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Quam incomprehensibilia...

Quam incomprehensibilia...
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    Quam incomprehensibilia...
    Avec toute l'émotion, l'admiration surtout, restées au fond de notre coeur, nous allons conter la conversion récente d'un jeune catéchumène chinois. Elle nous semble illustrer d'une manière magnifique l'exclamation brûlante de saint Paul : « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables ! Car qui a connu la pensée du Seigneur ? Ou qui a été son conseiller ? Ou qui, le premier, lui a donné, et sera rétribué ? Puisque c'est de lui, et par lui, et en lui que sont toutes choses : à lui gloire dans les siècles. Amen ».
    A Wing était son petit nom chinois, So son nom de famille. Les chrétiens qui l'ont connu ont encore bien vivantes dans la mémoire toutes les circonstances de sa conversion. Dès l'abord, ses traits d'une grande finesse, d'une grande régularité, qu'éclairaient deux yeux noirs bien ouverts et très doux, attiraient malgré soi l'attention. Il était pâle, un peu maigre, mais le corps parfaitement équilibré : en somme, un beau jeune homme de 22 ans. Il était le seul chrétien de sa parenté et habitait avec sa mère et sa petite soeur dans un marché où il tenait bon tique de coiffeur. Cette humble profession, bon an mal an, lui rapportait le riz suffisant pour vivre honnêtement.
    Contrairement à ce qu'on rencontre habituellement parmi les nouveaux convertis, on le sentait véritablement imprégné de l'esprit du christianisme ; il suffisait de s'entretenir avec lui pour s'en rendre compte: on croyait avoir devant soi un religieux préoccupé des choses de l'au-delà, l'esprit sans cesse tendu vers un objet surnaturel qui le rendait étranger aux choses du dehors et lui laissait juste assez d'attention pour suivre son interlocuteur.
    C'était un autodidacte ; les connaissances qu'il possédait, assez bornées si on les comparait à celles des jeunes gens de son âge ayant normalement fréquenté l'école, c'était par ses propres efforts qu'il les avait acquises, et il en savait assez pour son rang social. Très industrieux, tout en étant très obligeant, il rendait volontiers service autour de lui grâce à la quantité de petits métiers qu'il exerçait à ses temps libres. On l'aimait beaucoup. Quand son père qui mourut peu après avoir reçu le baptême, avait été attiré par la religion catholique, A Wing avait de 14 à 15 ans : un de ses amis payens le poursuivit longtemps de ses instances, le suppliant d'écouter plutôt la voix des ancêtres et de rester fidèle à leur culte.
    Rien n'y fit : A Wing avait longuement réfléchi, longuement comparé : il avait vu les rites de l'Église catholique, s'était enquis de sa doctrine, avait lu attentivement ses prières dont la teneur rappelle perpétuellement aux fidèles une foule de prescriptions morales, sans rien omettre de l'exposition des dogmes essentiels... Séduit, convaincu, sa résolution était bien prise : comme son vieux père, il se ferait chrétien.
    Et il le fut dans toute la force du terme. Le missionnaire tirait parti de son bon esprit, vraiment surnaturel, et de sa connaissance éclairée de la doctrine, c'était lui qui présidait aux prières au milieu des vieux chrétiens et cet emploi lui revenait de droit, incontesté, tellement son humble réserve, son attitude déférente l'avaient désigné à toute la chrétienté comme le plus digne de remplir cet office. Ce n'est pas lui qui aurait suscité des sentiments d'envie ou de sursauts d'amour-propre, tant il était visible qu'il ne tirait aucune gloriole de se trouver, somme toute, d'un rang privilégié les jours où le missionnaire réunissait les chrétiens pour administrer les sacrements ou dire, en passant, quelques mots d'édification .
    Quelque temps se passa. Le missionnaire rêvait pour ce poste d'une famille nouvelle qui ferait rayonner autour d'elle les vertus chrétiennes et serait sans doute un humble noyau, grossi peu à peu par des apports payens, grâce aux solides amitiés que ce jeune homme savait se concilier dans la région. « Ne peut-on pas tout espérer de ces caractères sympathiques, de ces âmes de lumière, de ces consciences tout de droiture ? » Ainsi rêvait le missionnaire...
    Et un beau jour, son rêve prit corps. La mère du jeune homme se rendit chez le missionnaire et, un peu embarrassée pour entrer en matière, avoua tout d'un trait :
    « Père, A Wing veut prendre femme ! »
    La pudeur qui, en Chine, s'attache à ces questions matrimoniales, n'empêche pas l'orgueil de la maman heureuse de déborder de toute sa personne :
    « Il veut prendre femme, mais voilà, nous ne sommes pas très riches : nous avions pensé à la catéchumène X., mais sa famille est trop aisée pour nos moyens : alors, je viens demander conseil au Père.
    Bien, répond le missionnaire, tu sais bien que tout peut s'arranger à moindres frais en s'adressant à l'Orphelinat des Soeurs Coiffes Blanches de Hongkong (Soeurs de Saint-Paul de Chartres). Qu'A Wing veuille bien descendre avec moi et, s'il lui plaît de prendre une orpheline, parfaitement élevée, cela lui épargnera bien des frais ».
    Et ce fut convenu. Tel jour, A Wing se rendrait au centre du district et passerait la nuit chez le missionnaire ; le matin venu on prendrait de concert le chemin de Hongkong. Du coup, il y eut deux heureux ; la maman qui s'en retourna en bâtissant des châteaux eu Espagne, et le missionnaire qui s'empressa d'en écrire à Hongkong d'où il reçut la plus encourageante des réponses : nul doute que le protégé du Révérend Père ne trouvât à l'Orphelinat la plus charmante des compagnes, la plus chrétienne des épouses, la plus vaillante des ménagères et, la bénédiction du bon Dieu ne pouvant manquer à un tel foyer, la glus parfaite des mères.
    Au rendez-vous fixé, seule, la maman fut fidèle.
    « Qu'y a-t-il donc ? S'inquiéta le missionnaire.
    A Wing est indisposé, il ne peut venir aujourd'hui.
    De quoi souffre-t-il, au juste ?
    Il tousse, Père, et certains le disent atteint de la poitrine... »
    Le missionnaire attendit en vain, jusqu'au jour où il dut partir en tournée d'administration. Le pauvre A Wing n'était plus que l'ombre de lui-même, le sang avait déserté ses lèvres, les os se dessinaient partout en relief menaçant, un grand cercle noir moirait ses yeux. Et cette toux le déchirait presque sans répit. Le missionnaire lui rappela quelques principes d'hygiène et l'engagea à venir se reposer quelque temps au centre du district, ce qui fut accepté avec une grande reconnaissance. Ce fut au cours de ce séjour qu'une consultation à un grand hôpital confirma l'état désespéré du pauvre malade.
    Il ne restait plus que les secours surnaturels et, après avoir bien réfléchi, le missionnaire crut devoir lui choisir dans sa bibliothèque chinoise deux ouvrages éminemment propres à intensifier sa foi, le saint Evangile et l'Esprit de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, deux petits livres qu'A Wing serra sur sa pauvre poitrine en les emportant précieusement chez lui. A partir de cette date, les nouvelles d'A Wing se firent plus fréquentes et leurs échos plus alarmants ; son état empirait avec une rapidité effrayante. La prochaine tournée d'administration dans la région trouva le malade alité et soutirant par tout le corps : il se raidit cependant et loua une barque pour venir à la chapelle et recevoir les sacrements. Ce jour-là tous les chrétiens du poste avaient été photographiés en groupe, mais comme il n'était pas de la même famille patronymique, il figura à part avec sa soeur. Ce n'était plus que l'ombre du beau jeune homme d'autrefois ; il était lamentablement miné, la respiration courte et sifflante, la parole saccadée ; le moindre effort annihilait ce qui lui restait de forces. Il dut rentrer précipitamment et s'aliter à nouveau.
    Le lendemain, le missionnaire était chez lui :
    « Comment va A Wing ?
    Assez mal, Père, le voyage d'hier l'a fatigué.
    Mais pourquoi cette imprudence, puisque je devais passer ici ce matin ?
    Le Père a bon coeur, mais A Wing a voulu éviter au Père ce dérangement. Et puis A Wing se fatigue bien autrement, il passe ses nuits à lire les livres que le Père lui a donnés !»
    Le missionnaire pénétra dans la chambre du malade, et lui parla longuement, longuement, avec toute son affection désolée. Un sanglot étouffé le coupa... « Oh ! Que le Père est bon ! »
    Et le missionnaire put contempler tout à loisir cette face émaciée dont les traits n'exprimaient ni les regrets, ni l'abattement, à peine la lassitude ; ce n'était plus qu'un visage transfiguré par l'espérance. L'explication en était là, à son chevet : l'Evangile, l'Esprit de sainte Thérèse, encore ouverts, les pages chiffonnées par l'usage. Le malade, de toute évidence, et avec la simplicité d'un coeur d'enfant avait puisé à la source même des grâces de choix et sa vie, son reste de vie était, depuis longtemps déjà, la vie d'union intime avec le bon Sauveur.
    Un miracle avait été demandé ; serait-il donc.....
    Le missionnaire le quitta ému, peut-être bouleversé, le coeur serré d'un immense et poignant regret.
    « Pourquoi, mon Dieu...! Après tous les espoirs que je fondais sur cette âme d'élite...! »
    Un temps se passa. Le missionnaire dut s'absenter de son district. Quand il rentra, on lui dit : « AWing est mort ».
    Il s'y attendait, mais ce qui l'étonnât, c'est que Dieu n'eût pas ménagé au malade la consolation des derniers sacrements. Mais, là encore, la bonne Providence y avait pourvu d'une façon admirable : le pauvre jeune homme voyait parfaitement son état, contrairement à ce qui se passe d'habitude chez les poitrinaires. Quanp son dernier jour fut arrivé, A Wing en eut l'intuition très nette et, sur sa demande, on alla quérir le prêtre malheureusement absent et le missionnaire voisin, appelé à son tour, ne put venir à temps, De toute façon, du reste, l'un et l'autre fussent arrivés trop tard, tant le dénouement fut précipité.
    Le mourant se rendit compte de l'impossibilité matérielle d'avoir un prêtre à son chevet: très calme, il appela :
    « Maman, donne-moi mon livre de prières ».
    Il chercha lui-même les prières des agonisants et les récita pieusement tout au long.
    « Maintenant, donne-moi mon chapelet ».
    Tranquillement, il l'enroula autour de ses mains qu'il joignit dans une suprême prière. Puis sans secousse, sans transition même, il rendit son âme à son Créateur...
    « O profondeur des trésors de la sagesse, de la science et de amour de Dieu. Que ses jugements sont impénétrables ! Mais qu'admirables sont ses voies! »
    La pauvre maman ne peut plus rencontrer le missionnaire sans verser d'abondantes larmes ; un portrait agrandi de son fils qu'il lui a donné le rappelle sans cesse à son souvenir, lui rappelle qu'à son lit de mort, A Wing l'a instamment exhortée à recevoir le baptême comme la petite fille qui lui reste en ce monde, comme son mari et son fils qui l'attendent au ciel.
    J. L.,
    Missionnaire apostolique.

    1931/238-242
    238-242
    France
    1931
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