Québec, Nouveau Brunswick et Nouvelle Ecosse. La langue anglaise prévaut dans les autres provinces : Toronto, Manitoba et les pays du Far West. Les deux langues sont reconnues comme officielles au Parlement d'Ottawa.
    Le Dominion du Canada faisant partie de l'empire britannique, quelques Canadiens de langue anglaise se croient de temps à autre autorisés à des excès de zèle tendant à l'élimination de la langue française. Québec tient bon, et lutte pied à pied, avec la ferme espoir de ne pas se laisser entamer. Notez bien qu'il ne s'agit point d'une tentative d'affranchissement du joug britannique. Ce joug est si léger ! L'Angleterre nomme un Gouverneur général qui s'installe à Ottawa, et c'est tout. Ce gouverneur est assisté des Ministres de la Couronne. Le Sénat et la Chambre des Communes légifèrent pour tout le Dominion, pendant que chaque province a son Gouverneur, ses Ministres provinciaux et son Assemblée législative, tout comme aux Etats-Unis. Les Canadiens français sont des sujets britanniques loyaux, et s'ils tiennent tant à conserver leur langue ancestrale, c'est surtout par amour des traditions et comme véhicule de l'enseignement religieux.
    Une autre note m'a frappé : le soin avec lequel les Canadiens français gardent l'arbre généalogique de la famille. Beaucoup peuvent dire que leurs ancêtres de la sixième ou septième génération sont venus de tel ou tel village de Normandie ou de Bretagne. Ils sont alors tout heureux d'y retrouver d'arrière petits cousins.
    Il n'y a point d'aristocratie au Canada ; à peine peut-on parler d'une petite bourgeoisie. Le système égalitaire y bat son plein, et sans heurt. Des alliances se contractent entre toutes les classes sociales, pour la raison très simple qu'il n'y a pas de classes. Je m'exprime mal, mais je suis compris, n'est-ce pas?
    Les souvenirs historiques, ai je dit plus haut, sont pieusement conservés, surtout à Québec. Des tablettes signalent aux visiteurs les endroits ou édifices illustrés par des personnages célèbres ou par des événements de quelque importance. Je mentionnerai le site de la première chapelle érigée par Champlain (1615), le site de la chapelle de, N. D. de la Recouvrante, voeu de Champlain (1633), celui du collège des Jésuites (1635), la maison dans laquelle a résidé Montcalm en 1758-1759, etc. L'énumération des statues et monuments anciens serait trop longue, et je renonce à vous promener au « champ de bataille » et à « l'allée des Braves ». C'est ce cachet de vieille ville qui attire à Québec les Américains des Etats-Unis. Il y viennent en pèlerinage et s'extasient en face de tout ce qui remonte à deux ou trois siècles. Cela s'explique. Lors d'une promenade à travers la ville de Toronto, le guide appelait notre attention sur une « vieille » maison, parce que bâtie il y a 35 ans.
    C'est encore un souvenir historique que le village huron situé à quelques kilomètres de Québec. Il faut aller, nous a-t-on dit, assez loin au Nord pour y trouver des indigènes ayant conservé leurs habitudes et moeurs primitives. Ceux que nous vîmes ne sont-ils point des métis? En tous cas, ils sont européanisés, exempts d'impôts ; leur école et leur église sont à la charge du gouvernement fédéral. Tous sont catholiques, bien entendu, et parlent les deux langues, huronne et française.
    Ma plume vagabonde, et se promène dans un village huron, au lieu de s'arrêter sur le rocher de Québec, au pied duquel Champlain, en 1608, installait sa première « habitation ». La vieille ville, d'une superficie d'environ dix hectares, est bâtie sur les flancs de la colline. Ses rues pavées et tortueuses lui donnent l'aspect d'une cité française du moyen âge, pendant que ses trottoirs en bois rappellent aux voyageurs qu'il est dans un pays riche en forêts. La plupart des édifices publics : Archevêché, Séminaire et Université, Cour suprême et Hôtel dés postes, etc., s'élèvent dans le voisinage de la Basilique dont la reconstruction, sur l'emplacement et le modèle de l'ancienne, incendiée il y a deux ans, touche à sa fin.
    Le vieux Québec s'est agrandi, et la cité actuelle s'étend sur une superficie d'à peu près 15 kilomètres carrés. Sa population n'est que de 120.000 habitants ; c'est bien peu à côté de Montréal qui atteint le million et qui est située dans une île formée par les bras du Saint-Laurent, en amont du fleuve, à quelque 180 kilomètres à l'ouest de Québec. Montréal est la ville du négoce, de la finance et de l'industrie. Si Québec est plus rapprochée de l'Europe, et saluée la première par les grands paquebots, Montréal est moins éloignée du lac Ontario qui l'aide à concentrer le commerce des grains. Les deux villes se jalousent quelque peu, et les Montréa-liens parlent volontiers des Québéquois comme de gens arriérés qui vivent trop dans le passé. Ils ont leur Université Laval, fille de celle de Québec, et la fille, fière du nombre de ses étudiants, prétend avoir « dévoré » sa mère. Il y a là sans doute quelque exagération.
    Je m'arrête. La lecture de ces lignes ne vous donnera-t-elle point la tentation d'aller au Canada? Si vous y succombez, je vous recommande (réclame gratuite), les bateaux de la Transatlantique. Vous y trouverez un personnel serviable et courtois, et toutes facilités pour célébrer la sainte messe à bord. La Compagnie met à la disposition des prêtres passagers une chapelle portative et un local très convenable.
    Vous choisirez sans doute la saison d'été, ce sera fort bien.
    Mais arrivé là-bas, faites attention.
    Si vous méditez un voyage en chemin de fer, en bateau, voire en tramway, si vous convenez d'un rendez-vous, voyez bien si l'horaire est fixé suivant l'heure solaire ou l'heure avancée. Nous avons constaté un désaccord parfait. Ainsi, l'heure des tramways n'est point celle des chemins de fer, la Basilique à l'heure avancée pendant que le Séminaire a l'heure solaire et sa maison de campagne l'heure avancée.
    Enfin, permettez-moi de vous donner un conseil. Gardez-vous, sous peine de causer des froissements, de parler de la conquête du pays par l'Angleterre. Les Canadiens vous répliqueraient que la colonie n'a point été conquise, et que la dernière bataille fut gagnée par les Français. Il y eut cession ou abandon. D'après l'histoire ou la légende, longtemps encore après la conquête ou cession, nos frères de là-bas montaient sur le rocher, interrogeant l'horizon d'un regard anxieux, et ils se disaient : « Reviendront-ils jamais? » Ils? C'était nous les Français.... Ils sont revenus, ils reviennent, mais c'est en visiteurs pacifiques qu'ils se promènent à travers « ces arpents de neige » de la Nouvelle-France, aujourd'hui rattachés à la mère patrie par les seuls liens de la sympathie et du souvenir.

    1925/2-13
    2-13
    Chine
    1925
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